La valeur de l’égalité et ses ennemis


par Jean-Philippe Morin, Professeur de philosophie au collège Montmorency.

1. Introduction : un problème philosophique
La question de la hausse des frais de scolarité soulève un autre débat, beaucoup plus profond. Certains voudraient occulter ce débat pour n’en rester qu’au niveau de la gestion comptable de la société. Pourtant, il s’agit d’une occasion idéale pour examiner une question philosophique fondamentale : dans quelle société voulons-nous vivre?

Derrière l’embrouillage des arguments de surface des partisans ou des opposants à la hausse, se dissimule des idéologies politiques radicalement opposées : le clivage classique entre la gauche et la droite. Ces idéologies reposent sur des visions du monde différentes, sur des conceptions de la réalité et de l’être humain irréconciliables – autrement dit, sur des affirmations de type métaphysique.

Pourquoi métaphysique? Dans ce débat, il ne s’agit pas simplement de décrire ce qu’est le monde au niveau des faits, objectifs et vérifiables, mais également ce qu’il devrait être. Il s’agit de visions idéales de la réalité, de jugements normatifs, d’un débat au niveau des valeurs – quelle société vaut mieux qu’une autre? Au nom de quel principe devrait-elle être organisée?

Il est important d’être capable de différencier le niveau des faits et celui des valeurs. La stratégie sophistique de base est de tenter de faire croire que notre argumentation n’a lieu qu’au niveau des faits. Les faits ne sont pas discutables, ils s’imposent. Il est donc aisé d’avoir raison. Les valeurs, elles, se discutent. Il faut ramener le débat à ce niveau.

Le camp pro-hausse fait souvent usage d’arguments qui se basent sur une métaphysique conservatrice, une idéologie de droite, qu’ils tentent d’imposer comme étant« conforme aux faits ». Ce texte visera à tenter d’en décrire la structure et le fonctionnement, dans le but de s’y opposer.

Il n’est pas possible de montrer qu’un ensemble de valeurs est faux, puisqu’il ne s’agit pas ici de faits. Nous pouvons néanmoins tenter de montrer que ces valeurs sont néfastes parce qu’elles conduiraient à créer un monde que nous ne souhaitons pas.

2. La métaphysique conservatrice : les ennemis de l’égalité
Examinons un des arguments typique du débat actuel.

« Les étudiants seraient capables de payer des frais de scolarités plus élevés, il suffirait qu’ils coupent dans leur dépenses personnelles. Qu’ils cessent de s’acheter des iPhones, de boire de la sangria sur des terrasses à Outremont. Qu’ils se serrent la ceinture, qu’ils fassent des sacrifices. »

Une métaphysique conservatrice se dissimule derrière de tels arguments. Elle est bien cachée, il s’agira de la faire ressortir.

Qu’est-ce que la droite? La droite est une opposition à la valeur moderne d’égalité. La droite est le désir d’un ordre hiérarchique : la société devrait être structurée selon une échelle de mérite, de statuts et de privilèges. De telles idées ne sont pas du tout politiquement correctes, alors elles devront être soigneusement dissimulées derrière une rhétorique parfois complexe, ou parfois au contraire brutalement simple, faisant appel au « gros bon sens ». Pourtant, c’est toujours la même logique inégalitaire qui se profile.

De quelle égalité, de quelle hiérarchie il s’agit? La droite la plus radicale dira que l’égalité n’existe pas, qu’il s’agit d’une fiction, d’une invention de la gauche : nous sommes « naturellement » inégaux. Certains sont plus forts physiquement que d’autres, certains plus intelligents, certains possèdent des talents, d’autres pas. Cela est incontestable : chaque être humain est différent. Il s’agit d’un simple constat, un simple fait. La droite veut tirer de cette inégalité naturelle la justification d’une structure sociale hiérarchique.

L’idée moderne d’égalité ne se joue pas au niveau des faits, de toutes manières incontestables, mais au niveau des valeurs. Il ne s’agit pas de nier des inégalités naturelles – cela serait futile. L’idée moderne d’égalité signifie ceci : « tout être humain possède une valeur intrinsèque, fondamentalement égale. » Peu importe le sexe, l’orientation sexuelle, l’ethnie, si on souffre d’un handicap ou non, si on provient d’une classe aisée ou non, chaque vie humaine est précieuse, possède une dignité inaliénable. Aucun humain ne vaut plus qu’un autre, tous sont dignes de respect et de considération, d’emblée, avant même d’avoir fait la moindre action, dès la naissance. Si on affirme cela, alors on aura tendance à vouloir bâtir une société où chaque individu aura des droits égaux, par exemple le droit à l’éducation, le droit aux soins de santé, etc.

Il faut comprendre que la droite, qu’elle en soit consciente ou non, s’oppose à cette valeur de l’égalité. Elle veut la remplacer par l’idée antique d’une hiérarchie de valeur entre les êtres humains. Il peut y en avoir plusieurs versions. Il y avait l’aristocratisme antique. Il y a aussi le conservatisme, le néolibéralisme, le libertarianisme. On peut observer une version de cette vision du monde en ce moment dans le discours pro-hausse.

Pour ce conservatisme particulier, ce qui donne une valeur à un individu, ce n’est pas le simple fait qu’il soit vivant et appartienne à l’espèce humaine, c’est plutôt sa réussite par rapport à une échelle de valeur basée le plus souvent sur l’effort, le travail, ou la réussite financière.

Un individu a de la valeur s’il a fait des efforts, s’il a travaillé, et surtout s’il a réussi à atteindre le but du travail : s’enrichir. L’individu qui a de la valeur est celui qui a travaillé, qui a réussi, qui est riche – le héros de la droite, celui qui est digne d’admiration, c’est l’entrepreneur, qui non seulement travaille dur mais aussi permet à d’autres de travailler pour lui. La richesse devient un symbole de réussite humaine, plus elle est élevée et plus l’individu possède une valeur supérieure aux autres, et devient digne d’admiration. L’efficacité est une mesure de réussite existentielle. À la limite, la richesse elle-même suffit, comme si « être riche », même s’il s’agit d’une richesse héritée, était suffisant pour hausser la valeur d’un individu, pour lui octroyer une aura spéciale, et pour justifier un statut supérieur et des privilèges.

À l’inverse, un individu qui ne fait pas d’efforts (peu importe qu’il en soit capable ou non), qui ne travaille pas, ou tout simplement qui n’est pas riche, ne mérite pas une considération aussi élevée. Il est suspect. Quelque chose cloche chez lui. À la limite, il est digne de mépris. C’est un être humain inférieur.

Si vous doutez de l’existence de cette « hiérarchie de valeur » dans l’esprit de nos concitoyens québécois, soyez à l’affut du mépris ou carrément de la haine que certains vouent à ceux qui ne se pas « productifs » dans une société : les assistés sociaux, les étudiants, les malades, les personnes âgées, etc. Ils sont méprisés car on croit qu’ils sont des êtres de moindre valeur. Il s’agit d’une négation pure et simple de la valeur d’égalité. D’où les frasques de la droite populiste à la Stéphane Gendron : « Les esties de morveux puants sales qui bloquent les ponts et écœurent les travailleurs, retournez travailler! »

Ces idées sont entretenues par un certain discours démagogique. On dit aux classes les plus défavorisées de la société : « Ce qui vous donne de la valeur, c’est que vous, contrairement aux sales BS, vous travaillez dur. Oh, vous n’êtes peut-être pas encore aussi riche que les idoles qu’on vous présente. Mais vous pouvez le devenir! Il suffit de faire des efforts! Continuez de travailler! » On entretient l’idée que le bonheur ne dépend pas de conditions de vie justes et équitables, ne dépend pas des institutions, mais du seul effort individuel. On leur fait miroiter le rêve américain.

