Petit traité de mythologie canayienne : le bon parler français

Parce qu’on m’a reproché de véhiculer les divisions entre anglophones et francophones du Québec à travers l’utilisation du franglais dans Speak rich en tabarnaque, j’ai décidé de vous faire part de ma position sur le franglais en publiant ici un extrait de mon mémoire de maîtrise.

Mon rapport le plus sensible et, sans doute, le plus intime à l’écriture passe par la question du viol. J’aurais pu écrire « violence », mais je n’utilise pas le mot « viol » aléatoirement. Le viol est le point extrême de la violence, il frappe — avec autant de brutalité — de l’extérieur comme de l’intérieur. Il est le point de non-retour à partir duquel la conscience de soi, la conscience des autres et la conscience du monde sont drastiquement sabotées. Ma façon d’aborder la langue est porteuse de cette violence radicale.

La langue nous pose comme sujet, mais elle est également le siège de l’Autre, elle nous traverse et nous met à la disposition d’autrui. Nous ne choisissons pas notre langue maternelle, pas plus que notre terre natale, et c’est par la force des choses que nous l’apprenons. On aura beau ne pas se tarir d’éloges devant la langue française, vouloir la protéger à tout prix ; n’empêche que c’est de force qu’on nous l’a fait ingurgiter depuis la naissance, et de force qu’on nous a assis sur les bancs d’école où, péniblement, les cours de français nous faisaient plier l’échine à coups de règles de grammaire. Notre amour pour notre langue témoigne d’une aliénation qui lui est inhérente et nous situe, indéniablement, dans un contexte géopolitique, un climat social et une tendance culturelle, car notre sentiment de la langue — s’il nous définit comme individu —, nous détermine aussi comme peuple.

En ce sens, c’est parce que les Québécois se sentent menacés d’assimilation comme nation qu’ils perçoivent le contexte linguistique nord-américain comme une menace pour la langue française. La France remet-elle en question la survie de sa langue parce qu’elle est entourée de langues qui lui sont étrangères ? Pendant que les Français intègrent volontiers des termes anglophones[1] à leur vocabulaire, nous tremblons de peur à l’idée que des structures anglicisées se soient glissées par mégarde dans notre syntaxe. Ce que nous stratifions, dans notre désir d’un « bon parler français », c’est notre torpeur nationale. Nous ne pouvons pas nier que se sont les nationalistes qui ont jeté les bases identitaires de la nationalité québécoise ; ces grands perdants à répétition des référendums qui — par vengeance peut-être — ont fait de nous un peuple de perdants, de soumis, un peuple incapable de se tenir debout devant l’adversité, s’exprimant dans une langue qui, empreinte de sa faiblesse, court à sa perte.

Il y a quelque chose de profondément immature dans les tendances révolutionnaires. Et c’est précisément ce quelque chose qui pousse toute révolution à un échec fulminant. Ce quelque chose relève de la volonté de puissance où ce qui est en jeu, c’est la propension du dominé à usurper le rôle du dominant de manière à préserver une certaine hiérarchie verticale qui calque le système d’exploitation déjà en place, au lieu de faire table-rase sur l’oppression et d’abolir les régimes de pouvoir. C’est ce qu’on appelle les luttes de pouvoir. En niant l’essence polyglotte de notre identité nationale, les nationalistes se donnent peut-être une consistance, mais ils s’enlisent surtout dans un discours xénophobique et réitèrent un schéma d’aliénation où l’histoire de la nation québécoise s’institue comme une histoire de l’abolissement de la différence.

