2012 dans Hochelaga

Pas de stress. Je ne vous ferai pas chier avec la petite chansonnette à la con qui vous critique le réflexe consommateur, qui vous moralise le matérialisme à outrance qui nous fait faire la file devant l’Apple store comme on faisait la file devant une soupe populaire en novembre 1929.

Mais je vais vous parler d’Apocalypse pareil. Parce que 2012 s’en vient. L’Apocalypse, elle sent le cadavre, le débris, elle monte du bitume, des bouches ouvertes de hobos endormis dans les entrées de buildings désaffectés sur Sainte-Catherine à l’est de Pie-IX. L’Apocalypse a une haleine de soufre qui te brûle l’œil. Tu confonds ça avec le smog. Tu te trompes. Remonte la fenêtre de ton SUV, hostie de peureux.

Plus tu consommes, plus vite se fera le retour à Zion. Allez. Plogue ton iPhone à tes neurones – Apple prépare le iBrain – tu vas pouvoir downloader de la crape drète dans ton iSpirit, te bourrer l’âme d’applications inutiles pour tuer le temps – dorénavant tu n’auras plus que des iDeas déjà copyrightées par le iGhost de Steve Jobs.

Mais pas de stress, j’ai dit.

L’HD, c’est une autre baliverne pour te faire croire que les choses seront plus belles dans l’avenir. Mais la menterie de l’oracle, je la vois sur les écrans cathodiques pétés des tévés qui jonchent les trottoirs. Je l’aperçois aussi dans l’allure des pitbulls à l’œil piteux, dans le pas des kids laids et fâchés qui s’en vont vendre des pills dégueulasses dans la cour d’école secondaire, dans les sourires mangés par le crack. Je la remarque aussi dans toute sorte de traineries : des gobelets du mcdo, des condoms utilisés, des rigoles de cochonneries, je la vois surnager près des égouts qui ont la nausée tellement ils sont gavés des restants pas tout à fait digérés d’une civilisation criblée de métastases grosses de même. J’en suis sincèrement désolé mais l’Apocalypse n’est pas spectaculaire. Encore moins soudaine. C’est une phase terminale. Elle est plutôt rampante, un peu comme les moisissures. Elle se décèle un symptôme à la fois. Elle te dévore une bouchée à la fois. Des crabes qui festoient dans les tripes du dernier représentant de l’ordre des cétacés, mort asphyxié dans une marée noire. Les crabes, comme les scorpions, vont te survivre, ma grosse baleine inoffensive.

Le gaz-moutarde me monte au nez. Marcher dans les immondices détrempées d’un novembre hochelagais avec ma gueule de petit-bourgeois en exil. Tiens, regarde-moi ça… un autre Chateaubriand qui pleurniche sa lignée toute engloutie. Non mais qu’est-ce que je suis venu foutre ici? Pourquoi ne pas être resté de l’autre côté? Du bon bord du Saint-Laurent? Dans ma belle banlieue, dans un beau condo, avec une belle hypothèque, avec un beau diplôme qui te donne une belle job de beau cadre, jeune, dynamique, branché, bronzé, sapé. Avec des belles fins de semaine pleines d’IKEA et de brunchs chez Cora. Avec de longues plages de silence dans l’iSpirit. Avec un beau dispill plein de bonheur. Avec des enfants cruels ou épileptiques. Avec un beau sourire de poupée qui brûle dans son four à micro-ondes, la face de plastique qui bouillonne et laisse voir un crâne en métal qui crache des étincelles.
Qu’est-ce que je suis venu foutre ici? Je suis probablement venu me préparer à la ruine imminente du monde. Un genre d’envoyé-spécial venu faire l’état des lieux; espèce d’intendant du néant devant compter les corps qui déambulent encore, avec des cendres sous les paupières; un reporter clandestin ayant l’ordre de recenser les morceaux tout chiffonnés d’humanité que le Grand Flash n’aura pas voulu brûler sur le coup… Je suis venu voir se lever Nibiru dans le matin morveux d’Hochelaga.

Des milliers de voisins qui n’ont rien à voir avec moi, qui détestent sûrement mes origines sociales.

