Changement de shift

Le texte ci-bas constituait la première partie d’un projet de nouvelle qui ne verra finalement jamais la jour. Plutôt que de le laisser flotter dans les limbes, j’ai décidé de te le donner à lire, trésor, en espérant que tu me pardonnes de me faire rare ces temps-ci. Sache que je pense souvent à toi et que je te mijote quelques mauvais coups, dont tu connaîtras les détails en temps et lieu. Pour t’aider à patienter, je t’offre, en guise d’amuse-gueule, cette scène coupée au montage. Tu remarqueras que je fais exceptionnellement une entorse à la tradition qui veut que mes nouvelles sur Terreur! Terreur! soient écrites sous forme de dialogues uniquement. Aussi, les descriptions sont assez étoffées puisque les protagonistes principaux devaient vivre pendant plusieurs dizaines de pages encore. Bon, ça va faire; je me tais puis je te laisse lire…

 

Changement de shift

Avec un fort accent russe, l’infirmière courroucée se mit à vociférer :  « Je vous ai déjà prévenu plusieurs fois que si vous vous retrouviez dans cet… état quand je fais votre toilette, je vous laisserais mariner dans votre crasse, sale cochon! »

Serge Poitras, le patient qui exhibait son membre insolemment dressé comme si c’était un trophée de chasse, lui adressa un sourire salace pour seule réponse, en se calant dans son monticule d’oreillers.

Immobilisé de la taille aux orteils dans un carcan de plâtre et de bandages, il ressemblait à une momie qu’on n’avait pas fini d’enrubanner.

La nurse slave, qui s’était prestement éloignée du lit, lissa quelques plis de son uniforme, soucieuse d’afficher en tout temps une tenue irréprochable.

Elle se berça intérieurement de la pensée que dans quelques jours, M. Poitras aurait son congé de l’hôpital et donc, par ricochet, qu’elle aurait son congé de M. Poitras.

Depuis son arrivée, ce visqueux personnage essayait désespérément d’obtenir une passe V.I.P. pour sa petite culotte. Les rumeurs de couloirs voulaient qu’il ait réussi à planter son poireau dans plusieurs de ses collègues, mais Katja demeurait intouchable, incorruptible, inviolable. Le sexe et tous ceux qui en étaient esclaves lui inspiraient un souverain dégoût.

De surcroît, parmi tous les pourceaux lubriques qu’elle avait eu le déplaisir de croiser sur sa route, M. Poitras était celui qu’elle méprisait avec la plus grande ferveur. Caricature de macho amplifiée jusqu’au surréalisme, il se croyait infaillible, présumant qu’aucune femme ne pouvait résister à ses charmes plus que discutables. Ce n’était pas qu’il fût laid, au contraire; sa tignasse sombre, sa bouche sensuelle et sa mâchoire carrée avait fait craquer bien des nurses depuis qu’il avait été admis à l’hôpital. Mais Katja n’était pas de cette race de femmes que l’on met dans son lit avec quelques œillades et quelques compliments éventés. Et puis, la personnalité répugnante de ce patient le rendait bien plus hideux à ses yeux que n’importe quelle difformité physique.

Refusant obstinément de gratifier son patient d’un regard de plus (ce qui aurait pu flatter ses instincts exhibitionnistes), la nurse en colère lui fit l’annonce suivante, avec son accent où les r grondaient comme le tonnerre qui approche : « Étant donné que vous semblez prendre un peu trop plaisir à mes soins, je vais vous confier aux mains moins inspirantes d’une de mes collègues. »

Serge grogna : « T’sais, ma petite salope de Russe, je resterai pas pogné au lit toute ma vie. Tu peux être sûre que dès que je vais pouvoir me tenir debout, je vais te mettre la main au cul pis cette fois-là, tu pourras pas t’enfuir. Tu sais peut-être pas encore qui je suis mais tu vas l’savoir ben assez vite! »

« Écoutez-moi bien, vil pervers : vos menaces ne m’ébranlent pas du tout et votre pitoyable sexe en manque d’attention ne me donne qu’une envie, celle de vomir. Si vous persistez à me harceler comme vous le faites, j’échange votre dossier contre celui d’un patient en attente d’un changement de sexe, c’est bien compris? En attendant, j’espère que vous aimez les vieilles dames bien en chair parce que j’envoie nurse Rita pour terminer votre toilette! »

Théâtrale dans sa furie dostoïevskienne, elle claqua des talons sur le parquet ciré et quitta la pièce à grandes enjambées.

Le grossier personnage ne s’inquiéta pas outre-mesure de ces menaces jusqu’à ce qu’elle fît son apparition. Ce pachyderme chevelu aurait semblé à sa place dans un zoo, n’eût été de l’uniforme d’infirmière tendu à craquer sur son corps adipeux. Pourléchant vicieusement les tranches de foie crues qui lui servaient de lèvres, elle s’enquit d’une voix graveleuse :

« C’est toi, le pauvre gars atteint de priapisme?  Matante Rita va s’occuper de toi, mon grand! »

Dix mille protestations s’étranglèrent dans la gorge de M. Poitras, qui ne réussit à émettre qu’un série de gargouillis inintelligibles. Nurse Rita ferma la porte derrière elle, verrouilla pour plus d’intimité, avant d’enfiler des gants de latex qu’elle enduisit généreusement de vaseline.

Puis, elle grimpa avec une souplesse étonnante sur le lit et s’installa tête-bêche au-dessus de son patient ahuri, qui ne pût rien faire pour la repousser. Elle ensevelit le visage horrifié de celui-ci sous la masse colossale de ses fesses et empoigna fermement l’objet de sa convoitise : cette belle grosse queue dont elle avait entendu dire tant de bien et qu’elle n’avait pas l’intention de laisser reposer avant le début du prochain quart de travail…

Le cri terrible de douleur et d’effroi poussé par Serge Poitras à cet instant périt étouffé sous la montagne de chair flasque qui venait de se poser sur lui.

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Comments
One Response to “Changement de shift”
  1. Nicky dit :

    Hummmm, j’aimerais la suite !! hihihi ;)

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