Ainsi la population vote pour des partis conservateurs, qui les valorisent parce qu’ils travaillent fort, oubliant que s’ils travaillent autant dans des emplois aussi difficiles, c’est justement parce qu’ils sont coincés au bas de l’échelle sociale.

Il faut faire très attention ici. Il ne s’agit pas de dire que l’effort, le travail, ou la richesse matérielle ne sont pas des valeurs importantes. Il s’agit de dire que celles-ci n’ont pas de lien avec la valeur de la l’individu. La vie d’un pauvre n’est pas de moindre valeur que celle d’un riche – tous deux sont dignes de respect et jouissent des mêmes droits. Cela inclut le droit à l’éducation.

La notion de mérite est reliée à cette idée de hiérarchie de valeur. Pourquoi les conservateurs sont-ils contre la redistribution de la richesse? Parce que c’est donner de l’argent à des gens qui n’ont rien fait pour la mériter. Ils n’ont pas travaillé pour cet argent. Leur conception de la justice fonctionne ainsi : il est juste de recevoir de l’argent si on a travaillé pour. Dans ce cas, on le mérite. Dans l’autre cas, c’est encourager la paresse, la médiocrité. « Qu’ils travaillent! Alors seulement ils mériteront d’avoir une vie décente! ».

Voilà à quoi on fait appel pour justifier la hausse des frais de scolarité : une vieille colère ou haine ancestrale envers l’idée que si on ne travaille pas, on ne mérite pas d’argent. Voilà ce qui choque les Martineau de ce monde : des étudiants ne veulent pas payer pour leurs études, ils veulent qu’on paye pour eux pendant qu’ils se prélassent sur des terrasses! Quel outrage!

Pour la droite, aider financièrement quelqu’un qui ne travaille pas est profondément injuste. Pourquoi? C’est ici que nous touchons à une conception métaphysique du monde. La métaphysique conservatrice consiste en ceci : l’univers, laissé à lui-même, sans interférence de l’être humain, est profondément juste. Il est justifié. Il existe de cette manière pour une bonne raison. L’univers veillera à distribuer les richesses de façon juste : il faudra faire des efforts, travailler pour les obtenir, ceux qui en obtiendront par le travail auront le sort qu’ils méritent. Ils seront récompensés par l’ordre universel (ou le marché). Ceux qui n’obtiennent pas de richesses ne le méritaient pas. Ils n’avaient qu’à travailler, ils n’avaient qu’à faire des efforts. Ils sont punis par l’ordre cosmique. Cette punition – des conditions de vie inférieures – sera juste.

Pour la droite, l’ordre du monde tel qu’il est, c’est-à-dire la hiérarchie sociale entre les riches et les pauvres, est juste. Les riches méritent leur place, les pauvres méritent la leur. C’est de vouloir interférer avec cet ordre qui est une injustice. De leur point de vue, vouloir aller modifier cet « ordre naturel » est une aberration. Il est contre-nature de vouloir donner à ceux qui ne le méritent pas.

On peut donner une armature religieuse à cette vision du monde : nous méritons notre sort, car Dieu le veut. Une forme de prédestination. Mais cela peut être aussi entièrement laïc : l’ordre du marché s’auto-régule, donc il est juste. On pourrait résumer cette idée très simplement : « le monde est comme il est, il doit donc être comme il est. » Cela ressemble au gros bon sens. Pourtant il y a un saut injustifié dans l’argumentation. Rien dans l’ordre du monde ne nous dit qu’il doit demeurer tel qu’il est. L’humanité est l’espèce capable de transformer le monde. Doit-elle le faire? C’est justement la question.

L’idée de hiérarchie de valeur des êtres humains est un passage non fondé entre le monde des faits et le monde des valeurs. Parce que certains ont travaillé fort (un fait), ils méritent (une valeur) de meilleures conditions de vie. Si on demande à un tenant de la droite : mais pourquoi il le mérite? Il ne pourra répondre que « parce que c’est comme cela », autrement dit, « parce que l’univers est juste tel qu’il est ». Or, cela est un jugement de valeur – contestable, basé sur une certaine tradition culturelle. On peut le dénoncer comme un préjugé n’ayant aucun fondement, perpétué simplement par manque de remise en question. On peut dénoncer cette idée comme ayant produit beaucoup de souffrances à travers les siècles.

Au niveau des faits, il n’y a pas de lien entre l’effort et la possibilité de jouir de conditions de vie décentes. Il est fort possible de travailler fort dans un emploi de crève-faim et de ne jamais obtenir de bonnes conditions de vie, ne jamais réussir à devenir propriétaire par exemple. L’inverse également : on peut ne rien faire, être paresseux, mais être né dans une famille riche qui nous évite tout effort. Pourquoi quelqu’un souffrant d’un handicap mériterait davantage de souffrir qu’un homme en santé? Pourquoi un pauvre mériterait la misère, le riche la jouissance? Rien dans l’ordre universel ne justifie cela.

Selon cette métaphysique conservatrice, celui qui réclame de l’aide financière sans travailler est égoïste. La définition de l’égoïsme de la droite, c’est « vouloir obtenir un bien sans avoir fait l’effort de travailler pour l’obtenir, donc sans le mériter ». Comme un enfant gâté qui demande un cadeau à ses parents sans avoir nettoyé sa chambre.

Selon cette métaphysique, chaque individu est une entité autonome, indépendante, entièrement responsable de ses actes. Les conditions de vie, le milieu social, tout cela n’a qu’une importance minime (et qu’il faudra toujours minimiser davantage), puisque la valeur de l’individu n’est dérivée que de ce qu’il pourra accomplir individuellement. Sa réussite dans le système économique, qui lui octroiera une valeur en tant qu’individu, repose uniquement sur ses épaules. Si quelqu’un ne fait pas d’effort, ne travaille pas, ou échoue à s’enrichir, ce sera donc entièrement sa responsabilité, ce sera sa faute. S’il échoue, il méritera sa punition. Comme si la vie n’était qu’un jeu compétitif avec des gagnants et des perdants. Pour qu’il y ait des gagnants, il doit y avoir des perdants. La métaphysique de droite a besoin de l’existence de la pauvreté pour demeurer cohérente.

Évidemment, lorsqu’on croit à cette métaphysique, on tire une fierté de nos efforts pour réussir, et un grand mépris pour ceux qui n’en font pas. D’où l’attitude des étudiants « socialement responsables ».

