Le langage comme arme tendancieuse

NDLR: Pour battre les sophistes pendant qu’ils sont encore chauds, l’équipe de Terreur!Terreur! vous propose le texte de Marie-Christine Lemieux-Couture, collaboratrice invitée, qui vient nous mettre les barres sur les T et les points sur les I en matière de dérive pernicieuse du langage dans nos canards quotidiens.

 

L’accès à l’information est un droit. Tout citoyen a le droit d’avoir une information juste, la plus objective possible, sur les événements qui font l’actualité. La libre circulation de l’information est un principe qui relève de la liberté de presse et la liberté d’expression. Tout droit implique un devoir, une responsabilité civile. Le devoir du citoyen est de se forger une opinion sur les faits qui lui sont médiatisés. Si les médias de masse jugeaient que le citoyen moyen est capable de réfléchir par lui-même, il y a fort à parier qu’ils ne lui serviraient pas en pâté des opinions toutes faites sur le plateau d’argent de leur rubrique « opinion ». La différence implicite entre diffuser une « opinion » et diffuser une « information » consiste à l’écart entre la propagande et la liberté de penser. Nul besoin d’une nuit au domaine Sagard pour savoir que politique et médias dorment dans le même lit, parfois. Une simple portion de purée d’opinions préfabriquées à la sauce propagandiste en dit bien plus long sur les relations entre les pouvoirs dominants et les hautes sphères de la communication. Un parti politique qui n’a pas sa dose de scène médiatique n’existe tout simplement pas dans la société contemporaine, et toute décision politique qui ne serait pas illuminée par une flash news est vouée à l’inexistence publique.

 

            C’est dans le langage que se tisse une relation organique entre le pouvoir politique et les médias. Un langage fait de biais où, sous couverts du droit à l’information, les jugements à l’emporte-pièce et la rhétorique idéologique flattent l’oreille du citoyen moyen pour l’amadouer. Dans sa relation incestueuse avec les médias, le politicien cherche à, sinon obtenir l’approbation du public, au moins diminuer son hostilité face aux décisions qu’il entend imposer à la population. Pour cela, quoi de mieux que de répondre par la bouche de ces chroniqueurs armés jusqu’aux dents de leurs figures de style tendancieuses?

 

            La semaine dernière, le Mercenaire pétait sa coche pour une métaphore de trop, la sempiternelle question financière qui recouvre tout le champ de la pensée moderne. Comme si rien ne pouvait être pensé en-dehors de l’économie de marché. Comme si, de ce qu’il reste d’humain en nous, il n’y avait plus d’espace pour ce qui déborde du capital humain, de la ressource humaine, et par conséquent, de ce qui s’exploite. Dans la soupe à la rhétorique propagandiste que sont devenus les médias, c’est en avalant une métonymie de travers que j’ai, moi aussi, pété une coche.

 

            La métonymie est un procédé beaucoup plus rusé que la métaphore, car elle opère un glissement souterrain du sens. La métonymie est à la limite du subliminal. En gros, un procédé métonymique produit un changement du sens d’un mot par sa corrélation avec un autre mot. Il s’agit de faire dire à un mot ce qu’il ne dit pas, de lui faire désigner ce qu’il ne désigne pas. C’est ce que m’a joyeusement servi Gilbert Lavoie, chroniqueur au Soleil, dans cette chronique , qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. En posant une grille d’analyse sémiotique, l’architecture idéologique qui se loge dans l’utilisation de la langue se révèle.

 

            D’abord, c’est l’expression « lobby étudiant » qui m’a fait faire un triple salto arrière en bondissant de ma chaise. Pourquoi? Parce que les étudiants en grève n’ont rien à voir avec le lobbyisme. Le lobbyisme est une opération par laquelle des individus représentent auprès de l’État des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général et peuvent même menacer la démocratie. Les activités de lobbyisme sont régulées par des lois, mais ne se situent jamais très loin du trafic d’influence. En parlant de « lobby étudiant », M. Lavoie fait glisser le sens de mouvement étudiant, de grève étudiante, de moyen de pression, qui sont des moyens démocratiques de faire valoir l’intérêt général d’une classe sociale vers « lobby », une activité pernicieuse visant à modifier des lois dans l’intérêt d’une minorité.

