Pour en finir avec la littérature de genre…

Le réflexe taxonomique qui pousse à vouloir tout classifier et à tout étiqueter s’est répandu de façon épidémique dans tous les domaines des sciences humaines. La littérature, comme souvent, n’a pas été épargnée par la contagion.
Lorsqu’on est légèrement au courant de comment le savoir se construit et se finance à l’intérieur de ses institutions, on peut s’imaginer que la job de classage que représentait – et représente encore – la littérature à dû faire saliver une bonne tonne de chercheurs universitaires. Un des genres littéraires qu’on a le plus subdivisé en catégories, qu’on a morcelé, haché, effiloché en une tonne de mouvements, de courants, c’est sûrement le roman. Et quand d’autres chercheurs se sont mis à réfléchir sur les sous-genres du roman, ils ont émis une pléthore de définitions (tout a fait discutables, by the way) et se sont efforcé de dégager des caractéristiques qui leurs répondraient. Sont tranquillement apparues des étiquettes telles que «roman policier», «polar», «science-fiction», «fantasy», «roman gothique».
Et c’est là que le chien s’est fait fourrer. Sournoisement, les écrivains et les éditeurs se sont mis à prendre ces caractéristiques pour du cash. Les étiquettes produites étaient si fortes qu’on ne pouvait plus gérer la production littéraire sans avoir y recours systématiquement. À un point tel que la première question que se pose un écrivain après avoir rédigé une couple de pages de son nouveau manuscrit ressemble à : «Dans quel genre suis-je entrain d’écrire?» Une fois le supposé genre identifié, l’écrivain fera tout en son pouvoir pour adapter son travail aux caractéristiques de ce genre. L’éditeur qui publie de la littérature de genre fait la même chose. En plus de refuser les mauvais manuscrits – ce qui va de soi mais n’est peut-être pas toujours vrai – il refuse les manuscrits qui ne se plient pas au genre exploité. En fait, non. Il faut dire «qui ne se plient pas totalement aux règles du genre exploité».
Il faut admettre que tout ça est extrêmement problématique. Comment peut-on dire «ceci n’est vraiment pas de l’horreur» ou «ceci n’est pas vraiment de la science-fiction». Ces deux affirmations impliquent qu’il existe une définition précise concernant les genres romanesques. Et si on écrit dans l’intention de correspondre à une définition, entendons-nous qu’on que ne fait plus qu’émuler, on ne fait plus que copier; on n’invente plus rien (ça ce n’est pas tellement grave) mais on épuise les textes ou les récits pères desquels certains critiques ont extraits des caractéristiques pour former des entités théoriques (qui n’a rien à voir avec l’acte d’éditer ou d’écrire proprement dit), les différents genres du roman.

