S’affranchir de ses dettes

Des fois, quand je lis des trucs comme « je voulais écrire quelque chose qui n’avait jamais été fait» je lis autre chose à la place. Je lis un truc comme « je n’ai pas envie de payer mes créanciers » ou bien « j’ignore volontiers la dette que j’ai envers ceux qui sont passés avant moi ». Mais t’sais… parfois, j’oublie le contexte. J’oublie qu’on a cessé de lire.

Dans un monde où l’on cesse de lire, on perd aussi la mémoire… Et si tu marches dans un monde sans mémoire, tu marches dans un monde sans dettes, dans un monde où les comptes sont effacés, où les compteurs sont toujours remis à zéro. Tu marches aussi dans un monde où n’importe qui peut se réclamer de n’importe quoi, où tu peux réécrire Glamorama et appeler ça Yupster, où tu peux porter un suit et un fedora et être sûr qu’Henry Miller n’a jamais rien écrit avant toi, où tu peux pondre un concept et l’appeler roman-réalité puis croire – ou laisser croire – que t’es le premier à sortir une affaire de même. On va se mettre d’accord sur une chose : les idées choisissent les humains et pas le contraire. On va se mettre d’accord sur une autre affaire aussi : les shylocks, eux, sont loin d’être amnésiques. C’est pas parce que t’oublie que t’as une dette qu’elle disparaît.

Baudelaire – et c’est quoi cette maudite manie de toujours l’utiliser comme référence? Quand c’est pas lui, c’est Rimbaud. C’est vrai qu’on a tellement oublié tout le monde que Baudelaire pis Rimbaud sont bien les seuls avatars littéraires qui ont subsisté dans nos neurones bouffés par l’Alzheimer… Baudelaire, dis-je, c’est vrai, n’a pas travaillé sur la téléréalité – j’ai quasiment tout lu ces trucs et en effet, pas de trace de téléréalité là-dedans. Mais ses contemporains, les réalistes du XIXe, quant à eux ont vite fait le tour du roman-réalité (sans appeler ça de même – eux se sont contentés de « roman »). Pensons aux Rougon-Macquart de Zola ou bien aux dérapes parisiennes d’Eugène Sue. Avant que le XXe siècle ne sonne, le projet du roman réaliste était déjà bien épuisé.
Ed m’a aussi fait remarquer que San-Antonio (le fils de l’autre, faut-il préciser), en subtile et juste émule, a lui aussi fait faire un bout de chemin au concept de roman-réalité (qui, à mon sens, tient presque du pléonasme). Mr. H. Bond m’a aussi signifié que dernièrement, un autre aussi l’a utilisé. Il l’a fait en payant sa dette à d’autres, comme l’indique le titre et le bandeau sur la couverture. Faire quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant, ça se fait pas de même. C’est aussi une assertion pesante et sérieuse.

Là, comprenez que ceci est une illustration du problème devant lequel on se tient. Avant de vouloir être un bon écrivain, faudrait d’abord être un bon lecteur, faudrait aussi être conscient des dettes qu’on a envers le passé. Si on était de meilleurs lecteurs, on serait peut-être plus exigeant face aux éditeurs qui publient des tonnes d’inepties à chaque rentrée littéraire. On serait capable d’appeler les choses par leur nom, de trier, de voir, de sentir ce qui pue le réchauffé ou le médiocre.
On écrit jamais sur une page blanche. Fuck, même la Bible est un rip-off. Mais les scribes qui l’ont transcrite, eux, prenaient leur job au sérieux et ont bien fait attention qu’on y lise ouvertement l’influence des légendes sumériennes et des récits homériques. Ils prenaient la mémoire une coche plus au sérieux que nous.

Pis pour la gallerie, le concept de dette, je l’ai piqué chez Bruckner pis chez Nietzsche, entre autres.

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Comments
5 Responses to “S’affranchir de ses dettes”
  1. Ed.Hardcore dit :

    Voilà, c’était donc de ça qu’il était question dans ma funny game :

    https://terreurterreur.wordpress.com/2011/08/16/funny-game/

  2. M. Gregor dit :

    « Et puis, aussi bien tout avouer, l’originalité d’un écrit est directement proportionnelle à l’ignorance de ses lecteurs. Il n’y a pas d’originalité : les œuvres sont des décalques (fonctionnels, cela va de soi, dans une société à haute consommation de loisirs et dotée, par surcroît, de pulpe) tirés de contretypes oblitérés qui proviennent d’autres « originaux » décalqués de décalques qui sont des copies conformes d’anciens faux qu’il n’est pas besoin d’avoir connus pour comprendre qu’ils n’ont pas été des archétypes, mais seulement des variantes. » (Hubert Aquin, Point de fuite, BQ, p. 47.) Le premier lecteur d’un texte étant son auteur, alors c’est ça.

  3. Anonyme dit :

    J’ai beaucoup de difficulté avec le fait de se « forcer l’cul » au nom de l’originalité pour écrire des inepties vides et insignifiantes parce que ça, il y en a partout. Des « nullités travaillées » décidément, il aurait intérêt à travailler tout court!

  4. Amélie dit :

    « On va se mettre d’accord sur une chose : les idées choisissent les humains et pas le contraire. On va se mettre d’accord sur une autre affaire aussi : les shylocks, eux, sont loin d’être amnésiques. C’est pas parce que t’oublie que t’as une dette qu’elle disparaît. » J’adore! Merci pour ce texte! Et pour le blogue au complet! Ça fait toujours du bien de lire vos « terreurs ».

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