À mettre dans votre tabac : citation and friends.

Trouver le sentier de la gloire et de la prospérité en écrivant des livres, c’est bien beau, mais y’a des petites affaires que j’aime garder à l’esprit. Des affaires c’te genre-là :

« Dans cette désintégration, la culture, plus encore que les autres réalités, est devenue ce qu’alors seulement on se mit à nommer « valeur », c’est-à-dire marchandise sociale qu’on peut faire circuler et réaliser en échange de toutes sortes de valeurs, sociales et individuelles. […] Le philistin méprisa d’abord les objets culturels comme inutiles, jusqu’à ce que le philistin cultivé s’en saisisse comme d’une monnaie avec laquelle il acheta une position supérieure dans la société […] Dans ce procès, les valeurs culturelles subirent le traitement de toutes les autres valeurs [d’échange] […] en passant de main en main, elles s’usèrent comme de vieilles pièces. »

Et plus loin :

« La culture de masse apparaît quand la société de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son métabolisme) consommera littéralement les objets culturels, les engloutira et les détruira. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand les livres sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n’atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés – réécrits, condensés, digérés, réduits à l’état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n’est pas une désintégration, mais une
pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas des compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d’intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d’organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu’Hamlet est aussi divertissant que My Fair Lady , et, pourquoi pas, tout aussi éducatif. »

Hanna Arendt, La Crise de la culture, folio essai, Gallimard, p. 260, p.266.

À rebours de ce qu’Arendt avait à nous dire, y’aura toujours des faiseux de beaux discours pour nous enfoncer dans la gorge que le livre est une valeur d’échange et que si on sait bien le promouvoir, ce qu’il raconte à bien peu d’importance.

P.S :

Dans un futur proche, j’entends aussi clarifier la différence entre pourboire et donation.

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Comments
19 Responses to “À mettre dans votre tabac : citation and friends.”
  1. Émilie dit :

    Vive les citations d’Arendt contre la fière bêtise des écrivains d’aujourd’hui!

    L’écrivaine punk Kathy Acker, qui botte le cul de tous les merdeux du livre québécois, écrivait au sujet d’Arendt : « Arendt knows that writing, narration, does not end suffering: writing masters nothing. Narration, writing does something else. It restores meaning to a world which hardship and suffering have revealed as chaotic and senseless. Writing, narration, then, allows us to be human: the stories of this world, the myths we name histories, make us human. This is what we as writers do. » Make us human, c’est plus important que de vendre des osties de livres plates et de conquérir les médias grâce aux services de presse.

  2. Ton billet m’étonne un peu. Non pas à cause de son contenu, auquel je suis absolument d’accord, mais au fait que c’est moi qui tu vises. Surtout que, tôt cette année, j’ai foutu aux poubelles un gros contrat avec des signes de piastres étincelants justement parce qu’on m’a demandé de modifier mon texte pour le rendre « moins underground » (et par « moins underground », ladite personne pensais que j’espérais vendre seulement 10 000 copies). Comme quoi un directeur littéraire peut être carrément déconnecté de la réalité, même lorsque qu’il dit avoir travaillé dans le milieu de l’édition depuis des dizaines d’années.

    Secondo, ne dis-je pas, dans mon premier billet : « Chaque fois que vous songez à investir une heure dans la promotion de vos livres, demandez-vous : « Et si j’investissais cette heure-là dans mon livre, plutôt? » »

    Je n’ai jamais entériné les propos que tu sembles me donner. Je sais bien qu’au haut du blogue, il est écrit : « Pas ici pour se faire des amis ». C’est correct. Mais de là à me mettre des mots dans la bouche que je n’ai pas dit, c’est ordinaire. Ben ordinaire.

    Je pense même que je m’étais exprimé assez clairement ici à ce propos : http://www.dominicbellavance.com/2010/11/ecrire-plus-vite-que-son-ombre/

    Arendt dit : « Quand les livres sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n’atteint pas la nature des objets en question. » Eh bien, voilà. C’est aussi ce que je me dis. Quand t’écris, sacres-toi du marketing. Mais une fois que le livre est sorti, s’arranger et faire des efforts pour qu’il trouve son lecteur est, dans un sens, une façon de respecter le livre.