Je viens d’une famille qui s’est crevée à l’ouvrage pendant 3 ou 4 générations pour se ranger dans la strate sociale que les étudiants du Vieux-Montréal nomment « bourgeoisie ». Mais ‘tension, pas la bourgeoisie de Marx : mon père, comme le tiens, ne détient (toujours) pas ses moyens de production, pas plus que son père avant lui. Non, juste la bourgeoisie, la fuckin’ middle class que tous les Éric Duhaime de cette province aiment donc défendre – les hosties de créateurs de richesse. Et, for the record, je n’ai rien à voir avec Duhaime pis son réseau libertarien.
C’est ça mon problème. Voir que ce qui m’a été donné est refusé à la majorité – ‘tension encore, je ne me répands pas en excuses comme tous ces bien nés qui s’en vont pelleter de la roche au Ghana pour s’excuser de provenir d’une famille friquée. Ou pire, pour se déculpabiliser d’une tache originelle nouveau genre. Même une dialyse ne sortira pas Outremont de tes canaux sanguins, petit prince.

Mon problème je vais le régler comme ça : crisser du sable dans l’engrenage de la reproduction sociale. Anyway, la middle-class ne survivra pas à l’Apocalypse qui grouille dans le ventre du monde. Un beau gros flot de vomissure acide va engloutir les banlieues comme la Méditerranée s’est occupée d’Atlantide en je sais plus combien B.C. Les riches vont vivre sur des plateformes de forages aux puits asséchés, redevenir consanguins comme en 1550, et tirer à coup de lance-roquettes sur tous ceux qui voudront rêver à l’américaine. Les autres vont se barricader dans les tours à bureaux des métropoles vides, faire le party avec de l’alcool artisanale et manger du pigeon, faire des jardins avec des engrais radioactifs sur les toits des ruines.

Boy que je rêve dure. Dans l’Avent qui précède le Solstice, j’ai l’impression récurrente de n’être qu’un passager, l’impression d’avoir perdu tous mes papiers. De les avoir jetés au feu, un soir, sur la brosse. Effacer ce qui m’est le plus cher puis trancher toutes les racines indésirables de l’arbre des ancêtres. Ne garder que celles qui me sont essentielles. Le voir fleurir une deuxième fois en moins de 20 ans.  Être le fils de mes œuvres. Bon… ok! Transformer, plutôt que stopper, la –  ma – reproduction sociale.

Sur Facebook, je stalke les gens avec qui je suis allé à l’école. Je les vois se tortiller dans leur délire en vase clos; je contemple l’univers parallèle dont je me suis soustrait. L’odeur d’Apocalypse ne leurs est pas encore venue au museau. Ils ont les narines bouchées par la sciure de carton de leur tout nouveau condo, par la marde de leur bébé. Hochelag’ avec sa bruine me réconcilie avec tout ça. Y’a quelque chose de corrosif qui s’élève des ruelles, ouais. Un genre de brume inodore qui me remonte les cornets du nez jusqu’aux bronches. Elle fait un travail subtil sur moi, me ronge des parts toutes entières. Elle me sculpte, me refroidit, me calcifie. Me fait aimer le goût du brûlé et l’odeur du métal surchauffé. Mes dents sont limées. Comme celles des cannibales.
Quand t’auras deux minutes, demande-moi donc mon plan de carrière. Aux REER et aux piscines creusées, je préfère le chemin du feu.

Check ça, Nibiru se lève : c’est aujourd’hui que Moloch avalera tous les indices boursiers.

SOUNDTRACK : Une vieille track d’In Flames, Episode 666

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Comments
13 Responses to “2012 dans Hochelaga”
  1. Anne Archet dit :

    Libertarien. Pas libertaire.

  2. Ed.Hardcore dit :

    Tu respires la joie de vivre.

    Envoyé de mon iPad

  3. I’m kissing the Apoca lips. (ho!)

    Wow In Flames avec un café ça drenche le matin.

  4. Marie dit :

    ‘Chlag c’est la vie (Oublies le « ho » les contructeurs de condos sont parti avec)! Ça empèste la fermentation de l’usine à levure à plein nez pis ça grouille de tits culs qui en ont vu plus à 10 ans que ma grand-mère qui a un pied dans tombe. Cette réalité là ça te replace les yeux din trous grands d’même qui ne peuvent même pas concevoir que ça se peut de ne jamais être sorti du quartier depuis 3 générations. C’est pas une vie, mais c’est un des endroits les plus honnête qui soit.

  5. Lorraine Jeanne Couture dit :

    Écriture lucide, brillante, exceptionnelle ! Regard hors du commun, porté sur le monde !

  6. Sammy Soldat dit :

    Ça fait bang crissement fort, tes mots, gars. C’t’inspirant (comme quand on inspire d’l’air de marde un matin puant dans not’ cartier)

    D’toute manière, « i’en aura pas d’bonheur su’a terre »

    Aussi bien chier des mots de même. Petite odeur de vomi. J’ai aimé ça.

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