La politique du compromis

« Caressez le cercle, il deviendra vicieux. »

Marcel Duchamp

Dans sa chronique du 9 mars 2012, Patrick Lagacé lance aux étudiants grévistes un : « fichez-nous la paix avec la gratuité à la scandinave, ça n’arrivera pas. Cherchez la solution mitoyenne. Une hausse graduelle, calquée sur l’inflation, par exemple. Soyez pragmatiques. Soyez le camp qui proposera un compromis. » [1] Sous un semblant de réalisme (pessimiste), il s’agit de convier l’étudiant à la supposée « unité unifiante », le plus petit dénominateur commun de la contestation, c’est-à-dire accepter le statut quo.

J’ai participé à ma première grève étudiante en 1996. J’étais en secondaire V. J’avais seize ans. Je voyais déjà la gratuité scolaire comme la seule solution devant l’instrumentalisation du Savoir. En 1999, en 2001 et en 2005, les mêmes luttes étudiantes se répétaient, et nous sommes encore devant le même problème aujourd’hui, en 2012. Dégels des frais de scolarité ou hausse des droits de scolarité, système scolaire basé sur la performance et les interférences des intérêts privés dans l’Éducation, technicisation du Savoir, scolarisation basée sur le dressage à l’endettement, inégalités sociales dans l’accès aux études supérieures, etc. Les mêmes psychopathologies de notre fameux modèle d’Éducation remontent à la surface, comme un retour du refoulé, au cœur des contestations étudiantes auxquelles je participe depuis maintenant quinze ans. En ce sens, le mouvement de contestation actuel reflète une compulsion de répétition liée à une tentative inopérante et vaine de colmater un problème fondamental avec des solutions temporaires. Un gel des frais de scolarité ou une « hausse graduelle calquée sur l’inflation » ne feront que reporter à plus tard une lutte constamment à refaire, tout en accentuant le cynisme devant la répétition de l’échec à venir.

Dans un contexte de lutte sociale, la politique du compromis tient de la capitulation du nous devant l’illusion d’un bonheur standardisé. Est-ce toujours « raisonnable » d’exiger le moins possible ? Je ne le crois pas, car c’est de l’impossible qu’on tire l’espérance d’un monde meilleur. En somme, ce que M. Lagacé qualifie de « réaliste », c’est le constat d’un échec répété dans un climat de désenchantement, où l’idéal est perçu comme une cause perdue.

Compromis est le participe passé de compromettre, c’est-à-dire « mettre en péril ». Le compromis tend à générer une absence de conflits issus de la conscience sociale dans le but de forcer l’acceptation de l’impuissance devant le sacro-saint principe de réalité (qui n’est ici, d’autre part, qu’une construction symbolique). Certes, la notion de compromis porte un principe unificateur, mais comme le disait Lacan : « L’idée de l’unité unifiante m’a toujours fait l’effet d’un scandaleux mensonge. » Ainsi, sous l’égide du principe de réalité, la gratuité scolaire n’a jamais été qu’un spectre de revendication dans les luttes étudiantes au Québec. Un spectre parce qu’il hante le mouvement, mais continuellement refoulé sous le bâillon de l’inapplicable au réel et de la réalité de l’endettement public.

Or, la gratuité scolaire est une solution concrète, croire le contraire est un mythe. Certains chercheurs québécois l’ont prouvé en établissant le coût social de la gratuité scolaire et le réalisme d’une telle mesure [2]. Mon approche cherche plutôt à déceler les mécanismes psychologiques et sociaux derrière la construction du mythe. Le mythe stratifie un ordre symbolique de représentations sociales qui conditionne les mouvements de contestation à revendiquer moins du système. Il confine à l’insuffisance. Aussi, le mythe de la gratuité scolaire construit une chaine signifiante autour de son inadéquation au réel pour faire accepter les inégalités sociales comme une fatalité à laquelle il faudrait à la fois se résoudre, à la fois se révolter (mais pas trop). Ce que le mythe chercher à protéger, c’est la subsistance de l’ordre actuel des choses. Ceci dit, le compromis devant un idéal réalisable ne sera jamais que plier l’échine devant notre propre névrose de destinée en tant que société, tout en vouant les générations futures à la répétition de l’histoire, car nous continuons de refouler la part inadmissible de la norme.

Safouan écrivait : « Au vrai, la répétition apparaît d’une manière générale comme l’étoffe même du temps. Est-ce à dire qu’au delà de la répétition, c’est la fin de l’histoire ? Je dirais plutôt que c’est le début de la véritable. » Au delà de l’échec persiste la volonté d’accomplissement qui permet de dépasser la structure de l’éternel retour du même. Subséquemment, à l’inverse de M. Lagacé, j’encourage les étudiants grévistes à ne pas réduire leurs revendications aux compromis, mais à exiger la seule solution viable à long terme en tant que projet de société démocratique, c’est-à-dire : exiger la gratuité scolaire. Je vous laisse sur une réflexion de Jean-Luc Godard, tirée de son dernier film : « Réfléchissez bien à ce pourquoi vous vous battez parce que vous pourriez bien l’obtenir. »

Notes :

[1] LAGACÉ, Patrick, « Flics, étudiants, gel » in La Presse, Montréal, 9 mars 2012 :

http://www.cyberpresse.ca/chroniqueurs/patrick-lagace/201203/08/01-4503811-flics-etudiants-et-gel.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_patrick-lagace_3269_section_POS1

[2] Pour un survol très rapide, voir ce vidéo de l’IRIS :

http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/le-gel-et-la-gratuite-scolaire-sont-possibles-et-souhaitable/

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Comments
4 Responses to “La politique du compromis”
  1. Luc Prévost dit :

    Mon résumé de la situation actuelle:

  2. La citation du départ, ce n’est pas plutôt Ionesco, dans La cantatrice chauve?

    • geniedecesiecle dit :

      Vous avez raison, la citation exacte est : « Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux! » et c’est bel et bien dans la Cantatrice Chauve de Ionesco. Sorry. Le Génie de ce Siècle n’est pas infaillible! ;-)

  3. Le Prince dit :

    Sacrament! Je comprends rien. Bel effort.

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