Les geeks aussi sont des salauds


(Mes textes pour Terreur! Terreur! forment une série à propos des échecs amoureux chez les geeks. Auparavant :
1) La fille du Bic et 2) La plus belle fille de la classe. Ce texte peut se lire de manière indépendante, mais il est la suite directe du deuxième et se déroule trois mois plus tard.)

* * *

 Il y a dix ans, grâce à ma page Anomalie, j’ai rencontré des filles.

Après trois ans d’acharnement, soixante-dix-sept textes et une série de dates qui n’ont abouti à rien, j’ai fini par atteindre mon but, j’ai fini par me faire une blonde. Mais quelques jours avant, j’ai rencontré la grande gothique silencieuse de Havre St-Pierre.

 * * *

 Septembre 2002, Québec. Sur le point d’atteindre 24 ans, je m’étais enfin extirpé de la maison familiale. Je venais d’aboutir dans une petite chambre tout près de l’université Laval où je voulais étudier la philosophie. Un ami avait manœuvré pour me convaincre de déménager dans la capitale : ce fut facile. J’avais déjà un fort désir de faire table rase, de fuir les rues de Montréal hantées par les femmes spectres, ces deux filles dont j’avais été amoureux pour rien durant mes années à l’UQÀM. J’étais fatigué de devoir les éviter partout, et les autres filles de Montréal me semblaient blasées, impossibles à impressionner.

Ce n’était pas tout. L’argument de poids, c’était les filles d’une beauté démentielle qui pullulaient partout à Québec. Sur la rue. Dans les cafés. À l’épicerie. Sur le campus de l’université. Partout. Il paraît que les plus belles filles du Roy ont été choisies à Québec, puis que les navires ont emporté les restes en remontant le fleuve jusqu’à Trois-Rivières et Ville Marie. C’est dans la capitale que je trouverais enfin ma première blonde, j’en avais fait le serment.

C’était donc une période frénétique de dispersion où je multipliais les rencontres. Quatre nouveaux colocs – dont une belle fille. Des dizaines de nouveaux collègues de classe – dont plusieurs belles filles. La nuit, je continuais d’écrire sur mon web log, d’écumer IRC, de chatter sur msn avec des inconnues dans le but de fixer des rendez-vous. Je sortais chaque soir, était tout le temps épuisé, bouffait des pogos mal réchauffés pour dîner, des bananes et des cannes de thon pour souper – j’étais agité, excité, énervé, souvent euphorique, intoxiqué à la liberté – mais plus frustré et enragé que jamais, proche de l’hystérie. « Une blonde! Donnez-moi une blonde! » – l’écume à la bouche, les yeux injectés de sang. J’étais à Québec depuis un mois, je n’avais pas touché au moindre livre de philosophie encore.

J’avais atteint le point le plus éloigné de l’intense geekitude qui était la mienne à l’origine de mon site Anomalie. Au départ, à la fin 1999, je n’avais jamais eu la moindre conversation avec une fille – en dehors de mes cousines ou de quelques amies d’enfance. J’en éprouvais une honte écrasante. Digne d’un meme forever alone : « A fini tous les Dragon Warrior / n’a jamais parlé à une fille de sa vie ». Je ne sais trop comment j’ai réussi à esquiver les filles aussi longtemps. Mortellement timide, boutonneux et rougissant.

En 2002, après une succession d’aventures rocambolesques – baises dans des sous-sols ou sur des planchers de salon après des partys, pipes ratées, one-night déchirants, course poursuites au bas St-Laurent – je n’avais plus peur de rien. J’avais même osé soutirer le numéro de téléphone d’une collègue de classe pour ensuite l’inviter à prendre un verre, sans passer par internet ni rien, juste pour me prouver que j’en étais capable. Exploit inconcevable pour un geek : j’étais en train de migrer vers une nouvelle catégorie.

Juste avant de voir la fille de Havre St-Pierre, une amie est venue me visiter à Québec, une ancienne fuckfriend pourrait-on dire, mais chez les geeks ces affaires sont sporadiques, imprévisibles et maladroites. Elle ne voulait plus rien faire depuis un an mais comme elle n’aurait d’autre endroit où dormir que dans mon lit, j’imaginais qu’elle céderait à mes avances. Un geek qui réclame du cul, qui planifie des attouchements! On aura tout vu! Elle est débarquée à Québec, s’est étendue dans mon lit – et m’a interdit de la toucher, me condamnant à m’allonger le long du mur froid en écrasant une érection si monstrueuse qu’elle m’arrachait les muscles des cuisses.