  3. Le Mercenaire dit :

    Oui je te vise toi, mais je vise également le mouvement au centre duquel tu t’inscris, un mouvement qui pense en ventes plutôt qu’en bon texte, en volume, plutôt qu’en qualité. Tes belles idées sur le marketing, je les ai eues aussi. Longtemps. Et moi, c’est ça que j’ai crissé aux vidanges… quand j’ai vu que le milieu se gorgeait d’imposteurs et que la notoriété des auteurs n’avaient plus rien à voir avec ce qu’ils avaient écrit mais plutôt parce qu’ils arrivaient à se produire sur toutes les tribunes existantes, à accomplir une promotion efficace, justement. Ça toujours été sensiblement le cas, mais depuis l’arrivée des médias sociaux, le phénomène se corse. Le genre de billets que tu proposes fait oublier l’essentiel à n’importe qui qui s’attèle à la tâche d’écrire, c’est à dire jeter sur papier quelque chose de valable. Qu’est-ce que tu penses que des gars comme Louis Hamelin ou Réjean Ducharme ont fait pour s’auto-promouvoir? Se faire connaître et se faire respecter en tant qu’auteur passe avant tout par ce que tu as livré : tes écrits. Point. Vendre des livres, c’est la job de l’éditeur et surtout celle du libraire. Pas celle de l’écrivain. D’ailleurs, l’écrivain leur donne une grosse cote sur son livre pour que ces deux joueurs remplissent leur rôle. Aussi, l’écrivain, doit encore moins vendre son image comme le fait un politicien ou un polémiste en manque d’attention.
    Et les propos que je te « prête » sont ceux de ton blogue que je suis assidûment où tu parles de « marketing du livre ». Et je demeurai extrêmement critique envers tous ceux qui aborderont ce sujet.
    P.S: Relis ce qui suit le tronçon de citation que tu m’as resservis. Si j’ai déformé tes propos, là c’est toi qui déformes ceux d’Arendt.

  4. T’as le droit d’être contre l’idée du marketing. Et tu as aussi le droit de penser que l’auteur devrait se concentrer uniquement sur son texte. Dans un monde idéal, c’est ce que je ferais.

    Mais je me répète, je n’ai jamais suggéré à quiconque d’abaisser la qualité de son texte pour qu’il soit plus accessible. Ce phénomène existe et ça m’écœure autant que toi.

    Tu dis que je m’inscris dans un « un mouvement qui pense en ventes plutôt qu’en bon texte »? C’est faux! Je ne sais pas ou tu as pris cette idée… Je pense aux ventes ET aux bons textes. L’un n’empiète pas sur l’autre. Dans mon cas, du moins. Si le fait de vendre mes livre me demande du temps, mon agenda va s’adapter et je vais publier moins de livres. Ça ne change pas mon oeuvre. Tu as le droit de trouver mes livres pourris, mais à mes yeux, j’y mets le temps qu’il faut.

    C’est pas parce que je parle de marketing que je mets nécessairement la hache sur la qualité.

    Je suis conscient que le fait d’écrire sur ce sujet peut donner de fausses idées à ceux qui embarquent dans le milieu. Mais la responsabilité d’interpréter ce texte revient au lecteur. Moi, je m’adresse aux écrivains responsables qui veulent comprendre la machine et se donner une « kick » pour aller plus loin. C’est légitime de participer aux salons du livre. Ce l’est aussi de savoir comment ça fonctionne, les services de presse. Et bien d’autres patentes reliées aux ventes, aux contrats, etc.

    Un auteur averti en vaut deux.

    Je plaide coupable pour avoir utilisé des termes comme « célébrité » et « bestseller », qui me donnent, à moi aussi, un gout de vomi dans la bouche. Je les ai utilisés pour deux raisons : SEO et, oui, une part d’ironie, parce que j’ai la ferme intention de revenir là-dessus (les illusions d’$) à la fin du dossier.

  5. Le Mercenaire dit :

    Dans le temps que tu alloues à ta vie d’auteur (nommons ça de même), qu’est-ce qui t’empêche de ne pouvoir te consacrer qu’à tes livres? Ton éditeur n’est pas à la hauteur? Botte-lui le cul. Non?

