Te faire mettre des mots dans la bouche

Je vais vous avouer qu’il m’arrive de flâner dans les fils de commentaires sur Radiocanada.ca.  ou d’autres sites du genre. Ça me permet de sonder, plus efficacement que les sondages CROP, la profondeur de la tank à purin dans laquelle on se trouve. Parce que dans ces lieux virtuels, les gens gardent toujours le masque de l’anonymat, ce qui leurs permet de se révéler dans toute leur laideur. Parce que sans ton prénom, sans ton patronyme, dire ce que tu penses vraiment c’est franchement plus facile. Plus besoin de te mettre la patate chaude du politically-correct dans’ bouche. Tes paroles sont limpides, articulées, organisées autour des préjugés à l’endroit des gangs de rues, des immigrants, des indignés, des étudiants en grève, name it, n’importe qui ; tu peux enfin avouer sans honte ce que tu penses vraiment parce que ta face, tu l’as cachée sous un pseudonyme bidon ; tu peux enfin nous hurler les vraies affaires avec tes arguments de gérant d’estrade, glanés en diagonale sur wikipédia, et ta syntaxe estropiée de grammairien schizophrène.

Oui, ça a ça de bien, les fils de commentaires.  Tu tombes sur une nouvelle qui parle de la Légion nationale et tu te rends compte que parmi ceux qui ont commentés (la discussion faisait quelque chose comme 224 commentaires), un nombre gênant de participants ne voit pas qu’il s’agit là d’un groupe d’extrême droite, un nombre encore plus gênant trouve que ce groupe affiche des « belles valeurs pour des jeunes de leur âge ». Un nombre honteux affirme qu’il n’y a pas assez de ce genre de regroupements.  Je ne ferai pas le procès des mouvements d’extrême droite. Je veux plutôt vous parler de consolidation des discours.

Lundi le 20 février 2012, une grève étudiante illimitée va débuter pour contrer la hausse des frais de scolarité. À l’extérieur de la communauté étudiante – même à l’intérieur, faut dire – cette grève est incomprise, voire impopulaire. Peut-être que parce que dans le discours ambiant, les étudiants sont des pleurnicheux qui veulent le beurre, l’argent du beurre et le cul de la fermière. S’ils veulent payer leurs études, nos étudiants, qu’ils vendent donc leurs iPads, leurs chars et autres gadgets de surconsommateurs  ; les droits de scolarité sont les plus bas sur le continent – aux States, c’est bien plus chers – ils chialent la yeule pleine, nos étudiants.  Ce genre d’impressions, je l’ai ramassé ici et là, sur les lieux qu’a ouvert le web 2.0. C’est dorénavant sur ces lieux que se consolident les discours, c’est sur ces nouveaux lieux que se reconnaissent et s’encouragent mutuellement les membres de communautés imaginaires. Ce qui est navrant, c’est que dans ces nouveaux forums, on ne voit pas des membres éclairés de la polis échanger. On voit des automates répéter des arguments que des partis intéressés leurs ont mis dans la bouche.  Et par la répétition, on consolide ces arguments qui sont vides et accessoires – dire qu’un étudiant devrait vendre son char pour se permettre d’étudier en le taxant de surconsommer (et on s’entend que consommer, c’est devenu ça, la mesure du citoyen), ça tient sur des pilotis rachitiques.  Ça confirme par contre que le préjugé, la spéculation gagne le potentiel argumentatif du fait vérifiable ou de la réflexion chevronnée.  Je serais naïf de croire que cette consolidation du discours, ceux qu’on tait en public, parce que nos petits edges conservateurs, on se les garde pour les bécosses, mais qu’on embrasse sous l’anonymat du web 2.0, ne participe pas à un effet d’entrainement, à un mouvement de consciences qui convergent vers un pôle dangereux.

Prendre l’impératif néo-libéral du débrouille-toi parce que moi, je me suis débrouillé avant toi (alors que le contexte économique était franchement moins hostile, mais taisons tout ça), l’imposer en exemple à la face de ces jeunes qui s’en vont contester la hausse des frais de scolarité alors que le gouvernement croule sous les scandales de collusions, ce n’est pas seulement participer au renforcement d’idéaux chers aux Éric Duhaime de ce monde, c’est faire la job gratis pour les « gars d’en haut ».  Consolider l’impératif néo-libéral dans le discours le plus ambiant, le plus plébéien mais le plus enraciné et le plus facile à manier, c’est préparer l’avènement de quelque chose de très laid. Je vous renvoie à ma note sur nos artistes qu’on envoie chier.