Je continuais de recevoir des courriels d’admiratrices presque à chaque semaine. La dernière m’avait écrit un mot et avait parlé de moi sur son web log : « Il écrit comme je pense. Comme je vis. Sans même le savoir. Avec les mots exacts. Avec la meilleure manière de le dire. Avec ma manière d’être. » Sans réfléchir, je l’ai repérée sur msn, lui ai demandé sa photo. C’était une superbe brunette à la lèvre percée d’un anneau et au toupet coupé carré. Elle avait presque les yeux jaunes comme chez certaines pornstar des pays de l’est. Je lui ai envoyé ma photo et elle ne m’a plus jamais écrit.

En plus de tout cela, j’étais toujours amoureux de la belle psychologue rousse, rongé par l’idée de vivre à quelques minutes de marche à peine de la chambre où elle m’avait sauté dessus trois mois plus tôt. La veille de l’histoire que je raconterai ensuite, je la harcelais encore par courriel :

— Qu’est-ce que ça te fait, que je sois si proche?

— Rien.

Elle refusait de me voir. Je me vengeais d’elle dans de grands textes cryptés et larmoyants sur mon web log. Elle m’envoyait à chaque fois un court message d’admiration.

— Superbe, ton dernier texte! J’aurais aimé l’avoir écrit!

— C’est pas fini, ta crise de groupie? Si tu ne veux plus me voir, cesse de m’écrire, salope!

Bon, d’accord, je n’avais pas osé écrire « salope ». Mais j’osais le penser. Je le pensais sans cesse. Mon esprit de petit geek chaste s’emplissait de vulgarité, se tordait chaque jour davantage.

Somme toutes, je vivais une crise d’extroversion hystérique qui n’a jamais connu d’équivalent ensuite. J’avais mal aux cuisses, l’esprit bouillonnant de scènes de cul, très loin de ma partie de Final Fantasy V.

* * *

La fille de Havre St-Pierre n’en avait pas dit long dans son courriel. Elle avait lu des textes d’Anomalie, était curieuse de me rencontrer et m’avait envoyé sa photo. Elle avait 19 ans, semblait jolie et c’était assez pour planifier une rencontre le soir même, dans le vieux Québec près d’où elle habitait. Elle étudiait les mathématiques, jouait du piano, lisait des livres de vampires. À l’approche de la vingtaine les geeks sortent de leur chrysalide et essaient de se rejoindre.

Elle m’attendait en face de chez elle sur la rue d’Aiguillon, derrière la rue St-Jean. C’était le soir et nous sommes allés marcher dans le vieux Québec, en direction du château Frontenac. Elle était grande, aux longs cheveux noirs, le teint blême et portait une robe noire de style médiéval. Une gothique. Elle avait l’air très jeune, naïve, pure, innocente et timide, une toute frêle jeune fille, douce, gentille, discrète, virginale et j’ai tout de suite pensé qu’elle était bandante, l’esprit subitement envahi par des images de rut. Je laissais cela m’envahir.

« J’ai envie de la baiser ». Cette pensée me fit sursauter.

Elle parlait très peu, mais c’était reposant. Ça me changeait d’une autre fille connue sur internet que j’étais passé voir la même journée, dans l’après-midi, une vraie machine à parole qui avait un clavecin dans sa chambre – encore de la dispersion, les filles se bousculaient dans ma tête, remplissaient mon horaire à craquer. Après un certain temps à remonter la rue St-Jean avec la grande gothique mathématicienne, en échangeant peu de paroles, je commençais à m’inquiéter, j’avais de la difficulté à démarrer ma propre machine à logorrhée, la conversation s’enlisait et je craignais l’ennui. Je pensais à la psychologue rousse. Je pensais à ma fuckfriend récalcitrante. À la fille au clavecin. À ma jolie coloc. Aux jolies filles dans mes cours. J’étais ailleurs.

La grande gothique s’est allumée à un seul instant : quand elle m’a demandé de parler de philosophie, sur un banc de la terrasse Dufferin. Je lui ai répondu en regardant les lumières de l’autre côté du fleuve, à moitié présent. Distrait. Mon ton n’était pas enflammé, mais blasé. Dégoûté de mes propres idées, je ressassais quand même mon nietzschéisme approximatif.

— J’étudie la philo mais pourtant je crois que les idées n’ont aucune réalité. Nous sommes que des corps et notre pensée, c’est comme une maladie, il faudrait s’arracher ça de la tête. Les idées ne sont rien. Je les étudie comme des symptômes. Tous les esprits sont infectés. Les idées sont irréelles, c’est des mirages dans nos têtes, ça nous rend malheureux, ça nous empêche de vivre.
— Non!