Donc! Vous écrivez de la littérature de genre? Dropez vos crayons right now ou lâchez vos macbook pro à l’instant! Voici 5 choses que je veux que vous fassiez :
1) Arrêtez de penser en termes de genres littéraires. Vous allez choper le cancer. Vous pensez que votre récit n’est pas réaliste et que de l’inscrire dans un genre parent du fantastique le sauvera? Faux, un bon récit n’a pas besoin d’être sauvé – arrêtez d’utiliser les conventions d’un genre, peu importe lequel;
2) Pour tous ceux qui croient faire du fantastique ou de l’épouvante, évacuez immédiatement de votre vocabulaire des mots tels que ténèbres,  obscur, nocturne, déchu, damnation, écarlate, sanglant, folie, démoniaque, bestial, sépulcral… Utilisez-les plutôt si vous croyez faire de l’auto-fiction.
Ne parlez plus de vampires ni de démons.
Pulvérisez les concepts de mal et de bien et surtout, ne les faites plus intervenir l’un contre l’autre dans une lutte sans merci. Oubliez tous vos principes moraux, de peur que vous les inculquiez à vos personnages ou à vos créatures. Abandonnez le thème de la folie : vous n’avez probablement aucune idée de quoi vous parlez. Renseignez-vous sérieusement avant de parler de pyschopathes ou de tueurs en série (Là, je ne parle pas d’écouter Dexter en boucles). À moins de connaître à fond le mythos judéo-chrétien et de pouvoir y recourir d’une manière complètement neuve, cessez à l’instant d’y puiser symboles, fables, figures etc.
À l’instant, j’ai dis!
3) Pour ceux qui pensent faire du Fantasy, faites cet examen de manière répétitive, jusqu’à ce qu’il s’assimile à vos réflexes les plus reptiliens.
4) Pour ceux qui croient faire de la science-fiction, allez tout de suite lire l’introduction de The Left Hand of Darkness d’Ursula K. Le Guin; arrêtez d’asseoir tout votre travail sur le novum (la bébelle super-originale qui se trouve au coeur de votre « vision réaliste de l’avenir»). Vous ne faites pas de la recherche en sciences : vous écrivez des histoires. Et surtout, s’il vous plaît, intéressez-vous juste un peu à la poésie et aux «usages atypiques» de la langue. Aussi, informez-vous sur les anciens mythes. De préférences, les moins connus.
5) Lisez plein d’auteurs différents provenant d’époques différentes. Brûlez Tolkien et Asimov. Comprenez que l’imaginaire doit prévaloir sur l’affiliation aux genres. Soyez perspicaces et vous allez voir que vos «romans de genre» préférés sont, en fait, inclassables.
Devoir pour la semaine:
Lire Mister B. Gone de Clive Barker, The Road de Cormac McCarthy et Dondog d’Antoine Volodine et les classer par genres romanesques. On va rire.
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Comments
20 Responses to “Pour en finir avec la littérature de genre…”
  1. Bon article ! C’est vrai qu’y faut arrêter d’essayer de fitter dans un genre.

  2. Alexie dit :

    Je suis toujours d’accord avec tes petits articles essayistiques, Stéphane, parce que tu tapes tout le temps dans le mile. Et ici, j’imagine que tu le sais, tu décris un problème qui est loin de s’arrêter aux frontières de la littérature dite « de genre ». Les éditeurs me semblent frileux, même en ce qui concerne la littérature « générique », dans le sens de « pas de genre » (tu vois le genre), et de nombreux auteurs se voient forcés de formater leur manuscrits, de modifier leur style, de supprimer des passages jugés « inutiles », de changer leur ponctuation et ainsi de suite, sous peine de ne pas se faire publier. Des poètes se font interdire tout un champ lexical qui serait intrinsèquement « laid » ou « cliché ».

    Et que dire de la réception des livres ? C’est à croire que les critique sont rédigées d’avance avec des blancs à combler. Qu’une femme écrive un live et on peut être sûre que ça se résumera à « voici un nouveau livre dont l’auteur a un vagin, après lecture nous constatons que c’est très vaginal pour X raison ». Que n’importe qui écrive un texte formellement exigeant et on diffusera un avertissement avant que le topo commence : « attention, c’est pas pour tout le monde, 99 % du public comprendra rien, mais si vous êtes un hostie de nerd, continuez à écouter ». Même si t’es un mâle qui a écrit un truc bon, accessible tout en étant intelligent, t’es presque certain que ta critique va se résumer à « frais et rafraîchissant ».

  3. doctriton dit :

    Bon, je viens de réserver The Left Hand of Darkness à la bibliothèque. Je m’attaque à ça bientôt. Je te ferai remarquer, ironiquement, qu’un de tes mots à bannir figure dans le titre… ;-P

    Tu savais qu’il existe une version audiolivre de Mister B. Gone lue par Doug Bradley, l’acteur qui incarne Pinhead dans la série Hellraiser? Ça, c’était déjà sur ma liste…

    Argh! So many books, so little time!

    En tout cas, merci pour la matière à penser, c’est toujours apprécié.