    Le mouvement dont je parle est opérant et les propos que tu diffuses sur ton blogue y participent. Que tu dises ne pas y adhérer, c’est ta position (que ta ligne éditoriale défend très mal). C’est rarement reflété dans les sujets de tes notes de blogue – qui vont jusqu’à nous conseiller d’écrire des listes ou des courts paragraphes sur le web (si y’a bien un endroit ou on peut et on doit faire ce qu’on veut, c’est ben le web ) pour s’assurer que les lecteurs ne perdent pas le fil, lisent la note au complet. Si tu abordes le texte littéraire avec le même genre de philosophie, je doute que la qualité, ou plutôt ce que j’identifie comme de la qualité, se retrouve au centre de tes préoccupations d’écrivain. Tu veux avertir les newbies? Moi je veux t’avertir d’être plus vigilant envers ce que tu diffuses, de vérifier à quel genre de mouvement ça participe vraiment.

  6. PIstov dit :

    Et si cette mise en marché devenait l’exercice créatif, le make it yourself, c’est la tendance. Banlieue Rouge n’avait pas ou peu l’Internet à l’époque et c’est en Europe qu’ils ont fait leur succès. Leur matériel devait être fait maison, t-shirt, affiche et marketing. Est-ce différent pour les écrivain? Un band qui n’a pas rouler sur l’or mais qui aura connu son succès. Le processus artistique en a-t-il souffert?

    Avec la mondialisation et le web c’est une responsabilité de trouver son marché niche et de donner son minimum si on veut être lu, vu, entendu et son maximum si on souhaite en vivre.

    L’art jetable c’est le mouvement actuel et c’est ce qui semble être dénoncé par Arendt. Capitalisme, hyperconsommation et Botox sont pourtant le terreau moderne. Voir l’argent comme un signe de trahison à la création c’est de passer à coté. C’est une tendance riche en culture et témoin du temps pas moin absurde que le courant Dada à son époque. L’argent.

    L’argent peut-être une balise à la création tout comme une guitar qui manque de cordes ou une couleur qui manque ce jour-là dans l’étui d’un peintre. Un sculpteur dont son truck est trop petit pour amener ses grands formats à New York. L’argent peut être une contrainte à la création autant positif qu’en négatif sépia. Jackson Pollock a connu une tranquillité fiancière un peu tardive mais ses mécènes l’auront quand même fait chier tout le long.

    Le marketing veut dire l’atteinte de son marché. C’est une job platte, la procrastination pour les plus grands artistes j’imagine.

  7. Le Mercenaire dit :

    Ce que Arendt dit surtout, c’est que l’art ne sert pas à être vendu, ne sert pas à être consommé. C’est pourquoi je me sert d’Arendt pour critiquer le genre de marketing qui est de plus en plus préconisé autour du livre. Je ne m’occupe pas de savoir si l’argent est une trahison à la création – je pense davantage que c’est un inhibiteur, pas une trahison : y’a pas d’éthique ni de morale à la création (mais des responsabilités, oui). Ce que je m’efforce de dire, c’est que si on ne voit plus le livre que comme une marchandise, le plus important dans tout ça – ce que le livre transporte, le texte, mettons – en prend certainement & irréversiblement un coup. Les choix des éditeurs se décentrent ; les options des auteurs aussi. Pourquoi écrire si je n’ai pas de marché ou si mon marché est trop restreint ? Voilà justement où l’on devrait faire preuve de marketing ingénieux – mais voilà que ce n’est pas seulement les grands artistes qui procrastinent, les éditeurs-comptables aussi dorment s’ua switch. Ce marketing, ce serait à l’auteur de s’en charger ? Pourquoi donne-t-il une cote à son éditeur alors ?
    Pour finir : oui, on doit tout faire pour faire circuler une oeuvre. Mais si tout faire veut dire manger à tous les rateliers, où tu la trouves, ta crédibilité ? L’authenticité, c’est un luxe ? Je crois que l’authenticité dans ta démarche fonde ta réputation. Et ta réputation contribue au meilleur marketing qui soit. Sauf que si tu décides de payer ta maison et ton épicerie avec ton art, probable que t’aies besoin de manger à tous les rateliers.

  8. L’espoir de plusieurs bons livres est souvent réduit à néant à cause du système en place.

    Imagine : un éditeur fait imprimer un livre génial mais pas nécessairement accessible, à 1000 copies. Il obtient une subvention d’aide à l’édition intéressante pour ce titre. Il en vend 300 la première année.

    Qu’est-ce qu’il fait, ensuite? Il le laisse sur les tablettes? Pas nécessairement.

    L’éditeur est bien content, il a fait de l’argent. Certes, les 300 ventes n’ont pas remboursé les coûts d’impression, mais la subvention, elle, oui.

