Angry Again (encore fâché)

Mi-session oblige, je me suis permis quelques flâneries. Plus je vieillis, plus je me découvre une fibre masochiste. Parfois, pour l’alimenter, je vais du côté de la Clique du Plateau. Le truc, pour que ce blogue reste un tant soit peu sympathique, c’est qu’il devrait supprimer l’option des commentaires. Ce blogue devrait empêcher Joe & Bine de venir commenter, de venir s’exprimer sur tous les sujets, suivant toutes les humeurs, sans que l’un ou l’autre ne puissent écrire une seule phrase grammaticalement correcte. Mais jamais ce blogue n’osera faire cela car, comme toute bonne fange, ces commentaires (qui sont postés par centaines) lui fournissent un carburant fossile de choix, durable et renouvelable, avec lequel il peut rouler sur d’encore longues distances.
Je sais, vous allez me dire que je ne m’aide pas en allant lire les inepties qui se retrouvent dans les pages de commentaires, que je fais exprès, que je me crinke pour rien. Mais bon, au coeur les réflexions qui sont miennes, un blogue tel que la Clique du Plateau est un phénomène digne d’intérêt et c’est pourquoi il m’arrive de m’y échouer. Sauf que cette fois-ci, je suis allé zigoner dans ses archives et j’ai déterré la note du 5 août dernier (oui j’ai lu le tutorial d’Hugo Dumas sur «comment faire de la chronique en 2011 deux points zéro»). Ça m’a donné le goût de me vider un 40 oz. dans le gosier puis de quitter mon logis, 20 ga. chargé, pour faire créance de sang. Non seulement la Clique juge pertinent de ridiculiser l’épuisement professionnel de Mara Tremblay (non je ne vais pas venger madame Tremblay avec cette note) mais elle invite ses lecteurs à se faire un beau feu de joie avec la Mara toute nue, pieds et poings liés sur le bûcher. La Clique demande à ses fidèles d’exhiber leur vie professionnelle et d’expliquer en quoi ceux-ci méritent le burn-out et non pas Mara, fragile grateuse de cordes. Dans cette note (qui confond deux choses, l’épuisement d’une musicienne et le battage médiatique qui en a été fait), on retrouve encore l’argument central de la Clique au grand complet (la clique qu’on prend pour une gang de clowns, là). Son premier penchant, c’est que la culture au Québec, c’est sur-subventionné, que nos trimeux-dûrs-de-pauvres-martyrs-contribuables donnent de précieux dollars pour engraisser des pelleteux de nuages pachas qui mangent plus gras que les Madoff, les Lacroix, les Jones de ce monde (je n’ai probablement pas les mêmes amis facebook que mes compatriotes surtaxés par nos capricieux artistes, mais quand vient le temps durant lequel le Conseil des Arts et des Lettres décerne les rares bourses qu’il donne encore, je vois la teneur très uniforme des statuts qui popent sur mon newsfeed, je lis que prospérité et communauté artistique sont deux réalités contradictoires et qu’un québécois moyen qui parle de culture sur-subventionnée et pleine aux as, c’est comme un Nord-Américain qui croient connaître la réalité quotidienne d’un kid qui survit dans les bidonvilles de Johannesburg).  Son second penchant, c’est que le BS de luxe qu’est l’Artiss, choyé comme il est à vivre des sous du bon gouvernement, ne devrait pas craquer; en tout cas, il n’est pas payé par notre bon contribuable pour se taper un burn-out, t’sais, déjà, qu’il ne travaille pas. Dédé Fortin non plus ne travaillait pas. Il était épuisé de la vie, en tout cas.  Si le drame de sa disparition arrivait aujourd’hui, je ne sais pas si la Clique l’utiliserait pour alimenter la haine des masses face à leur gente artistique. En fait, oui je le sais.