  4. Le Mercenaire dit :

    @ Camille: T’as tout dit : «Il faut arrêter d’essayer.»

    @ Alexie: Ça me fait tellement plaisir quand tu t’arrêtes par ici.
    Je parle de littérature de genre mais t’as raison, le problème s’est répandu à toute la littérature : à nous de bousculer tout ça. J’avais d’ailleurs consacré ma première note sur TERREUR! à ce propos que tu soulèves, c’est à dire l’espèce de gestion de risques que les éditeurs font en formatant tout manuscrit qui passent sous leur nez ( ce faisant dans l’unique but de rencontrer un lectorat tout aussi formaté) et qu’ils décident de publié abatardise toute la patente.
    Je crois que je suis dû pour un showdown dans Ahunstic et qu’on discute de vive-voix.

    @ Le Doc: Ceux qui croient faire de la Sci-Fi ont le droit d’utiliser «ténèbres»; c’est ceux qui font de l’épouvante ou du fantastique qui en n’ont plus le droit! :-P
    J’aurais pu te prêter Left hand of darkness mais j’vais te prêter Mister B. Gone, à place.
    So many books, so little time : c’est exactement pour ça qu’il faut en écrire des bons.

  5. Ed.Hardcore dit :

    Oké. Je vais me faire (juste un peu) l’avocat du Diable.

    Les mythes classiques — même celui du vampire (oué.) — sont TRÈS intéressants à explorer. Beaucoup de mardes s’écrivent sur ces « vieux mythes », mais il ne faut pas pour autant les bannir aussi radicalement. Le meilleur des meilleurs exemples qui me vienne comme ça : Lunar Park de ce salaud de Bret Easton Ellis. Le thème/format de l’histoire de maison hantée a fait beaucoup de chemin avant qu’on arrive à ce chef d’œuvre.

    Faque t’sais.

    Mais je dois te le donner, en ce qui concerne le « classement » des œuvres artistiques (littéraires, ici), on baigne dans la bullshit… purement marketing.

    Faque t’sais.

    Juste pour te montrer que ton demi-dieu norvégien obscure ne vaut pas plus qu’un mythe hyper connu, je m’engage à t’écrire une histoire de vampire (oué.) comme t’en as jamais lu. C,est possible, crois-moi.

    En attendant, je te(re)file cette chanson qui parle d’un autre mythe célèbre :

    http://tinyurl.com/jointures

    En ce qui concerne le terme « littérature de genre », je te dirais simplement pléonasme.

  6. Alexie dit :

    Ed a raison; sauf que pour revisiter Dracula, faut que t’aies BEAUCOUP de munitions. C’est pas accessible au premier venu, alors que l’article proposé par Stéphane s’adressait clairement au premier venu !

    Question profane : êtes-vous obligés d’utiliser les mythes ?

  7. Le Mercenaire dit :

    @ Ed : J’veux pas qu’on banisse radicalement de mythes, j’veux qu’on s’informe mieux à leur sujet, surtout lorsqu’on pige dedans sans vergogne. Par exemple, si tu lis les BD de Hellboy, c’est rempli de références aux mythologies – toutes confondues. Mignola s’est solidement renseigné et, fuck, ça paraît. C’est ce qui fait de Hellboy une BD aussi excellente – ça emprunte aux mythes et parce qu’il les connaît super bien il est capable d’aller plus loin dans l’imaginaire.
    Ceci dit, le Vampire est une des figures les plus surutilisées en ce moment. Y’a même des cours sur le Vampire à l’université. On peut tu lui donner un break? Continuons à en écrire des histoires sur les vampires, continuons à en écrire tout plein, jusqu’à ce qu’on le caricature encore plus que dans Twilight. Après ça, je doute qu’il puisse encoure nous parler comme il le faisait dans Dracula.
    Ceci encore dit, t’es pas le premier venu – pour voler les mots d’Alexie – et je suis certain que t’as assez de munitions – encore pour voler les mots d’Alexie – pour torcher de quoi de sharp.