S’opposer à la droite, c’est dire ceci : il n’y a pas de justice cosmique, l’ordre du monde tel qu’il est, laissé à lui-même sans intervention humaine, n’est pas juste, mais injuste. La valeur de l’individu de repose pas sur l’effort, le travail ou ses possessions matérielles, mais précède tout cela, est absolue et inaliénable. L’égoïsme n’est pas le manque de travail ou d’effort, mais l’absence de souci pour les autres. La responsabilité n’est pas simplement faire des efforts pour réussir individuellement, mais comprendre que nos actions ont un impact sur les autres, sur l’ensemble de la société et de l’environnement qui nous entoure.

Un monde inégalitaire est non seulement possible, mais une donnée de base, un fait de nature. La question est de se demander s’il faut le maintenir ainsi parce qu’on le croit juste, ou s’il faut s’y opposer au nom de valeurs supérieures.

3. L’argument du nivellement par le bas
Les plus farouches opposants à la valeur de l’égalité, par exemple le philosophe Friedrich Nietzsche, diront que celle-ci encourage la médiocrité, le nivellement par le bas. Cela est pourtant erroné. Il ne faut pas penser que l’égalitarisme est une façon de nier les valeurs d’excellence, de l’effort, du travail, ou même de la richesse matérielle.

L’égalitarisme ne vise pas l’égalité des résultats dans une société, mais l’égalité des chances, ou dans certaines version plus radicales, l’égalité de conditions de base – c’est-à-dire la possibilité de manger à sa faim, d’avoir des soins de santé, une éducation de qualité, un logement, etc. Chaque individu devrait avoir des chances égales d’obtenir ces biens. C’est seulement ainsi que nous pourrons obtenir le maximum d’individus en santé, instruits, développés – c’est ainsi que nous aurons une meilleure société.

4. Une métaphysique égalitariste
Pour la gauche, ni l’effort, ni le travail, ni la richesse n’ont quoi que ce soit à voir avec la valeur d’un être humain.

L’être humain dans l’indigence la plus totale, incapable d’effort, de travail, dans la pauvreté la plus extrême, mérite tout de même de vivre dans des conditions de vie décentes et d’obtenir toute l’aide possible, afin d’améliorer son sort. Il mérite de pouvoir étudier dans le domaine qui lui plaira, dans lequel il pourra s’épanouir en tant qu’être humain. De cette manière, son développement personnel pourra profiter à l’ensemble de la société. Une bonne société est celle où tous les individus ont une chance égale de pouvoir contribuer au maximum de leurs capacités, sans égards à leur origine sociale. Le mérite, tel qu’il devrait être conçu, n’est pas dérivé de nos efforts ou de notre réussite. Il devrait être octroyé d’emblée puisque nous sommes humains. Nous méritons tous de vivre, et de bien vivre, peu importe nos capacités, nos efforts, notre origine.

La gauche diffère au niveau métaphysique, au niveau de la conception du monde. La question à se poser est encore celle-ci : l’univers, laissé à lui-même, dans son ordre « naturel », est-il juste ou injuste? La droite dit qu’il est juste – nous méritons notre sort, riche ou pauvre. La gauche, c’est croire que l’ordre naturel de l’univers est profondément injuste. Si nous ne faisons rien, l’univers seul (et surtout pas le marché) ne vaquera pas à la justice. Nous devons prendre en main ce travail. Nous devons créer des institutions pour y arriver. Le monde tel qu’il est, au niveau des faits, ne doit pas rester le même. Il faut le transformer, l’organiser, le structurer. La gauche provient d’une profonde insatisfaction par rapport à l’ordre naturel des choses.

Le monde est injuste car il est inéquitable.

Au niveau des faits, nous sommes dans l’inégalité la plus complète. Certains naissent dans des situations très difficiles, dans la pauvreté, la misère, l’ignorance. D’autres naissent dans des classes aisées de la société. Certains naissent avec une constitution robustes, d’autres naissent malades. Certains ont de grands talents, d’autres très peu. Personne ne décide de cela. Personne ne choisi ses conditions de départ. Voilà qui est injuste. Personne n’a mérité de naître malade, pauvre, sans talent ou l’inverse. Nous n’avons pas créé notre propre talent, notre santé, nos parents, notre situation. Nous recevons tout cela comme un cadeau – ou une malédiction. C’est une question de hasard. Il est donc profondément incorrect d’en dériver un mérite quelconque. Ce n’est pas parce que nous avons un talent qu’il est automatiquement justifié que nous devons vivre dans la richesse, et les sans-talents dans la pauvreté, la misère, la souffrance. Nous n’avons rien fait pour mériter ce talent – il nous est tombé dessus. Si nous avons un talent exceptionnel, nous n’avons qu’un devoir – le développer pour le bien de la collectivité. Le talent n’est pas un signe de supériorité, mais au contraire une responsabilité envers les autres. La richesse n’est pas un signe de supériorité, mais aussi une responsabilité envers la société : le riche dispose de plus de moyens pour aider la collectivité, sa responsabilité est donc plus grande.

La gauche, c’est de croire que chacun d’entre nous mériterait, au contraire, un meilleur sort que celui que le monde nous donne par pur hasard. Nous méritons tous des conditions de vies décentes et des chances égales de s’épanouir, puisque notre valeur est égale.

Cette répartition inégale des chances de s’accomplir en tant qu’humain est le monde des faits – ce n’est qu’un simple constat, dénué de valeur. La droite est conservatrice parce qu’elle veut conserver et maintenir cette inégalité, considérée comme juste d’un point de vue métaphysique. La gauche regarde le monde des faits et se dit qu’il devrait être autrement. Apparaît alors l’idée qu’il faut corriger cette situation inégalitaire.

La gauche nécessite de comparer le monde dans lequel nous vivons à un autre monde possible. Voilà pourquoi on parle de progressisme. L’état dans lequel devrait vivre l’humanité n’est pas atteint – tant que demeurent des inégalités de conditions, demeure des injustices. Il faut donc progresser vers un état de plus grande égalité. S’il demeure des inégalités de valeur, des être humains qui sont méprisés, maltraités, considérés comme inférieurs, il faut s’y opposer et rectifier la situation. Les grandes utopies sont peut-être mortes avec la chute du mur de Berlin, mais pas cette volonté d’amélioration des conditions de vie de l’humanité en vue d’un monde plus égalitaire, plus juste, plus humain, dans lequel il y aurait moins de souffrance.

La droite, avec sa satisfaction profonde envers l’ordre hiérarchique de l’univers où ceux qui ont un meilleur sort le méritent de toute façon, tentera toujours de saper par toutes sortes de moyens cette idée d’une amélioration possible de la structure de la société. Ils diront que l’ordre universel est immuable, qu’il est impossible de le modifier, que toute réforme profonde est vouée à l’échec (on ressortira le spectre de l’URSS), qu’il est arrogant de vouloir s’opposer à l’ordre du monde, que ce serait précipiter une décadence vers un chaos non-naturel, perverti. Cela prend plusieurs formes. De la droite religieuse jusqu’aux arguments qui tentent de montrer qu’il est impossible d’instaurer la gratuité scolaire, puisque la tendance en Amérique du nord est d’augmenter les frais de scolarité suivant l’inflation.