Je me suis souvent demandé si le contribuable savait pourquoi la culture est subventionnée. Je me suis souvent demandé si le contribuable savait que sa culture était sur le respirateur artificiel – je me suis souvent demandé si le contribuable s’inquiétait du fait que sa culture soit sur le respirateur artificiel.  La réponse que je me suis faite c’est que non, le contribuable n’y comprend rien; le contribuable n’en à rien à cirer. Une piasse qu’on donne aux poètes (parce qu’on en donne qu’une seule, croyez-moi), c’est une piasse qui ne va pas dans les hôpitaux, dans les écoles, aux polices, etc. Fine. Okay. Le contribuable ne sent pas la dextérisation qui s’opère tranquillement en lui, il ne sent pas non plus ses intuitions se radicaliser; personne ne voit l’argument du rentable sonner le glas de toute initiative artistique (parce que non, écrire tes romans de vampires qui pognent n’a rien d’une initiative artistique). Je suis terrorisé en voyant tout ça à l’œuvre. Qu’on puisse écrire 240 commentaires de haine à l’endroit des artistes, à propos d’une note concernant une chanteuse folk, est un symptôme des plus alarmants (again). En tout cas, ça participe au fait que le québécois moyen déteste son producteur de culture, son producteur d’identité, vilipende les êtres qui s’adonnent plus que lui à la tâche ingrate d’inscrire sa réalité dans l’imaginaire humain. Dans une note récente, on m’a trouvé trop draconien à l’égard de ces gens qui voulaient l’anéantissement des artistes. Frantz Fanon et Hubert Aquin se sont littérairement lancé la balle en disant que la violence était nécessaire, qu’elle s’imposait comme seul moyen valable, lorsque le dialogue échouait. Le dialogue entre les contribuables et les artistes est entrain d’échouer.

Hannah Arendt parlait d’une crise de la culture : elle s’est demandé, une couple de centaines de pages durant, comment la culture humaniste avait pu enfanter les horreurs du XXe siècle. Il y en a une deuxième qui se prépare. Mais ne vous inquiétez pas. Vous n’en verrez rien sinon que le flash aveuglant : ses ravages feront souffrir les plus coriaces – ses plus discrets architectes comme les plus douillets d’entre nous partiront avec la première déflagration. Dans quelques décennies, on cherchera à savoir comment tout ça est arrivé. La réponse est là : par minable jalousie ou par ennui, on a eu un fun noir à lapider ceux qui préféraient crever de faim et parler que s’embourgeoiser et se taire. Je vous dispense du reste, c’est assez horrible merci.
Demain, si ça vous tente, je vais vous entretenir sur la manière dont le nazisme s’est implanté en Europe durant le premier tiers du siècle dernier.

 

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Comments
11 Responses to “Angry Again (encore fâché)”
  1. Gen dit :

    À chaque fois que j’entends quelqu’un se plaindre de l’argent public reçu par les artistes/prof/procureurs/autres supposés « gras durs » de notre société, j’ai le goût de lui crier « Lâche-la ta job qui te fait chier, d’abord, pis arrête d’être jaloux des autres ».

    Parce que c’est ça, c’est juste ça : de la jalousie. On jalouse le talent, la discipline et le faible espoir d’un 15 minutes de gloire des artistes, comme on jalouse le fond de pension, les quatre semaines de vacances et la journée qui finit à 4h30 des fonctionnaires.

    Un moment donné, y’en a qui devraient assumer leurs choix un peu!

    • Le Mercenaire dit :

      De la jalousie mais surtout de la frustration. Il en y va d’un transfert de frustration, en fait. C’est parce que ces «gras durs» du systèmes restent une cible de choix : ils sont (politiquement) faibles. Quand je vois toutes les aberrations qui nous surgissent au visage, ces «l’un n’attend pas l’autre» scandales de corruptions et ces budgets farfelus et absolument inconséquents avec la volonté politique(?) de ceux qui nous les enfoncent dans la gorge, je me dis que vomir aussi intensément du fiel sur nos «gras durs» est un dramatique gaspillage de munitions. Aussi, ça empêche le bon contribuable qui n’en finit plus de trouver sa situation si lamentable, qui n’en finit plus de sentir la bite du système lui forager l’anus, de se choquer pour vrai, contre ceux qui le prennent vraiment pour un clown.
      Assumer leur choix mais surtout, choisir les bons combats.

  2. Baboulebou dit :

    Pauvre Mara, pauvres artistes… oui, pauvres, et c’est de pire en pire. Bien d’accord avec le coup de gueule là, les raleurs n’ont aucune idée de la difficulté d’être artiste. Ce n’est, malheureusement, qu’une facette du problème. En attendant, bin oui, faut lutter, et se serrer les coudes!