Au Québec, la langue est un outil des luttes politiques, elle est le cheval de bataille du sentiment national. En ce sens, elle est réifiée sous la forme d’instrument du pouvoir. L’emblématique « bon parler français » n’est qu’une structure normalisée par laquelle nous nous jugeons, tout en repoussant la menace de l’autre. Ainsi, nous jugeons que notre parlure laisse à désirer, qu’elle est contaminée, que nous nous exprimons dans un sous-jargon de français. Mais nous ne parlons pas un français déficient. Nous parlons un français terrorisé. Si terrorisé, en fait, que chaque francophone, dans son utilisation de la langue, représente une menace potentielle pour le français au grand complet. Tous termes empruntés à l’anglais, toutes structures anglicisées, opèrent sur le Québécois la tension d’une bombe à retardement qui pourrait bien faire éclater sa possibilité de s’exprimer. Pourtant, « toute langue a la capacité de “digérer” ces emprunts qui n’affectent que sa “surface”, pour les intégrer à sa dynamique propre.[2]» Ce sont les modulations selon lesquelles une langue se meut, poursuit son évolution et demeure vivante. Comme tout discours xénophobique, notre peur de l’altérité est un couteau que nous retournons contre nous. Artaud écrivait, dans Le pèse-nerfs : « je suis vacant par stupéfaction de ma langue[3]». C’est qu’une langue rigidifiée a la vigueur d’un cadavre.

Ce que les discours réactionnaires à gogo épurent dans la langue, ils l’épurent également dans notre culture. Que les œuvres d’écrivains québécois anglophones — pensons à un certain Mordecai Richler, pour ne citer que lui —, ne se retrouvent pas au programme des cours de littérature québécoise des universités francophones, c’est plus qu’inadmissible : c’est du génocide culturel !

Pendant que nous avons honte de notre bilinguisme, la maîtrise d’une langue étrangère est synonyme d’intelligence et de culture dans nombre de pays. Nous souffrons d’une paralysie de l’histoire pour nous atrophier ainsi dans des considérations subversives au sujet de l’anglais. Notre anglophobie reflète tristement le peu d’estime collective que nous avons de nous-mêmes, de notre culture et de notre langue. En tout état de cause, nous ne croyons pas à la force de notre français à saveur d’Amérique. Nous lui préférons l’illusion d’une norme de « bon parler français » qui nous dicte un idéal de langue morte. Nous pourrions bien, par ce chemin, finir par être les germes de notre propre extermination.


[1] C’est bien connu, les Français partent en weekend et font du shopping, par exemple.

[2] Marty Laforest, États d’âme, états de langue, Essai sur le français parlé au Québec, Québec, éd. Nuit Blanche, 1997, p. 49.

[3] Antonin Artaud, Œuvres, coll. « Quarto », Paris, éd. Gallimard, 2004, p. 111.

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Comments
9 Responses to “Petit traité de mythologie canayienne : le bon parler français”
  1. kristobalone dit :

    Rhâââ ! J’ai adoré cet article ! Bon sang mais bien sûr que parler plusieurs langues est une richesse ! Je vis en Alsace et j’ai le privilège de parler (plus ou moins bien, hein …) le français, l’anglais, l’allemand et le tamoul. Pour tout le monde ici il est évident que c’est une bonne chose. D’ailleurs les Alsaciens de souche parlent et utilisent volontiers le dialecte, le français ou l’allemand. Les Tamouls parlent aussi le plus souvent l’anglais et parfois le cingalais. Et nous ne parlons pas des Africains qui maitrisent souvent plus de 5 langues différentes.
    Si nous voulons nous ouvrir aux autres il importe d’accepter que plusieurs langues existent et si par nature notre identité nationale ou régionale est multilingue nous comptons à coup sûr parmi les privilégiés.
    Évidemment mes propos n’engagent que moi…

    • geniedecesiecle dit :

      Il faut ajouter que chaque langue représente une nouvelle perspective sur le monde qui enrichit celui qui la parle. Moi aussi, je suis polyglotte. Je parle français, anglais, espagnol, hindi et un tout petit peu de tibétain. Je me considère chanceuse d’avoir cette facilité pour l’apprentissage des langues. Mais je constate, pour avoir voyager dans tous les pays qui parlent les langues que je parle, une présence d’un dialecte qui absorbe l’anglais. Les Indiens parlent hinglish et les Mexicains le spanglish sans sourciller. Il ne faut pas oublier que l’anglais a aussi absorbé des termes français, quand le français était la langue du commerce. Les langues se frôlent et se courtisent, ça fait partie de leur évolution.