Son ton était tranchant. Je me suis retourné vers elle, étonné.

—  Quoi, non?

—  Les mathématiques ne sont pas des mirages. Les mathématiques sont vraies. Elles ont toujours existé, elles existeront toujours!

—  Je sais pas…

—  J’en suis certaine.

Elle était un peu fâchée. Ça lui donnait des couleurs. Avec son accent acadien, elle prononçait le « t » de « mathématique » d’une jolie manière pointue, loin du grossier « ts » du québécois standard. Je trouvais ça charmant. Mais malheureusement, sa passion pour les maths ne m’évoquait rien. La parole, les idées, tout cela me dégoûtait en ce début d’automne. Les idées et les mots n’avaient jamais rien fait pour moi. Les idées n’étaient pas au service de mon corps. Mon corps était laissé-pour-compte et j’en avais assez.

J’avais la tête ailleurs. La tête plus proche de mes cuisses.

—  Le vent est un peu froid. On vas-tu chez toi?

* * *

Son appartement était étroit, presque vide, sombre. Il y avait pratiquement aucun meuble : dans le salon, un grand divan, un stéréo, c’était tout. Quelques piles de disques sur le tapis. Elle venait d’arriver à Québec, elle aussi. L’éclairage était verdâtre, fantomatique. La lumière orangée du lampadaire entrait par les fenêtres sans rideaux. L’atmosphère me plaisait bien.

Elle m’a préparé un café, on s’est installé sur le divan. Comme moi elle aimait le métal, cette musique de geek. Son groupe préféré était Opeth et elle avait envie qu’on en écoute.

—  Quel album?
—  Blackwater Park.
—  Je préfère Morningrise. Longtemps, c’était même mon album préféré de tous les temps. L’as-tu?
—  Non.
—  Bon, oké. Mets Blackwater Park un peu, alors.

Morningrise me semblait plus approprié à ce que j’avais en tête – un album en grande partie acoustique, doux, mélancolique, presque romantique. Blackwater Park est plus brutal, pesant, evil. Sous les meuglements caverneux de Mikael Åkerfeldt l’ambiance est peu propice aux rapprochements. Je me consolais en pensant que son second groupe préféré était Burzum. Les plaintes de castrat crucifié de Varg Vikernes auraient étés encore pire pour ce que je visais. Sur le divan à côté de moi, je sentais son parfum. Je me suis glissé vers elle, lentement, sans trop le faire voir.

Après la première chanson interminable (durée : 10:23 minutes), je lui ai demandé d’arrêter le disque. Elle s’est levée pour appuyer sur le bouton. Je la fixais avec insistance, je dévorais son corps des yeux. Se longues jambes, ses longs bras nus. Elle est revenue s’asseoir sur le divan, un peu plus loin qu’auparavant. Je me suis rapproché d’elle.

—  Tu as une belle robe.
—… Merci.

Elle était paralysée. Je lui ai pris la main.

—  Tes mains sont douces.

Silence. Elle jette un regard timide vers moi, puis regarde les piles de disques sur le plancher.

—  Tu as de beaux yeux.

—  … J’ai… J’ai bien de la misère à te croire.

Elle rougissait de plus en plus. Brûlante de gêne. Je lui ai caressé la main une minute, en silence. J’étais aussi étonné qu’elle des paroles qui venaient de sortir de ma bouche, aussi surpris de mes propres gestes. Quelque chose de froid en moi me poussait à continuer. Ce n’était même pas l’alcool. Je n’avais rien bu d’autre que du café.

J’ai remonté ma main vers son cou, je l’ai caressé lentement. Je me suis blotti contre elle, j’ai lentement, très doucement approché ma bouche de son cou.

—  Tu vas un peu trop vite, dit-elle.

Un murmure à peine perceptible.

J’ai reculé, retiré ma main.

—  J’ai jamais eu de chum.

J’ai pensé à mon one-night avec la belle rouquine. Je me suis dit que je ne croyais même pas à ce que je faisais depuis tout à l’heure. Je ne croyais même plus à mon propre désir. Cette fille n’avait jamais eu de chum, n’avait sûrement jamais embrassé un garçon. Personne ne lui avait encore tenu la main. Elle n’avait peut-être jamais eu de conversation avec un gars, sauf avec ses cousins et ses amis d’enfance. Tenue à distance du sexe opposé le plus longtemps possible, intacte, protégée des tourments de l’adolescence dans sa région natale lointaine. Comme moi à son âge, quelques années avant à peine. Il ne s’était encore rien passé dans sa vie tranquille et la voilà plongée au centre d’un événement, avec un gars qui avait l’esprit ailleurs, qui pensait à quatre autres filles en même temps, dirigé par son corps plus que par sa tête, mû compulsivement par une pathétique « envie de baiser ». À quel jeu je tentais de jouer? Je me suis senti ridicule. Très sobre et ridicule.