    @ Alexie : Même en faisant pas exprès, tu vas finir par les utiliser, les mythes. C’est pour ça qu’il faut les connaître au moins un juste petit peu, histoire d’avoir l’air moins cave quand tu t’en inspires sommairement.

  8. Alexie dit :

    Stéphane : comme tout le monde, donc. L’idée c’est juste d’avoir assez lu et accumulé assez de connaissances générales pour pas reproduire des trucs qui existent déjà en pensant que tu viens d’inventer quelque chose de malade.

    • Le Mercenaire dit :

      Exact. Car ce symptôme (de pas lire assez – ça sonne vraiment scolaire mais on se comprend) se répand de plus en plus. Jusqu’aux éditeurs et aux critiques (lire chroniqueurs littéraires ou culturels) qui tombent sur le cul un peu trop souvent en croyant voir du prodigieux dans de la plate émulation. Mais ça, c’est matière à une autre note.

  9. Proposition : j’ai justement un texte dont je sais pas quoi faire parce qu’y fitte pas dans fantastique, horreur, épouvante ou trash.
    Si le mercenaire est intéressé à le lire pi me donner du feedback, y a juste à me répondre.

  10. Baboulebou dit :

    Amusant, j’écrivais justement le contraire de ce billet dans mon dernier blog.

    C’est que je prends l’angle de la physiologie et de la neurologie. D’après certaines de mes lectures (académique et aussi personnelles), le but de notre cerveau c’est de catégoriser le monde qui nous entoure, c’est le rôle des neurones. Ils créent des classes sémantiques reliées les unes aux autres (l’argumentaire complet dans mon article, vais pas le répéter ici).

    Le besoin de genres, de catégories, est donc un effet secondaire de la manière dont on perçoit le monde. Je vois mal comment on peut être contre, on peut « ne pas vouloir de catégories » tout ce qu’on veut, mais on ne peut s’empêcher de classer tout ce qu’on a sous les yeux. Essayez de prendre un bouquin au hasard à la bibliothèque sans tout de suite en estimer le genre. Non, on le regarde sous toutes ses coutures pour jauger sa valeur et déterminer si oui, ou non, on veut risquer du temps à le lire… « Ah, c’est de la Fantasy… pas envie de ça en ce moment ». Nous sommes câblés comme ça.

    De plus les genres sont nécessaires au lecteur pour comprendre l’œuvre. Si je déguisais « Le Seigneur des Anneaux » en traité économique, et que je le donnais à quelqu’un qui ne l’a pas encore lu, ce quelqu’un commencerait pas être bien confus. Un traité d’économie avec des Hobbits??? Kess c’est ce truc?

    Finalement, coller à une catégorie n’impose nullement le manque d’originalité. Si j’ai envie d’écrire du Cyberpunk, c’est parce que j’ai envie de parler d’ordinateurs, de mondes virtuels, etc… Mais ce n’est pas pour ça que je vais réécrire « The Matrix ». Sinon, c’est que j’ai soit un problème d’imagination, ou de trame, ce n’est pas vraiment  » la faute au Cyberpunk ».

    Et puis je peux toujours créer mon propre genre, voir China Miéville, par exemple, qui mêle steampunk, fantasy et noir. Cela dit, c’est risqué, car le nouveau genre doit acquérir un public (enfin, risqué si on veut être lu, sinon on s’en fiche pas mal).

    Voilà, les genres sont utiles et nécessaires, donc.

    PS: Très bon lien, « The exam »!