    • Le Mercenaire dit :

      Pour beaucoup de gens, faut croire que recevoir de l’argent (sous forme de subventions ou non) élimine aussitôt le concept de pauvreté. Ils iront faire un tour dans les organismes communautaires pour le fun, organismes qui vivent essentiellement de subventions. Hâte de voir leurs faces.
      Mais ce qui m’inquiètent le plus, ce n’est pas le fait que ces râleurs ne connaissent rien de la réalité d’un artiste, c’est qu’ils râlent point. Qu’ils s’unissent dans un seul râle commun pour manifester une haine viscérale dirigée vers l’artiste (et tout autre figure subventionnée qui n’est pas rentable immédiatement). Je suis alarmiste mais y’a la le symptôme d’une chose vraiment laide qui attend de nous surprendre.

  3. Gen dit :

    Étant à la fois wannabe artiste et contribuable (ben oui, 450, classe moyenne, j’ai tous les défauts), je comprends les gens d’être frustrés.

    Mais je ne comprends pas pourquoi c’est les artistes qui sont attaqués. Comment ça se fait qu’il y a pas plus de démonstration de frustration à l’endroit des politiciens… J’vais dire comme toi : c’est inquiétant.

  4. Pistov dit :

    Je n’aime pas l’équation argent et expression artistique. Ca n’a rien à voir.

    Non, l’expression artistique québécoise n’est pas à l’agonie ou sur le respirateur artificiel. Notre art rayonne à plusieurs niveaux. Je ne pige pas. Toute société a son lot d’artiste, la culture n’est pas quantifiable.

    Pas besoin d’argent pour l’expression, c’est ridicule. A moin que vous vous preniez pour Christo, l’artiste Land Art en cravate qui court après les permis et les autorisations. Je ne vois pas en quoi un artiste au Qc doit dépendre des autres pour s’exprimer. On est réputé pour se débrouiller avec rien. C’est ça qui ramène directement à l’essence artistique, l’expression.

    Les contribuables jaloux de vos talents??? C’est plutot ce texte qui dénote de la frustration envers la critique. Il y a un paquet de programme autant pour les artistes que pour des PME et autres.

    Le jour ou l’on ne pourra plus critiquer les artistes, là, une société sera vraiment à l’agonie.

    Désolé.

    Geoffroy

  5. Le Mercenaire dit :

    @Geoffroy : Moi non plus je n’aime pas l’équation argent et expression artistique. En effet, ça n’a rien à voir. Peut-être n’avez-vous pas lu l’ensemble de mes propos sur ce blogue, mais ils vont en ce sens.
    Cela dit, vous passez vraiment à côté du symptôme que je tente d’analyser.
    En effet, notre art rayonne à plusieurs niveaux. Comme aux Oscars. D’ailleurs, anecdote intéressante, un des comédiens qui joue dans Incendies doit laver de la vaisselle dans un resto pour payer ses comptes. Oui, oui, la culture rayonne. Mais la culture n’est pas causa sui – beaucoup de gens y travaille à crever de faim. Soit. Et c’est un choix qu’ils ont fait, vous me direz. En plus, comme vous le rappelez si justement, y’a plein de programmes pour les aider. Sauf qu’une méchante tranche de la population juge que c’est de l’argent gaspillé.
    Contrairement à l’intention que vous me prêtez, je ne crois pas qu’un artiste doit dépendre de qui que ce soit. Le fric dont il a besoin, c’est celui avec lequel on se paye un toit et trois repas par jour et presque toujours, l’artiste réussit à le gagner en dehors de son activité artistique, PLEIN d’entre eux le fond. Mais le fric qu’il a besoin pour produire, c’est autre chose. Combien ça coûte d’après vous, imprimer 1000 bouquins, louer une salle, un théâtre, payer des éclairagistes, acheter une caméra, nourrir une équipe de tournage, louer un studio d’enregistrement. Rien. C’est pas du land art quand même. Non mon ami, la culture ce n’est pas gratis, pas pour ceux qui la produisent en tout cas.
    Mais j’ai dis qu’on s’éloignait de ce que je dénonce : la haine viscérale qui se fait sentir face aux artistes. Je ne sais pas si vous êtes allé lire la note en question sur le site de la Clique et je ne sais pas si vous vous êtes tapé ne serait-ce qu’une fraction des commentaires à la Serge Henry qu’on y a laissé; tout ça déborde de haine. De colère. Et je trouve ça inquiétant. Haïr ses artistes en les travestissants en quelques choses qui ne sont pas – des suceux de subventions, des «gras dûrs» farcis par le système – c’est fuckin inquiétant. Je ne suis pas frustré. Je suis furieux. Vous parlez de critiquer ses artistes? Qui sait encore torcher une critique intelligente à l’endroit de qui ou quoi que ce soit aujourd’hui? On est en pleine dérappe intellectuelle. Et pour le cas qui nous intéresse, on ne parle pas de critique, – La Clique ne critique rien, elle bitche – on parle de se servir de la malchance d’un artiste pour lapider le genre au complet et ce, de façon totalement gratuite et inintelligible. Point. Cette mise au pilori de l’artiste est un symptôme de mort imminente. Lorsqu’une société confond bitchage et critique, elle est en effet à l’agonie. Vous faites bien d’être désolé.