 

            Je vais passer outre les erreurs de contenus de l’article de M. Lavoie qui nous dit, par exemple, que François Legault est devenu Ministre de l’Éducation en 2002. Il l’est devenu en 1998. Bien que je considère que le devoir journalistique oblige à vérifier ses informations avant de les publier et de mésinformer la population, c’est un moindre mal : je trouve plus grave encore l’utilisation d’un langage partial, orienté hypocritement de façon à atténuer la méfiance de l’opinion publique face aux décisions politiques. Parce que méfiance il y a, M. Lavoie, envers cette idée de hausser les frais de scolarité, et pas juste chez les étudiants, mais dans la population en générale, et surtout au sein de la classe moyenne puisqu’elle sera (comme toujours) la plus touchée par cette décision. La classe moyenne, M. Lavoie, s’il faut vous le rappeler, constitue fort probablement la plus grosse part de votre lectorat et il me semble un peu insidieux de prendre pour acquis que cette tranche de la population adhère à la hausse simplement parce que « les Ministres du gouvernement Charest ne feraient pas l’objet de nombreux courriels ou appels de protestation », information purement subjective dont la mesure est impossible et issue directement du cabinet des ministres… Si ce n’est pas fausser l’opinion publique en misant sur une intelligence grégaire qui se rassemblera autour d’une information non vérifiable, je me demande ce que c’est.

 

            Je relève aussi le paradigme de M. Lavoie pour parler de l’attitude du gouvernement envers les étudiants grévistes : « les gouvernements ont toujours courbé l’échine », « les Ministres ont fini par craquer », « plier devant le lobby étudiant », « a capitulé », « ne pas céder devant le lobby étudiant », « a battu en retraite », la Ministre de l’Éducation serait « sous [la] haute surveillance » du parti Libéral, « ses collègues ne veulent pas voir le moindre signe de recul dans ses propos », etc. Avec des expressions comme « lobby étudiant » et un paradigme de la soumission, nous sommes bel et bien dans la propagande antidémocratique. Le paradigme de l’écrasement du gouvernement devant la pression sociale diabolisée vient connoter, encore une fois, l’opinion selon laquelle les étudiants défendraient des intérêts particuliers au détriment du bien commun. Ce qui n’est pas le cas. La vérité, c’est que l’on assiste à un débat social entre une vision consumériste et une vision équitable de l’Éducation. Le gouvernement n’a pas à se tenir debout pour imposer sa vision, ni à plier l’échine : il est tenu de respecter la démocratie.

 

            Par opposition, évidemment, le paradigme qu’utilise M. Lavoie pour dépeindre les étudiants grévistes est celui de la violence : « claqué la porte », « péquistes ou libéraux, ils n’ont jamais obtenu la paix très longtemps avec les étudiants », « Landry s’est attiré leurs foudres », « la colère des étudiants ». Entre le paradigme de la soumission et celui de la violence, il s’installe un dialogisme belliqueux pour nous faire croire qu’historiquement la démocratie s’est toujours effondrée devant les revendications individualistes de groupes restreints. Or, le rapport de force entre les classes sociales s’exprime entre autres par les grèves, et cela représente un exercice démocratique. Les luttes sociales nous ont permis d’obtenir de meilleures conditions de vie, de travail, et dans ce cas-ci, d’études. Ce qu’expriment les étudiants grévistes aujourd’hui, en lien avec notre Histoire, c’est qu’il faut encore lutter pour préserver nos acquis. Il n’y a pas lieu de voir là la menace d’un groupuscule terroriste cherchant à abolir la bonne gestion du pouvoir.

 

            Autres moments de sursauts devant la métonymie, M. Lavoie parle de la « clientèle » du parti Libéral. Ainsi, le citoyen est réduit au rôle de client, dont le vote n’est pas un exercice de la démocratie, mais bien le geste du consommateur. Non, nous ne consommons pas un parti politique comme nous consommons la marchandise et le rôle d’un gouvernement ne se résume pas à se conformer aux lois de l’offre et de la demande. Si nous ne croyons plus en aucun idéal social, c’est peut-être parce que la consommation a remplacé tous les idéaux. Un peu plus loin, M. Lavoie compare (en citant je ne sais qui) le mouvement étudiant à « une forme de corporatisme » auquel le gouvernement doit résister. Le « corporatisme » désigne un groupe social, professionnel, économique, politique ou religieux qui se voit accorder des privilèges par l’État en imposant ses revendications. Le terme est péjoratif dans une vision libérale de la politique. Par exemple, il réfère aux préjugés si bien entretenus des libéraux et de la droite envers les syndicats, péjoration qui s’étend bien entendu aux syndicats étudiants. Ce qui mijote à la marge de ces procédés métonymiques, ce sont des sous-entendus idéologiques qui auront tôt fait de nourrir les indécis pour les rendre amorphes.