La gauche, c’est croire qu’on peut changer le monde – du moins, la structure de la société. Mais ici nous quittons le terrain des valeurs pour descendre dans celui des faits, indubitables : il est possible de changer le monde, la structure de la société n’est pas figée, et l’humanité l’a modifiée plusieurs fois déjà dans le passé. Le seul fait que nous vivons dans une société est une preuve de la possibilité de modifier l’ordre du monde – notre société est une structure artificielle, créée par des humains, au terme d’un long processus historique. Elle n’a rien d’inévitable ou de figée, elle est contingente et fragile.

Il est tard dans l’histoire, et l’une des stratégies de la droite est de faire oublier les immenses progrès qui ont été accompli dans le sens de l’égalité. Nous sommes sortis depuis longtemps d’une société hiérarchique comme celles de l’antiquité ou du moyen-âge. L’esclavage a été aboli, les tyrannies d’autrefois écartées, nous avons des institutions solides. Nous avons le suffrage universel. Nous avons des acquis.

Lorsque nous ressortons ces exemples face à la droite, les plus conservateurs montreront enfin leurs vraies couleurs. Ils diront : « D’accord, il est vrai que l’humanité a modifié le monde. Mais justement, cette transformation est une décadence, une perte, une perversion de l’ordre universel. Il ne faut pas transformer le monde dans cette direction. Il faut freiner tout changement en ce sens. » Les plus radicaux diront : « il faut revenir en arrière. » On appelle ces gens des réactionnaires. Leur idéologie est une réaction à la modernité démocratique, égalitaire. Mais il n’est pas obligatoire d’être aussi radical pour être de droite. Faire passer l’ordre du monde d’aujourd’hui comme une donnée inévitable, s’en remettre sans cesse au statu quo, c’est aussi tenter d’occulter la possibilité d’améliorer la société. C’est aussi du conservatisme.

La droite, c’est l’opposition aux tentatives de changer le monde dans une direction plus  égalitaire. Méfiez-vous de la droite, elle aussi est capable de brandir la bannière de la nouveauté et du changement. Posez-vous toujours cette question : dans quelle direction, ce changement? Nous sommes déjà avancés sur la ligne du progrès – celui-ci n’étant plus conçu comme inévitable comme à l’époque du marxisme mais au contraire extrêmement fragile et incertain – il est donc possible de revenir en arrière.

La question à se poser, à propos du débat actuel sur les frais de scolarité, est celle-ci : voulez-vous revenir en arrière? Voulez-vous augmenter ou diminuer l’égalité dans notre société? Quelle est votre volonté politique?

5. Le bonheur
On peut remonter à un principe plus important encore. Quel est le but de l’existence humaine? La réponse habituelle est : une certaine forme de bonheur. À bien entendre un certain économisme contemporain, le but de l’humanité en tant qu’espèce est la croissance économique – considérée comme équivalente au bonheur. Mais accordons à une certaine droite sa propre conception du bonheur humain, liée à l’effort au travail et à l’obtention de la richesse. La richesse rend-t-elle véritablement heureux?

Des études psychologiques citées dans le livre Finding Flow de Mihaly Csikszentmihalyi [1] montrent que l’indice de bonheur est très peu relié à la richesse matérielle. Au-delà du seuil de la pauvreté, l’argent n’augmente pas significativement le bonheur. Cette idée n’est pas nouvelle, c’est l’une des plus anciennes qui soit. Déjà chez Platon, Socrate dénonçait les fausses valeurs que sont la richesse, la réputation, les honneurs.

La même étude psychologique démontre que plus les conditions de vie sont basses, plus nous sommes malheureux. Si on veut véritablement contribuer au bonheur humain, l’éradication de la pauvreté est donc beaucoup plus importante que l’augmentation de la richesse.

La droite tolère ou même encourage l’existence de la pauvreté car cela fait parti de l’ordre universel : il y aura toujours des riches et des pauvres. À la limite, la droite a besoin qu’il existe des pauvres pour fins de comparaison dans leur grande course à l’enrichissement – le mérite ne fonctionne pas s’il est octroyé à tout le monde, il ne peut être, par définition, que réservé à une élite.

La gauche désire mettre fin à la pauvreté.

Voulons-nous le bonheur humain réservé à quelques-uns, ou étendu à tous?

De plus, la version actuelle de la droite, celle qui associe valeur de l’être humain au travail et à la richesse individuelle, est extrêmement dangereuse parce qu’elle vise à accélérer l’exploitation des ressources et la surconsommation, ce qui risque de nous plonger dans une crise environnementale sans précédent. Ce danger de carrément détruire notre milieu de vie est très embarrassant pour la droite économique – il vient saper leur logique. Comment trouver une valeur à sa vie, s’il n’est plus possible d’entrer dans une compétition économique? Ce n’est pas un hasard si les plus virulents anti-environnementalistes sont des gens de droite.

La question environnementale est un autre débat, mais il est plus important encore que le débat sur l’égalité, puisque c’est la survie de l’humanité qui est ici en jeu. L’idéologie de la droite économique accélère la destruction de l’environnement : raison de plus pour s’y opposer férocement.

6. Conclusion : Le carré rouge
Ce que nous pouvons reprocher de plus important à la droite, c’est son manque de compassion.

Si on la pousse à la limite, c’est une logique cruelle. Les faibles, les pauvres, ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins par le travail, ne méritent pas des conditions de vie satisfaisantes. Ce serait injuste de leur en donner gratuitement, sans qu’ils aient faits des efforts, ce serait aller contre l’ordre du monde. Ils sont égoïstes de réclamer ce qu’ils ne méritent pas, puisqu’ils sont entièrement responsables de leur situation. Ils méritent donc de vivre dans la misère, ils n’avaient qu’à s’en sortir eux-mêmes.

Il est possible de faire une autre affirmation de type métaphysique. L’égalité de valeur des êtres humains dépasse la simple construction culturelle. Elle est ancrée dans le réel. Elle est ancrée dans l’empathie, la compassion que nous ressentons naturellement face à tout être sensible qui souffre. Cette empathie nous révèle que nous sommes tous les mêmes. Il serait possible ici de m’accuser de vouloir dériver une valeur d’un fait : de l’empathie naturelle, je tire l’idée qu’il faut éprouver de l’empathie. C’est effectivement ce que j’affirme. La droite pourra me dire que c’est injustifié, et affirmer qu’une société de mérite vaut mieux qu’une société basée sur l’empathie. Ils diminueront l’importance de l’empathie. Je pose alors la question à un lecteur indécis : voulez-vous de l’empathie, de la compassion, comme valeur centrale dans votre vie? Voulez-vous qu’on vous traite avec empathie, ou dureté? Voulez-vous qu’on considère que votre vie a une valeur ou ne voulez-vous qu’on vous juge sur le résultat de vos efforts? Il n’est pas possible d’aller plus loin. On peut choisir une société hiérarchique, inégalitaire, cruelle, basée sur la compétition, le mérite, l’effort, et réduire au maximum l’empathie. Ou nous pouvons choisir une autre société.

La droite est maîtresse de plusieurs tactiques visant à diminuer ou occulter l’empathie que nous pouvons ressentir pour des êtres humains. Par exemple, elle créera des catégories abstraites qui permettent d’oublier qu’on a affaire à des individus uniques, séparés, en proie à la souffrance. Il est facile d’attaquer « les BSs », en oubliant que ce sont des êtres humains qui souffrent.