  11. Le Mercenaire dit :

    Attention, c’est une longue réponse, perd pas patience:
    Le cerveau n’a pas de but. Lis Gould et Lewontin (The spandrels of St-Marco…) à ce sujet, ils démontrent avec brio que de trouver une nécéssité (un but) à une adaptation biologique est un raisonnement fallacieux. Expliquer l’apparition d’un trait par la fonction à laquelle il répond, c’est mal comprendre comment la sélection naturelle opère sur les organes. Les organes sont sélectionnés s’ils profitent où non à l’espèce dans son «struggling for life», ils ne sont pas conçus, déterminés, pour faire vivre l’espèce. Ils sont. Point. Par un heureux hasard de circonstances. Dire que le cerveau existe pour faire des patterns, c’est dire que les jambes existent pour marcher. Y’a pas de volonté-jambe qui s’accomplit dans un désir-marcher. Les jambes sont des traits physiologiques. Point. Elles permettent de marcher, mais de nager aussi et peut-être que dans 8 millions d’années elles seront criblées d’orifices par lesquelles sortent les larves parasites qui nous habitent. Ce n’est pas parce que notre cerveau classifie par réflexe que ses classifications sont nécéssaires. Et tout ça dépend de comment il est cablé, justement. Si je classifie les êtres humains, je vais rapidement tomber dans le racisme, le préjugé, whatever. Mon cerveau est capable schématiser de telles catégories, mais est-ce que ces catégories sont nécessaires?
    Revenons à la littérature maintenant, si tu postules une catégorie «fantasy», ça suppose qu’il existe une essence du fantasy et rien de telle n’est vrai. Tolkien écrivait un livre, il ne savait pas qu’il écrivait quelque chose qu’on allait dans le futur étiquetté en tant que fantasy. Au temps des Anciens, les genres étaient synonymes de formes. Un poème épique était un poème épique comme un cercle est un cercle, il répondait à des qualités visibles et formelles. Maintenant, avec le XIXe siècle qui nous a enfoncé le genre romanesque dans la gorge, on a tenté de catégoriser ce dernier pour des raisons qui m’apparaissent futiles. Et ça dépend du type de lecteur : si ton lecteur refuse d’être surpris, d’être bougé par une oeuvre, grand bien lui fasse. S’il veut être rassurer en sachant que ce qu’il lit est bel et bien de l’horreur, s’il n’a pas les capacités neurologiques, comme tu dis, pour se faire sa propre idée de l’oeuvre qu’il consomme et bien voici un lecteur assez démuni, non?
    Les catégories ne sont qu’un fétichismes d’éditeur et de chercheurs. Quand quelque chose de neuf leur tombe entre les mains, quelque chose qu’ils ne peuvent catégoriser soit il le refuse (avec ce qui doit être refuser) soit l’oeuvre est marginalisée. Philip K. Dick a toujours été un inclassable au sein de sa communauté littéraire. Il a écrit parmi les plus grandes oeuvres de son temps dans un genre qu’on hésite à nommer. C’est tu de la Sci-fi, de l’anticipation, du cyberpunk… Bref, en lisant ce type d’écrivain, on voit que les catégories sont inutiles à l’appréciation de l’oeuvre.
    Pour l’originalité, hé bien oui : si tu veux fitter dans le moule (ce n’est pas mal mais ne te surprends pas de ne surprendre personne et d’être oublié très vite) et de répondre aux diktats de telle ou telle catégorie (inventée par telle ou telle institution éditoriale ou littéraire) pour produire ton oeuvre et bien tu ne seras qu’un émule, pas un original (voir Young, Conjectures on Original Composition). Est-ce que tu penses que James Joyce, lorsqu’il écrivait Ulysse se badrait de catégories littéraires, pensait qu’il serait nécéssaire qu’on le classe? Ça fait un peu moins d’un siècle qu’il a torché son oeuvre et ceux qui s’y obstinent peinent encore à la classer.