 

            Pour terminer, j’évoquerai la mise en garde lancée à l’endroit des étudiants dans le lead de l’article : « les étudiants auraient tort de tenir la victoire pour acquise », ce qui se réverbère tout à fait avec la conclusion où l’on fait planer la menace de l’annulation de session, tout en évoquant l’indifférence du pouvoir et les divisions au sein du mouvement. Il est trop facile et trop simple d’affaiblir la portée d’une grève en divisant le monde en deux. En établissant clairement un périmètre autour des étudiants, comme s’ils étaient les seuls à réclamer l’accessibilité aux études, on fait d’une pierre deux coups : on les marginalise pour mieux leur faire peur. Or, l’éducation est un projet de société.

 

            En tout état de cause, j’ose espérer que nous sommes une société, non pas homogène, mais indivisible. « Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la main », a écrit Victor Hugo. J’ose espérer que nous ne nous en tiendrons pas au réalisme cynique du pouvoir politique (et médiatique) qui voudrait nous faire croire que nos idéaux relèvent de l’illusion, mais que nous saurons nous tendre la main pour bâtir une société à la mesure de nos aspirations.

Marie-Christine Lemieux-Couture est écrivaine, essayiste et imagologue. Elle a obtenu une maîtrise en Arts à l’UQAM en 2010.

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Comments
5 Responses to “Le langage comme arme tendancieuse”
  1. kristobalone dit :

    Une façon intelligente et bien sentie de décrypter les mots pour mettre à jour les maux.
    Juste une petite coquille à l’avant-dernier paragraphe que vous allez pouvoir corriger si le cœur vous en dit (je suis certain que c’est le cas) : La mise en garde, lancée, s’il vous plait.
    Merci pour cet excellent article.

  2. clodoweg dit :

    Excellent article.
    Juste une remarque : je pense que votre journaliste quand il parle de « clientèle » n’utilise pas le mot dans son sens moderne (client =consommateur) mais dans son sens originel.
    Les « cliens » à Rome étaient des parasites que le maitre de maison entretenait et auxquels il distribuait des faveurs. Ils étaient un signe de statut social, plus on en avait plus on était riche et, en échange, rendaient de menus services, notamment dans le domaine politique.

  3. David Simard dit :

    Pour votre information madame Lemieux-Couture, bien que je saisisse la raison d’être de votre critique du discours médiatique tendancieux, je ne peux passer sous silence le fait qu’il existe bel et bien un lobbying étudiant que vous occultez, consciemment ou pas ça importe peu, un lobbying, dis-je, ayant des intérêts propres, en compétition contre tous les autres intérêts spécifiques présents dans la société. Les fédérations étudiantes en sont, celles-là même qui vont vendre la grève à rabais dans quelques semaines. Ce qu’il faut comprendre, et je crois qu’il s’agit de l’exigence minimum de la critique, c’est que le discours tendancieux dont vous parlez prend racine au sein même du mouvement étudiant, victime bataille après bataille de sa structure hiérarchique incarné par les fédérations. La vigilance est de mise. Car le mouvement étudiant est déchiré historiquement entre au moins deux tendances rivales dont les différences s’amenuisent, mais demeurent.

    Pour vous donner un exemple de lobbying de la FEUQ, en 1996, alors qu’elle n’était même pas en grève, la FEUQ a négocié avec le gouvernement un compromis, à savoir le retrait des coupures contre la taxe à l’échec et l’augmentation des frais de scolarité. Il est clair que les fédérations, qui ne sont pas à l’origine du mouvement, lesquelles représentent la tendance modérée celui-ci, enverra ses sbires négocier en catimini, alors que le mouvement marchera droit vers la récupération. L’essoufflement, le défaitisme et le retour de la droite dans les assemblées servira les intérêts de ces lobbyistes. En ce sens, et j’admets que c’est sinistre de le dire ainsi, les décideurs du mouvement étudiant n’ont rien à faire de la démocratie, ce qui, curieusement, donne raison à la droite, un peu du moins, contrairement à vous qui idéalisez le mouvement. Une analyse différenciée des discours au sein du mouvement, entre ses tendances (FEUQ, CLASSE, FEC, etc.) vous permettrait de tirer au clair comment la domination de l’économie marchande entache les discours à partir des individus qui maîtrisent l’orientation du mouvement du haut vers le bas. Ainsi, la critique du discours ne s’arrêtera plus aux médias comme représentation du monologue de l’idéologie, mais aussi au processus de transfert au sein même du mouvement, exacerbé par les nouveaux médias sur Internet.

    Au plaisir,
    David

  4. David Simard dit :

    « … à savoir le retrait des coupures contre la taxe à l’échec et l’augmentation des frais de scolarité des étudiant-es étrangers » qu’il fallait lire.

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  1. […] [4] Pour une analyse des mots employés pour parler de la grève étudiante, lire cet article de Marie-Christine Lemieux-Couture http://terreurterreur.com/2012/03/05/langage-arme-tendancieuse/ […]



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