Il est très choquant de voir des attaques qu’on a pu faire contre « les étudiants », en méprisant ce groupe, le dépeignant comme irresponsable, paresseux, etc. C’est une aberration. Chaque individu, dans cette société, s’il en possède les capacités, a été ou sera élève ou étudiant  – au primaire, au secondaire, aux études supérieures dans plusieurs cas. Les étudiants, c’est tout le monde, et les étudiants, ce ne sont pas un seul et unique bloc non plus, c’est un corps composés d’une multitude de gens très différents les uns les autres. Les étudiants ne sont pas un groupe figé. Ce sont nous tous, à un moment précis de nos vies. Ce seront de futurs travailleurs – et plusieurs travaillent déjà. Les traiter « d’esties de morveux puants sales » est non seulement méprisant, mais montre une totale incompréhension de ce qu’est une société. La société, ce ne sont pas seulement des égoïsmes s’affrontant dans le but de maximiser la satisfaction de leurs besoins individuels. La société, c’est « nous ».

Pour revenir au débat actuel : nous ne devons pas bloquer l’accès aux études supérieures à ceux qui n’ont pas les moyens de les payer. Posons-nous la question : quelle société voulons-nous? Une société égalitaire? Dans ce cas, notre horizon devrait être la gratuité scolaire. Elle est possible. Elle existe dans plusieurs pays.

Il est fâchant de voir combien de gens sautent de l’argument « il serait difficile d’établir la gratuité scolaire » à l’affirmation « il ne faut donc pas viser cela ». Cela fait ressortir leur véritable position : il ne veulent pas de la gratuité scolaire, ils ne veulent pas l’égalité des chances. Ils souhaitent un monde inégalitaire. Ils se rabattent, peut-être inconsciemment, sur un ordre hiérarchique du monde, sur une métaphysique conservatrice. Peu importe que la gratuité soit difficile à obtenir, que nous manquionsd’argent pour l’instant. Il faut néanmoins se donner cela comme objectif, comme idéal à viser – même si nous ne l’atteindrons que dans 10 ans, 20 ans, 30 ans. Il faut être capable de vision à long terme. Il faut savoir à quel projet de société on adhère. Si nous adhérons à la valeur de l’égalité, la gratuité scolaire doit être notre volonté. Nous verrons ensuite dans quelles conditions elle est réalisable.

Augmenter les frais de scolarité, comme le gouvernement Charest tente de le faire, est aller dans l’autre sens : c’est dire que notre volonté, en tant que société, est d’offrir des études universitaires de moins en moins accessibles, réservées à une élite qui pourra l’obtenir parce qu’elle le mérite. Il ne faut pas se faire berner par les arguments qui tentent de nous faire croire que l’université demeurera aussi accessible qu’auparavant. Augmenter les frais, c’est diminuer les chances d’accéder aux études supérieures. Notre gouvernement actuel vise une société de moins en moins égalitaire. Est-ce bien cela que nous voulons?

Si ce n’est pas le cas, il faut alors s’opposer à ce gouvernement.

Le carré rouge signifie : non à une société inégalitaire, luttons pour l’égalité.

* * *

[1] Finding Flow, Mihaly Csikszentmihalyi, Basic Books, 1997, p.20.

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Comments
34 Responses to “La valeur de l’égalité et ses ennemis”
  1. Excellent texte! Pour ceux qui veulent poursuivre la réflexion, je vous conseille quelques-unes de mes lectures récentes:
    – Corey Robin, The Reactionary Mind: Conservatism from Edmund Burke to Sarah Palin (2011).
    – Thomas Frank, What’s wrong with Kansas (2004).
    – George Lakoff, The Political Mind: A Cognitive Scientist’s Guide to Your Brain and Its Politics (2009).
    – ALAIN NOËL & JEAN-PHILIPPE THÉRIEN, LA GAUCHE ET LA DROITE: UN DÉBAT SANS FRONTIÈRES (2010).

    • Darnziak dit :

      Je peux ajouter une des inspirations principales de mon texte :
      – Danic Parenteau et Ian Parenteau, Les idéologies politiques, le clivage gauche-droite (2008)

    • Luc Chicoine dit :

      wow! Quelqu’un qui cite Robin et Lakoff dans le même commentaire mérite tout mon respect! (je ne connais pas les autres à mon grand désarroi)

      • Darnziak dit :

        Lakoff m’a influencé aussi, mais c’est une lecture plus lointaine, je n’ai pas pris la peine d’aller relire The Political Mind pour ce texte, c’était déjà assez long ainsi. Mais c’est un livre fascinant!

  2. Luc Chicoine dit :

    Je pense que le principe d’égalité échappe maintenant à tout débat démocratique à cause des innombrables traités de libre-échanges qui sont en vigueur. Ceux-ci nous contraignent à entrer constamment en compétition avec tout un chacun et force le jeu vers une réduction constante des balises qui permettent de proposer l’égalité. Parlant de nivellement par le bas, ces contraintes interétatiques sont les reines, elles contraignent tous nos gouvernants à se tasser à droite et mordent le cul des États qui prétendraient s’éloigner de ce nouveau paradigme néo-libéral.

  3. Rintintin dit :

    C’est un investissement payant les études.

    Pour un budget donné, je préférerais que cet argent soit donné aux pauvres gens.

    Même avec l’augmentation, le bac du QC ne sera-t-il pas à 50% du prix d’un bac canadien ?
    Un bon compromis.

    Serrer la vis un peu, si peu, pour amener cette saine compétition dans l’accès aux universités, rendre le produit plus désirable et forcer, par l’argent, la prise de conscience de la chance, de l’importance, de la gravité de cet investissement et de son bon déroulement, son sérieux.

    • Maxime dit :

       »C’est un investissement payant les études »

      L’auteur du texte parlait justement de la droite qui prenait des valeurs pour des faits. Affirmer que les études forment d’abord et avant tout un investissement relève de valeur plutôt que de fait réel. Voici un véritable fait : ce ne sont pas tous les domaines d’études qui peuvent garantir la possibilité d’être rentables. Pourtant, une société a besoin d’historiens au même titre qu’elle a besoin d’avocats.

       »Pour un budget donné, je préférerais que cet argent soit donné aux pauvres gens. »

      Un peu contradictoire; tu parles des études comme étant un investissement payant pour ensuite avouer que tu préférerais voir cet argent remis directement aux pauvres. Ne t’est-il pas venu à l’idée que les pauvres pourraient eux aussi bénéficier de ce que tu prétend être un investissement payant?

       »Même avec l’augmentation, le bac du QC ne sera-t-il pas à 50% du prix d’un bac canadien? »

      Cet argument ne repose sur rien de solide. En gros, pour te paraphraser :  »d’autres paient plus chères leur études alors c’est correct si le QC paient eux aussi leurs études plus chères »

      De plus, la comparaison est plus que boiteuse alors que tu sembles oublier que la province du Québec détient les taux d’imposition et de taxation les plus élévés au Canada; il est donc normal qu’elle bénéficie de services publics moins dispendieux.