  6. Pistov dit :

    Honnêtement, je ne suis pas allé sur la clique. Je te fais parfaitement confiance sur le déversement de merde qui y pullulent pour l’avoir déja visité sans jamais y poser ma trace. L’ironie c’est que des gens y mettent quand même du temps, de l’attention à démolir. Ils considèrent donc ces artistes ou personnalités même si c’est négatif.

    Je ne pense pas que les contribuables sont déconnectés de leurs acteurs culturels. Il y a des galas pour toutes sauces, beaucoup de flattage dans le dos et des potins qui font des magazines entiers. On aime dont ça picosser. Il me semble que la clique du plateau est le wikileaks du potin:  »Tient, j’ai vu Serge Laprade sortir ses vidanges ».

    Je pense qu’il y a beaucoup d’appréciation véhiculé comme l’exemple d’Icendies aux Oscar où nous avons réellement de quoi être fier. Cette même fierté tente à devenir nationnale via les médias. La clique est selon moi moin pertinent qu’un Allo Police. N’y perds pas de temps.

    Ceci dit, c’est vrai qu’un atelier ou un instrument ça se paye avec une job de livrage de pizza ou un travail de nuit dans la majeure partie des cas. Les bourses ou subventions ne sont pas si simple non plus à décrocher. Un artiste aurait plus de chance de l’avoir s’il avait fait son Droit pour s’y retrouver. Ca n’empêche pas non plus qu’il y a des grossièreté financières dans l’aide à la culture.

    Un exemple personnel. Dans ma ville d’origine, une subvention a été accordé pour une installation moderne des plus horrible dans un parc historique. Les différents gouv ont mis des centaines de millier pour une structure en métal vert fluo très prêt d’une maison historique qui sert de salle d’expo. Le parc Valois de Vaudreuil est maintenant une honte pour pas mal de gens. Ca a couté une fortune pour quelque chose qu’on devrait supprimer sur le champs. Je ne suis pas entrain de bitcher Mara Tremblay mais pourtant cette rage partagées avec des vaudreuillois n’est pas moin vicéral.

    En fait c’est l’état qui agit en mécène ce qui le droit à Môsieur de critiquer où va son cash selon lui. Bien d’autres dépenses sont à critiquer dailleurs, positevement comme négativement. Rassurant aussi que François Legault place la culture dans son top 4 des prioritées du Qc dans son brainstrom d’un Qc meilleur. Le mécène a une piastre à faire.

    Le dégout de la clique dans ton texte est moin inquiêtant selon moi que le fatalisme employé dans la perception qu’on les contribuables des artistes. Laisse le respirateur artificiel aux malades svp.

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  1. Criez-le! dit :

    Angry Again (encore fâché) « TERREUR!TERREUR!…

    Le Mercenaire se fâche… encore! Pour ou Contre la Culture subventionnée?…

  2. […] tu fais partie de cette race de caves qui chie sur les artistes comme les ô combien génies qui commentent chez la clique du Plateau, t’es voué à une vie […]



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