  12. Mince, je réponds où maintenant??

    En tout cas :

    « Le but des neurones ». Sans doute un mauvais choix de termes de ma part. Je voulais plutôt dire que la fonction des neurones c’est de reconnaître des schemas (« patterns »). Je ne suis pas créationniste, loin de moi l’idée de remettre en cause l’évolution ! Pour la partie neurologique et computationnelle, voir « On Intelligence » de Jeff Hawkins et Sandra Blakeslee (on peut aussi carrément citer Mc Culloch& Pitts, les pionniers des réseaux de neurones, dans les années 40). Pour reprendre ton exemple, je ne dis pas « les jambes existent pour marcher » mais plutôt : « pour marcher, les jambes doivent serrer et relaxer des muscles de manière synchronisée (et aussi communiquer avec le cerveau) ».

    Les catégories : chacun développe les siennes à travers l’apprentissage et l’expérience. Elles ne sont pas génériques et absolues, elles n’existent pas dans la nature : ce sont des idées, des constructions sémantiques personelles. Si certains catégorisent les Hommes par leur couleur de peau, mes propres catégories seraient plutôt « introverti », « extroverti », « réservé », « ouvert », « fanatique », etc…

    Le cerveau classifie parce que c’est comme ça qu’il intègre le monde, et les genres sont nécessaires parce que notre cerveau fonctionne comme ça.

    Il n’existe pas d’essence absolue de la « Fantasy », chacun à sa propre notion de ce qu’est, pour lui, de la Fantasy. Hell Boy, pour moi, c’est un peu de la Fantasy, un peu de l’horreur et un peu du super-héros (et j’aime beaucoup le dessin très contrasté de Mignola, très noir, et j’adore Benicio Del Toro). En tout cas, on remarquera des points communs entre les différentes conceptions de « Fantasy ». C’est toujours de la fiction. Ca intègre en général une certaine forme de magie et des créatures mythiques ou simplement étranges. Il n’existe pas de sacro-sainte formule magique à appliquer, et tant mieux ! Cela dit, quel est le mal à dire que HellBoy c’est de la (Dark ??) Fantasy ? Ca permet au lecteur potentiel de situer l’œuvre et de s’adapter d’avance au niveau de lecture qu’elle requiert pour être comprise.

    Par ailleurs, quand on dit « inclassable », on crée une catégorie !! Elle s’appelle « inclassable » et contient toutes les œuvres qu’on ne peut mettre dans les autres paniers. C’est bien que tu aies développé un goût pour cette catégorie là, mais il faut bien comprendre que nombreux soient ceux qui peuvent être confus ces œuvres, comme celle de James Joyce que tu cites (en tout cas, je ne peux pas dire grand-chose sur Joyce : pas lu. Suis scientifique de formation, ce qui explique certains « trous » littéraires). « Inclassable » est donc un genre à part entière (avec potentiellement des sous-genres : « Orange Mécanique » serait ainsi un peu comme « Fight Club », mais pas comme « Ulysses »- ?-).

    Les genres ne sont pas une conspiration des éditeurs, mais plutôt une réalisation que pour vendre quelque chose, il faut extrêmement bien placer son produit. Si un manuscrit présenté à un éditeur a du potentiel, alors l’éditeur doit bien lui trouver un marché ! Et pour lui trouver un marché, il faut qu’il place une étiquette sur l’œuvre, il faut qu’elle soit clairement identifiée, sinon comment l’acheteur potentiel peut-il être convaincu ? Imagine une librairie contenant des livres ayant tous des couvertures toutes identiques, blanches, sans textes, images ou explications, mais juste le titre de l’œuvre et le nom de l’auteur. Arggg, quel cauchemar ! Comment s’y retrouver ? Comment découvrir de nouvelles choses ?? Heureusement qu’il y a un rayon SF & Fantasy !!! ouf.

    Finalement, pour ce qui est d’être original, je vais faire un parallèle avec la musique. Quand je dis que je suis dans un groupe, on me demande tout de suite quel genre de musique je joue. 100% du temps, ça ne rate jamais. La première chose qu’un auditeur veut savoir, c’est si ma musique risque, ou non, de lui plaire. Le genre est important, ne serait-ce que pour ça. Mais ça n’empêche pas l’originalité, car on notera qu’il naît en permanente de nouveaux genres, comme par exemple ce que j’appelle la « World Fusion » (depuis disons 10 ans), avec des groupes comme Cat Empire, Blue King Brown, Zebda, Ozomatli, Fuga, et plein d’autres. C’est pareil en littérature.