       »Serrer la vis un peu, si peu, pour amener cette saine compétition dans l’accès aux universités, rendre le produit plus désirable et forcer, par l’argent, la prise de conscience de la chance, de l’importance, de la gravité de cet investissement et de son bon déroulement, son sérieux. »

      Wow… Cette dernière phrase démontre que tu n’as pas compris l’essentiel du texte présenté plus haut. L’ensemble de ton argumentaire repose sur des valeurs, non des faits. Je préfère éviter de commenter davantage tant je trouve que tes affirmations sont vides et fragilement soutenues par de simples principes idéologiques.

  4. Lora Zepam dit :

    Bon, je me sens incapable d’écrire un commentaire à la hauteur de ton tesque, parce que je suis lendemain de veille (de pas d’alcool), et parce que que que, bin, j’écris pas comme toi, bien sûr.
    Mais l’essentiel, ce que je veux te dire, c’est que ça me fait du bien de lire ça. Moi je sais que je veux vivre dans un monde plus égalitaire, et c’est pour ça que je porte mon carré rouge, que je reste debout. Et ça dépasse le débat sur la hausse des frais de scolarité (moi aussi je suis en faveur de la gratuité scolaire, entre autres). Merci, Darnzizi.

    PO CONTRE LA HAUSSE! =^.^=

  5. Oy oy !

    J’ai rédigé un commentaire de ton billet sur LesDécodeurs.ca … Ça s’intitule : « Lorsque la poursuite de l’égalité met l’égalité elle-même en péril » et ça se veut très consensuel (j’espère !!) Mais en même temps je pense qu’il faut considérer que la droite c’est beaucoup plus que ce à quoi tu t’attaques dans ton billet.

    Mik B.

    Le lien :

    http://www.lesdecodeurs.ca/?p=332

  6. Kiekergaard a dit  »Tu m’étiquette, tu me rejettes. »

    Dans le contexte actuel il me semble que la démonstration est faite que  »Tu me colle un prix, tu me renie. »

    Entre la trahison et le refus, l’altérité et la moralité mal administrées font shaker le monde comme une machine à laver mal loadée qui spinne avec le couvercle ouvert (ça se peut, je l’ai observé.) Espérons juste que ce qui va revoler ne ressemble pas à des clous de 9 pouces parce que ALL the THINGS! c’est pesant.

    Je vais revenir lire ton article, c’est du costaud, clair que je n’ai pas pu tout discerner les nuances et les logiques, merci de ne pas nous épargner, les temps sont durs, on a besoin de tout le sens qu’on peut mettre dans notre pipe. Fantastique! Namastoasted! keep it up!

  7. Chris Seroquel dit :

    Je suis d’accord avec vous quand vous dites qu’il faut réfléchir à la valeur de l’éducation au-delà du débat sur la hausse. Je suis contre la hausse. Tout cela ne pose aucun problème pour une personne moindrement préoccupée par l’éducation.

    À vous lire, toutefois, la gauche et la droite sont des faits, alors que ce sont des métaphores qui masquent des particularités propres à des situations bien différentes. Vous passez beaucoup de temps à faire le même genre de sophistique que vous critiquez en apparence dans votre billet, et qu’il est de bon ton de dénoncer avec le ton solennel du prof de Cégep (plutôt que de signer Darnziak comme d’habitude, vous signez votre nom « factuel »…). Vous dites: la droite, c’est le lieu du conservatisme. Aussi gros que ça. Et cette vieille gauche syndicale des votes à main levée, des étudiants du vieux’ qui se planquent dans d’autres Cégeps pour faire passer la grève ? Côté à côté avec ce conservatisme économique et moral que vous relevez habilement, il y a le conservatisme de ceux qui refusent de renoncer à l’image de solidarité sociale et de bonne conscience que véhicule la métaphore québécoise de la gauche syndicale. Celle-là même qui défend les profs incompétents, entre autres, et les grèves après la 7e semaine de cours, pour ne pas trop que la masse stupide d’étudiants mous ait peur de perdre sa session.

    Ce genre de chose va au-delà de votre découpage « faits-valeurs »…

    • Darnziak dit :

      Je ne vois pas la droite et le gauche comme des faits, mais des tendances sous-jacentes à un certain type d’argumentation, ou l’adhérence à certaines valeurs. Appelez cela des métaphores si vous voulez, je n’y vois pas de problème.

      Je ne parle pas des syndicats ou de ce qui se passe dans les associations étudiantes, car ce n’est pas mon propos. Il y aurait sûrement une critique à faire des syndicats, des étudiants qui votent la grève pour de mauvaises raisons, etc. Je ne me sens pas compétent pour le faire, je ne suis pas suffisamment au courant. Comment cela cadre dans mon analyse, je ne le sais pas. Je ne prétend pas tout expliquer. Ce n’est pas tant un texte qui appuie la grève, qu’un texte contre la hausse, au nom d’un principe d’égalité, d’accès universel à l’éducation. Mon but dans ce texte était seulement de donner à réfléchir.

      Je ne vois vraiment pas non plus quel est le problème de signer avec mon nom véritable ou de spécifier quel est mon métier. Je l’ai fait parce que je voulais faire circuler ce texte auprès de collègues et de d’autres professeurs en dehors du lectorat habituel de Terreur Terreur. J’ai mis le texte ici parce que ce blogue jouit d’un public plus vaste que mon propre blogue, et que d’autres de mes « collègues » de Terreur ont aussi écrit sur le sujet durant les dernières semaines. Quand au ton « solennel »… c’est le ton que j’emploie lorsque j’écris des essai, je n’y vois pas non plus de problèmes. Je ne pratique pas le ton provocateur ou agressif. Ceci dit, ce n’est pas obligé de plaire à tout le monde.

      Merci de vos commentaires, bonne journée.

      • Chris Seroquel dit :

        Ce que j’essayais de dire, c’est qu’il y a un conservatisme à postuler des essences de gauche et de droite. C’est une entrave à une pensée novatrice que des gens aussi sensibles à la narrativité que vous – lorsque vous signez Darnziak et non Jean-Philippe Morin – seriez capable d’entreprendre à mon avis. Si la gauche est une métaphore, j’aimerais bien que vous en disiez davantage sur son « sens figuré ». M. Leblanc, dans le commentaire qui suit le mien, propose une démarche presque mécanique: Si X, alors Y, etc. « unir le droite et la gauche n’a aucun sens, c’est une contradiction dans les termes », etc. C’est ce genre de présupposé qui sclérose le débat.

        Qu’est-ce que la gauche ? Et comment allez vous faire pour que votre réponse ne soit pas placée au même niveau que celle de Richard Martineau ?

        Je suis désolé si vous interprétez mon commentaire comme de la provocation. Je dirais, au contraire, que c’est une forme de flatterie de prendre le temps de commenter un billet. J’espère en lire d’autres. Peut-être que le Darnziak qui fait tripper les filles du Bic et al. peut dialoguer un petit moment avec le prof de philo de Montmo’.