    Et si l’éditeur laisse les 700 copies invendues sur le marché, il ne peut pas les déclarer en pertes sur son rapport d’impôts. C’est pourquoi, assez souvent, il pilonne les copies restantes et le livre disparaît pour de bon.

    Encore une fois, l’éditeur est content. Il a fait de l’argent.

    Ça aide à comprendre pourquoi certains éditeurs sont bien peu motivés à faire une partie du travail qu’ils devraient faire, c’est-à-dire investir du temps et de l’argent pour réaliser une promo ingénieuse (pour les titres dont tu parles dans le dernier commentaire).

    Plusieurs bons auteurs sont passés par là, dont certains de mes profs d’université. C’est frustrant.

  9. Et à bien y penser, d’un autre côté, ce système permet aussi à des livres « invendables » de trouver une place chez certains éditeurs. J’imagine que ce sont les deux côtés de la médaille.

    • Le Mercenaire dit :

      Pour un éditeur, c’est justement ici qu’aller vérifier ce que t’as baragouiné dans ton plan d’affaires demeure utile. Te rappeller dans quel marché tu t’insérais. Pour un petit éditeur (et c’est pas mal ça qu’y a, au Québec) 1000 copies, c’est bien trop. Devrait pas imprimé plus de 500 copies par auteur. 500 copies, ça rejoint le nombre de copies imprimées par auteur dans une des collection d’HMH. T’es sûr de les vendre si tu fais deux lancements adéquats dans les deux grosses villes du Québec et qu’en suite, tu te promènes dans les festivals et les soirées de littératures qui s’organisent à travers la province. Faire un lancement adéquat, ça demande énormément d’énergie et de cash. Je le sais, j’en ai fait (pour le Porte-Abîme 2, j’ai vendu presque 200 copies en une soirée – on parle ici d’un truc franchement inaccessible et complètement underground). À chaque fin de veillée, j’avais la conscience tranquille : j’avais tout fait ce qu’un éditeur doit faire quand il veut faire lever le mélange.
      Pourquoi en imprimer 1000 quand t’en pilonne le trois-quart. Tu peux les déclarer dans tes pertes à l’impôt ? Fais-en juste pas trop. L’éditeur est content quand il fait de l’argent, bien sûr. Je pense surtout que l’éditeur, en ce moment, est content dans la cage dorée du système en place : il devrait surtout être content quand il a fait le travail qui doit être fait pour qu’il puisse se nommer éditeur. Ta série de billets qui exhortent les auteurs à se mettre en marché de façon totalement bénévole, car la cote perçue sur le prix du livre n’en est nullement majorée montre que l’éditeur n’en fait pas assez. Ou que le marché est saturé et que trop de livres se publient, que la pointe de tarte est grignotée de toutes parts. D’où la pertinence de n’écrire et de ne publier que des livres valables (en littérature).

  10. Le Mercenaire dit :

    Et by the way, en termes d’efforts placés dans le marketing, je suis quand même un des premiers au Québec à avoir réalisé une bande-annonce vidéo pour un collectif littéraire – bien avant que Patrick Dion, Jean-Simon Desrochers ou Coups de tête s’y mettent. Si je me permets de critiquer la façon dont se fait le marketing, ou plutôt, les objectifs qu’il sert, c’est que je sais un tant soit peu de quoi il en retourne.

  11. Brett Easton Ellis dit :

    Ah, chers petits canadiens-français, sujets de Sire Harpeur, avec vos livres subventionnés (pour combien de temps ?). Vous êtes cute quand vous parlez de marketing, etc. 5,157 ou 1570 lecteurs, c’est quoi la grosse différence ? Mercenaire, j’ai hâte que tu lâches les imbéciles heureux et que tu écrives de quoi pour notre truc.
    En ce qui regarde Arendt, n’oublions jamais qu’elle a trouvé heidegger attirant. Genre, physiquement ? Ça aide à relativiser son opinion sur la culture, « if you know what I mean » …

  12. Ed.Hardcore dit :

    Un écrivain-attaché de presse, Buk vomirait dans sa tombe.

  13. Buk l’aurait probablement convaincu qu’il a manqué sa vocation et que son vrai destin était de devenir l’agent de presse du nouveau Céline: lui. Comme le dit souvent Henry Chinaski « You don’t choose writing, writing chooses you ». Monsieur « conseils de pro », lui, semble tenir très fermement à « se choisir » sa vocation d’écrivain, whatever that means (conseil d’autopromotion #22: une chute en anglais, c’est vendeur en ta’) .

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