  13. Le Mercenaire dit :

    Bon. Là je vais essayer de faire concis car dans trois réponses, on tapera le 15 pages. Je crois qu’on s’entend sur le réflexe biologique des catégories et je crois qu’on est d’accord pour dire qu’il n’y a pas d’essence catégorique. Oui, lorsqu’on aborde une oeuvre, on va tenter de la classer. Ça, c’est pas grave et c’est pas ce que je veux dénoncer. C’est surtout les présupposés que postulent la question des catégories. Lorsqu’on fonde une orthodoxie d’un genre donné. Exemple : la sci-fi se doit de répondre à ça, ça et ça. Du point de vue du lecteur, what the fuck, c’est pas si grave. Mais lorsque que tu t’adonnes à l’écriture et que cette question ne cesse de te hanter – c.a.d «qu’est-ce que je suis entrain d’écrire au juste?» – c’est extrêmement dommageable. C’est un genre de pilule contraceptive pour la création. Si jamais tu te cherches un éditeur, tu verras peut-être l’implication de la question du genre.
    Aussi, parlant d’éditeur, tu n’as pas besoin de m’expliquer comment une boîte d’édition fonctionne. J’en ai fait, de l’édition. De 2002 à 2007. Trouver un marché, faire un plan d’affaire, trouver le lectorat type et pénétrer ses strates, vendre un livre, je sais ce que ça implique. Aujourd’hui, la question que je pose à travers tout ça, touche le fonctionnement même de la business éditoriale. On veut faire de la littérature quelque chose de rentable. Hors c’est impossible. La littérature n’est pas rentable. L’Art n’est pas rentable. Même si tu ourdis les moyens les plus intelligents pour marketiser ton produit, ça sera jamais rentable. Pas si ça reste de l’Art. Quand classifier les oeuvres font dire à un éditeur, «je veux que tu fasses  »genre Amélie Nothomb »» parce que ça vend, tu fais plus de la littérature, selon moi. Et je penses que c’est ici qu’on diverge. Sur les fonctions et les visées de la littérature. Par exemple, Catéchèse de Patrick Brisebois, si ça avait été peint en gros titre comme roman de sci-fi ou d’anticipation (selon nos réflexes taxonomiques) l’oeuvre aurait été amputée de tout un pan. Oui aux catégories (elles sont inévitables, je crois qu’on était d’accord depuis le début là-dessus), non aux collections assises sur des genres littéraires.
    Pour l’originalité, les groupes dont tu parles exemplifient le paradoxe de la classification. Cat Empire, ben c’est Cat Empire. Ça sonne Cat Empire. Identitairement parlant, c’est original et tant qu’à moi, ça transcende sa pseudo-filiation à un genre musical. Pour te donner un contre exemple : si tu écoutes back à back et pour la première fois des trucs comme Linkin Park et Evanescence, tu ne verras aucune différence formelle. Y’a rien de tellement original. Je pense que le coéficient d’inclassable est tributaire de l’originalité. Hellboy a son coéficient d’inclassable : c’est une oeuvre qui émule et qui renouvelle à la fois.
    Bref, pour conclure, j’ai déjà adopté cette position que tu assures, soit celle qui appelle à une certaine lucidité : coup donc, il faut bien pouvoir vivre de son art et, by the way, y’a pas de mal à ça. D’une chose à l’autre : pour vivre de son art, y’a des compromis à faire, du style fiter dans une catégorie parce que ça vend. J’crois pas qu’Ozric Tentacles se prennent la tête à vendre des disques. Ils font leur truc et d’autres se cassent la tête en supposant que ça peut vendre. Ils réussissent leur tour du chapeau et pour être quitte, ils leurs versent une petite cote là-dessus. Dès que tu fais des compromis, déjà tu t’éloignes de ce que tu pourrais vraiment faire. Au début du siècle dernier, Proust s’est pointé chez Gallimard avec un manuscrit qui allait renverser la forme romanesque. Gide a refusé, se disant que ça vendrait pas. Proust a révolutionné le roman français et son oeuvre fait maintenant partie du fond de roulement de Gallimard.