Ma croyance, c’est que mon destin est de vivre une vie où le sexe sera très rare, précieux, et me tombera dessus sans prévenir comme une sorte de grâce divine – ce n’est certainement pas quelque chose que je pourrais soutirer de force à une femme.

Je me suis éloigné d’elle, je suis redevenu ce que j’étais. Un geek. Aussi gêné et coincé qu’elle. J’avais honte.

—  Je m’endors, il est tard. Je peux dormir sur ton divan?

* * *

Je reste jusqu’à ce jour avec l’impression d’avoir agit en salaud, d’avoir commis des dommages irréparables, alors qu’il ne s’est rien passé. Ou presque rien. J’ai la bizarre sensation d’avoir transgressé une limite, d’avoir obtenu temporairement, par erreur, un pouvoir illicite, interdit aux geeks de mon espèce. La séduction n’est pas inscrite dans mon code génétique. Je n’aurais pas pu aller plus loin ce soir là. Je faisais semblant. Du moins, j’aime le croire.

Le trash des geeks c’est du trash dans la tête, s’imaginer mauvais est suffisant pour l’être. Nous sommes de gentils garçons et de gentilles filles, on s’effleure à peine et on s’écorche quand même.

* * *

Elle a dormi dans sa chambre, j’ai dormi sur le divan. Très tôt le matin je me suis glissé en douce hors de l’appartement, comme un voleur, me disant que je ne voulais pas la déranger.

La semaine suivante elle voulait voir où je vivais, me rendre une petite visite. Après un cours elle est passée dans ma petite chambre et j’ai prétexté me sentir épuisé, devoir faire une sieste. Sur le pas de la porte elle semblait attendre quelque chose. Quelque chose que je ne lui ai pas donné. Elle est repartie, une vague déception dans le regard.

Quelques jours à peine plus tard, je rencontrais ma première blonde, la belle petite aryenne teigneuse. J’ai décidé de couper tout contact avec la mathématicienne gothique de la Côte-Nord. Je lui ai écrit un message brusque où je disais que j’avais maintenant une blonde, merci bonsoir. Elle m’a répondu en disant trouver dommage que je ne veuille plus lui parler, qu’elle aurait aimé « être mon amie ». Aujourd’hui, j’espère que c’est tout ce qu’elle a jamais souhaité de ma part. Les geeks doivent traverser le monde sans laisser de traces. J’espère que les dommages que j’ai causés sont aussi imaginaires que ma méchanceté cette nuit là.

* * *

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Comments
6 Responses to “Les geeks aussi sont des salauds”
  1. Lora Zepam dit :

    Jesus likes this. (Y)

  2. Lora Zepam dit :

    Plus sérieusement, j’aimerais bien expliquer pourquoi j’aime tant ce texte. Comme te l’a dit Mathieu « Se donner le mauvais rôle au nom d’un propos plus complexe prend toujours beaucoup de courage. » Il le dit mieux que moi!

    Peut-être qu’à une certaine époque tu te sentais seul au monde. Garçon maigrichon, geek, puceau, semi-puceau, frustré. Mais je pense que beaucoup de gars ET de filles ont vécu quelque chose de semblable. J’ai pas exactement le même vécu que toi, mais à l’école, alors que les autres jeunes commençaient à se frencher et se taponner, moi je lisais des livres d’animaux (surprise, surprise!) et je jouais aux dinosaures avec ma cousine. À ce moment-là, je me trouvais anormale et « pas déniaisée ». Mais aujourd’hui, je vis bien avec ça.

    Ton texte est beau et touchant, Calinours Darnziak.

  3. j’allume mon ordinateur une tasse de café à la main et je tombe sur la suite des deux textes que j’avais dévoré…aimé. A peine réveillé je me suis fait happer par celui ci. Il est beau, cruel et foutrement bien écrit. J’espère qu’il y en aura d’autre. J’espère que cette série est loin d’être terminée.

  4. kristobalone dit :

    C’est beau. Je te lirais pendant des centaines de pages. C’est possible ?

  5. Darnziak dit :

    Merci à vous trois. Il y aura au moins un autre texte dans la même série. Pour ce qui est d’un texte plus long, j’y travaillerai l’été prochain.

    • kristobalone dit :

      Merci de nous tenir au courant. Et voilà une raison de plus pour qu’on désire ardemment voir venir l’été …

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