La prise de parole dans l’espace publique est devenue gratuite. Pas qu’il faille payer pour elle. Gratuite en ce sens qu’elle n’a plus de valeur. Dans un tel contexte, toutes les paroles sont équivalentes. Les démagogues ne sont plus démasqués et l’intellectualisme est une tare. Et le discours qui rassemble le plus de gens, aussi absurde soit-il, devient le discours dominant. Cette tendance n’est pas neuve. Mais elle s’est radicalisée avec les possibilités du web 2.0.

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Comments
15 Responses to “Te faire mettre des mots dans la bouche”
  1. Trinomade dit :

    Merci!

    Avant de tomber sur ta publication, j’étais justement en train de cogiter sur ces dépotoirs virtuels que sont devenus les suites de commentaires.

    Dont http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2012/02/16/001-manifestation-centre_commerce-mondial.shtml

    Au moins, le fait de recevoir en pleine face toute l’immondice du monde dit, ça me revigore dans ma violence positive.

  2. Pistov dit :

     »On voit des automates répéter des arguments que des partis intéressés leurs ont mis dans la bouche. »

    Est-ce que celle d’Amir Kadhir goute meilleure que celle d’Eric Duhaime?

  3. Rintintin dit :

    ***tu peux enfin nous hurler les vraies affaires avec tes arguments de gérant d’estrade, glanés en diagonale sur wikipédia, et ta syntaxe estropiée de grammairien schizophrène.******

    Vraiment bien dit, belles images aussi, surtout pour la « tank à purin »…

    Pour ma part, j’ai arrêté de lire les commentaires de certains sites. Bien trop décourageant que de lire la quantité de sornettes que les gens peuvent écrire.

  4. Durand, Mathieu dit :

    Unique comme tout le monde. Ça sert à ça canoé, l’essentiel des forums, canal vie et les autres « racontez-nous nos bobosss pire que celui d’avant ».
    Qu’en pense ton conseiller en relations publiques spécialiste en redéploiement de l’information web?

    • Le Mercenaire dit :

      Pascal Bruckner dit quelque chose dans le même sens : «Une autre déconvenue attend l’homme moderne : se croire unique et se découvrir quelconque».
      Le petit commentaire que tu peux glisser sous la grosse nouvelle avec ton petit grain de sel plaignard, c’est ça l’avènement enfin venu de la possibilité de s’exprimer partout et en tout temps.
      Pour le conseiller, le poste est libre.
      C’est le fun de te voir ici, mon cher.

  5. Sophie dit :

    Tellement d’accord. C’est pénible se taper les fils de commentaires. Mais oh combien instructif.

    • Alexie dit :

      Lu dans les commentaires d’un meme Facebook : les grévistes n’ont pas de crédibilité parce qu’ils étudient en sciences humaines. Faudrait que les facultés de gestion se mettent en grève pour qu’on puisse prendre le mouvement au sérieux, parce que eux, ils ont étudié scientifiquement la problématique.

      Le tout sous son vrai nom.

  6. Le Prince dit :

    Voilà, voilà. Câlice qu’on a un blogue qui a de l’allure ici, merci Larue.

    J’ajoute une chose, ça fait peut-être conspirationniste mais il faut l’être, on a affaire à des stratèges: regardons à qui appartiennent les médias, et demandons-nous à qui profite le crime de toute cette aberrante bananalisation des commentaires de tout un chacun, ça c’est de la décision éditoriale venue d’«en haut», ça prétend vouloir encourager les «débats» mais c’est pas ça, la vraie raison, la vraie raison c’est la neutralisation.

    • Le Prince dit :

      … Et donc ceux qui se font un fort de commenter par-ci par-là à tort et à travers et à trafalgar, trop vite, trop fort, tout le temps, y compris les mieux articulés, j’ose dire, participent activement au contraire de ce qu’ils croient défendre. Des gouttes qui s’ajoutent au supplice.

  7. Stéphane Picher dit :

    «Ce qui est navrant, c’est que dans ces nouveaux forums, on ne voit pas des membres éclairés de la polis échanger. On voit des automates répéter des arguments que des partis intéressés leurs ont mis dans la bouche.»
    Voilà. «It’s a bingo!»

    Stéphane Picher

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