  14. Ok, je vois ce que tu veux dire, au niveau de l’éditeur. C’est que je n’ai pas (encore) eu affaire à ce genre d’exigences (« la sci-fi se doit de répondre à ça, ça et ça »), et je vais bientôt chercher un éditeur… mmm… intéressant… Disons que cette contrainte du style là est quand même méconnue du grand public, qui, lui n’a pas vraiment d’exigences particulières, il me semble (à part que ça lui plaise… héhé, facile à dire).

    Tu cites Proust, mais on pourrait également parler de Harry Potter (je ne suis pas fan, je précise). Même si J.K. Rowling n’a peut-être pas révolutionné la littérature, elle a quand même marqué une génération, et, comme Proust, n’a pas trouvé un éditeur tout de suite. Pensait-elle, en écrivant, à quel genre son œuvre s’appliquerait? Sais pas. Je me dis qu’elle voulait sans doute juste écrire pour la jeunesse. Et son œuvre aurait-elle connu le même succès si elle y avait pensé (ou pas)? Sais pas non plus, faudrait lui demander…

    On atteint peut-être là les limites: d’un côté, l’artiste pur (genre James Joyce), qui, s’il a de la chance et du talent, va entrer au panthéon, mais risque quand même de ne toucher qu’une petite partie du public. De l’autre, l’artiste « commercial », qui touche plein de monde, mais qu’on oublie finalement relativement vite.

    L’ideal pour l’artiste serait de viser une troisième catégorie, celle qui le rend populaire et qui en plus le propulse dans la stratosphère (voir Alexandre Dumas, et peut-être Rowling?). C’est cette formule magique là qu’on aimerait bien découvrir. Et c’est là, justement, que ton argument est pertinent: à essayer de trouver la formule, on tue peut-être justement l’art. Là dessus, on est d’accord, mais on se plaçait à des niveaux différents. Imposer des limites, c’est…imposer des limites !
    Il faut cependant réaliser que quelques contraintes judicieuses stimulent souvent la créativité. Les inventions sont en général pondues pour résoudre des problèmes spécifiques. Donc là encore, question de dosage…?
    — Ah, et ce qui est fort avec Ozrics, c’est qu’ils n’ont jamais vraiment changé de son ou de formule. Pas comme bon nombre d’autres artistes. On note cela dit qu’ils restent dans « l’underground », ils jouent pour leurs fans et sont portés entièrement par eux.

  15. Le Mercenaire dit :

    Bon voilà qu’on se trouve un terrain d’entente. Sauf que Rowling (et je ne me suis pas renseigné sur le sujet mais Neil Gaiman en a souvent parlé sur son blogue) a fait un excellent travail d’observation. Et de rip-off aussi. Elle a su répondre aux tendances : je crois qu’elle savait pertinemment pour qui elle écrivait et pour quoi. Harry Potter est d’après moi un excellent exemple de mobilisation d’arsenal narratif et imaginaire, une émulation en bonne et due forme de plusieurs genres chers aux adolescents, pour pénétrer une strate précise et foissonnante de lecteurs. Ce qui me fait conclure qu’il y a deux types d’auteurs : ceux qui veulent écrire (ça seraient eux, les écrivains) et ceux qui veulent être lu. Mais bon, là on va basculer dans un autre débat.

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  1. […] airs d’autofiction (ça c’est une des forces de Brisebois – ses romans critiquent formellement la classification moribonde des genres), un livre qui exige de nos «maîtres de l’horreur» auto-proclamés qu’ils […]



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