        • Darnziak dit :

          « Ce que j’essayais de dire, c’est qu’il y a un conservatisme à postuler des essences de gauche et de droite. »

          Oui! Là-dessus, nous sommes entièrement d’accord! C’est d’ailleurs un problème philosophique qui me préoccupe depuis longtemps, qui nous ferait entrer dans quelque chose de passionnant, mais complexe à traiter dans les commentaires d’un blogue. Un travail de longue haleine. Comment penser, développer des idées, sans en arriver à « figer » les concepts dans des essences comme « la droite », « la gauche ». Je suis conscient qu’il y a de cela dans mon texte – il prend des raccourcis, il va « rapidement ». En temps normal je ne me serais pas prononcé sur cette question parce que justement, j’ai un malaise à écrire des essais – le monde est trop complexe pour être capté par des concepts. Je l’explique sur mon blogue personnel. Mais je me suis dit que je pouvais tout de même faire un petit quelque chose, proposer mes « deux cennes » sur la question au lieu de rester en retrait comme je le fais habituellement. Il faut savoir que je ne suis pas un militant, je ne me prononce presque jamais sur des questions sociales, je ne suis pas du tout spécialiste de philosophie politique, ça me demande beaucoup d’effort de dire quelque chose là-dessus.

          Je ne sais pas encore comment faire éviter cette tendance à « l’essentialisme ». Il s’agit d’un « conservatisme » bien plus profond que politique, c’est la tendance de l’esprit humain a réifier, à figer les gens, les idées, dans des essences fixes. Et le réel n’est pas fixe. Le bouddhisme zen a des choses intéressantes à dire là-dessus. J’ai fait mon mémoire de maîtrise sur Deleuze et Différence et Répétition, sur ce problème, entre autres. C’est très complexe! Une tentative pourrait être de parler des concepts comme des « tendances », des « directions ». Il n’y aurait pas des gens de droite, ou des gens de gauche, mais des manière de penser dont la tendance est d’aller dans une certaine direction, vers une certaine valeur (celle-ci étant aussi un concept, quelque chose de dangereusement figé)… Comment garder cela ouvert? Créatif? C’est un vrai beau problème et je n’ai certainement pas réussi à le faire dans une petite tentative comme celle-ci.

          Je crois que ce que je proposais dans ce texte va déjà au-delà de ce que fait Richard Martineau, mais bon… Pour moi la gauche signifie une manière de penser qui tend vers une société égalitaire, où chaque être humain est considéré comme ayant une valeur égale, digne de respect, et méritant de vivre dans des conditions de vie décentes.

          Le prof de philo, Darnziak, et autre chose encore, tout cela, c’est moi, mais nous sommes tous multiples. Quand je parlais de provocation, je faisais surtout référence à certains débats agressifs qui ont eu lieu dans le passé sur Terreur Terreur, et je n’ai pas de goût pour la polémique.

          J’apprécie votre commentaire, il est intéressant. Merci.

          • Chris Seroquel dit :

            Je n’aurais pas dû faire le lien avec Richard Martineau. Je ne voulais pas dire que je plaçais votre théorie sur le même plan.

            Un truc que vous pourriez peut-être considérer, puisque vous êtes un fan de Deleuze, c’est la critique psychanalytique que ce débat suppose. Le côté Anti-oedipe du débat, disons. Rendre l’accès à l’université gratuit, est-ce bien encourager l’égalité des chances ? Je pose la question.

            Moi, je pense que c’est parfois un obstacle pour plusieurs étudiants qui ont de la misère à se mettre au travail, à réaliser que des études, ça demande un certain renoncement pulsionnel, une certaine discipline. En ce moment, plutôt que de poser des conditions à la réussite et la reconnaissance d’un savoir, on nivelle par le bas. Je suis sûr que vous vivez cela avec vos étudiants. Je travaille dans un Cégep tout près du votre, et je le vis.

            Les Lacaniens disent qu’une séance qui ne fait pas souffrir économiquement n’aura aucun effet. j’y crois, dans une certaine mesure… En même temps, dans le système actuel, il est très difficile d’étudier sans travailler à temps partiel, si bien que plusieurs de mes étudiants travaillent 20 à 30 heures par semaine. Et ce n’est pas pour se payer des smart phones.

            Je ne veux pas d’un état qui se substitue à l’initiative personnelle. Moi-même issu d’une famille sur l’aide sociale pendant de nombreuses années, je sais pertinemment que plusieurs gens issues de milieux modestes n’en ont rien à foutre d’un toit, de nourriture, et d’éducation. Ce sont des préoccupations collatérales, disons, aux trips de toute sorte. Cela ne veut pas dire qu’il faut les laisse tomber. Au contraire, je crois en de nombreuses missions de la gauche sociale. Mais de là à promouvoir une accessibilité sans limite à une université bidon et corporatistes au max, de là à ne jamais placer certains citoyens devant la dure réalité du travail, je pense qu’il y a un juste milieu qu’on a tendance à occulter au Québec, de peu de se faire traiter de dretteux inculte.

            Bon, je vous laisse tranquille.
            Merci de votre ouverture d’esprit. C’est rassurant,

        • Qu’est-ce qu’être de gauche? Disons simplement qu’une personne de gauche fait de l’égalité son principal projet politique.

          Vous dites qu’insister sur la distinction gauche/droite sclérose le débat. Je pense exactement le contraire. C’est justement parce que la droite entretient un flou artistique sur sa conception de l’égalité qu’elle peut rejoindre un maximum d’adhérants et faire croire aux plus défavorisés qu’ils ont avantage à voter pour le Parti Conservateur ou le Parti Républicain au É.-U.

          • Mik B. dit :

            Martin,

            C’est mieux, je pense, de prendre pour projet de réduire la misère humaine (voir mon autre réponse). L’égalité est un concept trop flou et porte à confusion. Si on le suit à la lettre, il conduit à toutes sortes de conséquences débiles, comme de cloner des êtres humains identiques ou d’abolir toutes les hiérarchies sociales. Si on ne le prend pas à la lettre, alors on se retrouve avec un concept vraiment flou et difficile à employer. À moins que tu disposes d’une définition plus claire ? J’aimerais beaucoup la connaitre pour savoir ce que tu as en tête.

            MB

            • Réduire la misère et l’égalité des chances sont deux objectif légitimes associés à la gauche, ils sont compatibles mais différents. L’un ou l’autre ne sont pas a priori plus flous que tous les concepts utilisés par les philosophes politique depuis toujours, comme par exemple la justice, l’équité, la liberté, la démocratie, le pouvoir légitime, etc. Le défi philosophique consiste évidemment à préciser ce que l’on entend par chacun de ces concepts. Personnellement, je suis plutôt à l’aise avec les propositions d’un John Rawls sur la question. G. A. Cohen me trouble également.

          • Chris Seroquel dit :

            On peut faire dire bien des choses à l’égalité. L’égalité peut faire partie de nombreux jeux de langage wittgensteiniens. Vous avez raison avec votre argument de type « What’s the matter with Kansas ». C’est vrai que Karl Rove a réussi à manipuler le concept d’égalité dans les intérêts du G.O.P. Or, il est tout aussi vrai que les programmes sociaux supposément de gauche comme l’aide sociale québécoise créent une inégalité flagrante entre ceux qui sont pris dans son cycle – ce qui leur permet de travailler au noir notamment – et ceux qui font le sacrifice de travailler au salaire minimum. Évidemment, cela justifie une autre question gauchiste, celle du salaire minimum, voire celle du revenu minimum garant, auquel j’adhère.