  2. J’ai pas tout lu mais ça sonne des cloches en kerisse avec mes travaux de Recherche Fondamentale, en plusse je sais que ça peut faire nombriliste de tout ramener à ma sémantique humaine personelle (Je vous l’ai dit JE NE SUIS PAS le génie de ce siècle!),  »mon narratif » mais sur le coup speak now a vu ses initiales Mélissa Carole LeBlanc et sa meta-théorie de la PAST-Orale perdue qui résonne… dong gong gang gang Bang Big Big Pow Pow Wow WOW de l’Hérésie ante numérique pour les purs et les sains d’esprit… CRACK IT BACK UP, we feel so down… Si tu étudies le courant global de la migration humaine, ça enlève le sens sur les boules 6 et 9 de Crotto Québec et ça remets les points (PONTS) sur les i. Mais bon, les ÉGOS pognés sur les gauffriers du monde carré vont dire que je me prends pour le gros M de McDonald, mais non, ça c’est les deux vecteurs qui se rencontrent, la débâcle, la Vallée de L’Avalée du sens de l’Armaggeddon, là où nous nous rassemblons pour découvrir que nous sommes tout les cowboys, les surfers, les riders, les campeurs de notre passé et que Jeanne D’Arc Miches-Chaudes (Michaud, ma grand mêre du bord de ma mère adoptée), mais là ils vont dire  »CHRIST DE MASHUP DE FUCKÉS! » Que veux-tu il faut être à l’avant garde des petites chiennes du bio Dieu Du Ciel, le diésel de notre époque pour être encore capable d’en flairer le sens… Truman Capote han? GÉNIES DE CE SIÈCLE! you own you*r name »! YOUR GAME…. THAT MADE MY DAY! OYE! Tous sensensenbles les sensibles, lets go! LAITS Go! Let go, lâche le gaz, GEN X. ÉCOUTE!!! L’ESSENCE SACRÉE… because you are 666, sick sick sick!

  3. Pin dit :

    Si tu continues comme ça, géniedecesiècle, je vais te mettre sur un piédestal… J’espère que tu sauras assumer et t’y sentir bien à l’aise, pcq c’est moins drôle quand on tombe ; )

    ENFIN quelqu’un qui exprime ce que je pense (avec 100X plus d’aplomb) !! C’est très mal vu dans ma génération, tsé…

    Merci Miss ; )

  4. Pink dit :

    Wo! Pink, mon nom. (Pin? wtf!)

    • geniedecesiecle dit :

      Ish, Le piédestal… c’est que j’ai le vertige!

      C’est tellement mal vu de s’exprimer et de penser que j’écris dans un nuage de poivre de cayenne, tout le temps.

      Pin, ouin, je trouvais ça bizarre aussi… ;-)

  5. jonathanboyer dit :

    L’insécurité linguistique: un fléau.
    L’insécurité linguistique: du terrorisme intellectuel.

  6. Gustave Recof dit :

    Lorsque l’on veut se faire comprendre par le plus grand nombre, mieux vaut utiliser un langage normatif. Mais si on se fout complètement de ses lecteurs ou d’être compris par tous, allez à Babylone et montez dans la tour! Et vogue la galère!

    Je cite un grand penseur pour mieux me faire comprendre: « Les gédoncules épérémophores testancalurisent le cidoine imaginaire du non assouvissable de vos efforts de contagion. »

    • geniedecesiecle dit :

      Chercher à être compris par le plus grand nombre, c’est comme vouloir plaire à tout le monde : ça ne marche pas. Je ne me fous pas de mon lecteur, au contraire, je ne le prends pas pour un con et je ne nivelle pas mes textes par le bas. Il y a suffisamment de journaux grand public pour nourrir les cons.

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