            Ce que j’essaie de dire, c’est que la gauche n’est pas claire de nos jours. Il faut y aller enjeu par enjeu. Au Québec, j’ai parfois l’impression que les seuls qui peuvent définir la gauche, ce sont les syndicats et un opportuniste comme JF Lisée.

            Ceci dit, j’apprécie le caractère dialogique de votre réponse.

  8. Micaël, unir la droite et la gauche n’a aucun sens. C’est une contradiction dans les termes. Si tu fais cette erreur, c’est peut-être parce que tu confonds deux questions. 1. L’égalité des chances est-elle souhaitable? 2. Comment y arriver?

    1. Si ta réponse est « non » à la première question, tu es clairement de droite. Assume-le. Si ta réponse est « oui », alors je te pose une sous-question : de quelle égalité des chances parles-tu?
    a. S’agit-il de l’égalité des chances bourgeoises, celle qui lève les restrictions statuaires socialement construites et qui réduisent les chances de vie. Par exemple, la discrimination basée sur la race ou le sexe.
    b. S’agit-il de l’égalité de gauche libérale des chances, celle qui va au-delà de l’égalité bourgeoise et qui s’oppose en outre aux restrictions imposées par les circonstances sociales comme celles dues à la naissance et à l’éducation qui, sans forcément assigner un statut inférieur à ceux qui les subissent, les obligent néanmoins à travailler et à vivre avec des désavantages non négligeables?
    c. S’agit-il de l’égalité socialiste, celle qui veut non seulement corriger les désavantages sociaux mais aussi innés.

    Si tu réponds « a », alors tu adhère peut-être à une certaine droite libérale, celle de Locke ou Hayek, mais certainement pas Mill – les utilitaristes sont traditionnellement de gauche, sauf quelques exceptions (voir l’idée d’utilité marginale).

    Si tu réponds « b » ou « c », alors tu es clairement de gauche. Ce qui nous amène à la seconde question : comment réaliser l’égalité?

    Il est impossible de répondre à cette question dans ce commentaire, mais deux idées font plutôt consensus parmi les gens de gauche : 1. Sans État véritablement engagé au service de ses citoyens et sous la surveillance constante de ces derniers, les libertés économiques, sociales et politiques ne disposent d’aucune garantie. 2. L’égalité des changes (libérale de gauche ou socialiste) demande une redistribution des avantages de la coopération sociale et il semble que seul l’État soit en mesure d’assurer cette redistribution.

    Y a-t-il moyen d’améliorer l’efficacité de l’État? Sans aucune doute. Mais abolir l’État ou le réduire à une version minimale risque assurément de nuire à l’égalité des chances. Au nom de l’efficacité, à différentes époques, on a tenté de « réduire la taille de l’État ». Quels ont été les résultats? Crises économiques et augmentation des inégalités.

    • Mik B. dit :

      Martin et Jean-Philippe,

      Je ne suis plus capable de traiter de ces questions au plan strictement philosophique. Ça ne conduit nulle part ! On perd notre temps à débattre de sémantique. Si j’ai stipulé dans mon texte une définition d’un terme, alors il faut accepter cette définition provisoirement pour que la discussion avance, et ne pas imposer une autre définition. Plusieurs définitions peuvent cohabiter et il n’existe pas de définition universelle de ‘gauche’ et ‘droite’ – celle proposée par Jean-Philippe, que la droite c’est d’être en faveur de l’inégalité, est une définition parmi tant d’autres possibles.

      La première chose que j’ai voulu dire dans mon texte, c’est que la définition de ‘droite’ présentée par Jean-Philippe n’est pas celle de toutes les personnes qui se placent à droite. Cette affirmation est facile à démontrer en citant des exemples. L’affirmation contraire, c’est-à-dire que toute personne à droite milite en faveur d’un monde inégal, est farfelue et impossible à démontrer scientifiquement. C’est un pur préjugé. Vous pouvez définir la droite comme ça vous tente, mais vous ne pouvez d’aucune façon démontrer, à partir de la définition, que telle ou telle personne est de droite avant d’avoir testé ses préférences. La philosophie pure est incapable de discourir sur le monde empirique.

      Maintenant, si votre idée c’est d’affirmer que vous souhaitez un univers égalitariste et qu’en conséquence vous vous opposez à toute politique inégalitaire, voilà une chose qu’on peut examiner ensemble, et surtout clarifier, parce que la notion d’égalité m’apparait d’une extrême ambigüité. C’est pour ça que je ne prends pas position clairement dans mon texte par rapport à l’égalité : je ne maitrise pas le concept. Ce que je suis capable de faire, en revanche, c’est de détecter la misère humaine autour de moi et de travailler à la réduire. La misère est facile à détecter par l’observation : c’est la maladie, la famine, l’ignorance, la guerre, la sujétion, la ruine, etc. Ce serait vraiment débile de votre part de penser que je suis un apotre de la misère parce que je suis à droite, ou de penser que toutes les personnes de droite sont en faveur de construire la richesse d’une élite sur le dos du peuple ! Faites un sondage pour savoir qui se dit à droite ; dans le même sondage, demandez au gens s’il est importante de lutter contre la misère. Vous découvrirez, je suis certain, que 95% des gens qui se disent à droite sont en faveur de réduire la misère humaine. Ce que vous appelez la droite s’applique beaucoup mieux au national-socialisme, au colonialisme occidental de 1492-1945 et à l’esclavagisme qu’à ce qu’on désigne d’ordinaire par le mot « droite ».

      Le concept d’égalité pose problème pour plusieurs raisons qui apparaissent clairement lorsqu’on le compare avec le concept d’identité mathématique, beaucoup plus clair pour moi. L’identité, selon la définition habituelle en théorie des ensembles (disons ZF), est une relation entre deux objets qui possèdent les mêmes propriétés : deux objets A et B sont identiques si et seulement si les propriétés de A appartiennent à B et vice versa. Il est donc facile de déterminer si deux objets sont identiques ou non. Je comprends comparativement très mal ce que vous voulez dire par égalité et je pense que c’est légitime pour moi de poser des questions à ce sujet.

      Je peux comprendre qu’un État accorde à deux individus des droits égaux, c’est-à-dire identiques (les mêmes droits, un pour un). Mais je comprends très mal que l’État accorde l’égalité des chances. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

      Les chances, d’un point de vue modal, c’est l’ensemble des mondes possibles ouverts à une personne. Autrement dit, les possiblités. L’égalité des chances, en substituant à ‘égalité’ le terme ‘identité’, signifierait donc d’offrir à chacun les mêmes possibilités, autrement dit les mêmes choix de vie. Si c’est ça l’égalité des chances, c’est un projet qu’on peut difficilement prendre au sérieux, pour les raisons que vous savez. Seules deux personnes identitiques pourraient avoir les mêmes choix de vie, ce qui est impossible. Pas besoin de développer ce point je pense.

      C’est pourquoi, encore une fois, il est plus clair de parler de réduire la misère humaine. Si on souhaite traduire ce projet en mobilisant la notion d’égalité des chances, on peut parler d’accroitre le nombre de choix de vie et définir la misère en termes relatifs de choix de vie limités. On voudra montrer que la liberté est inégalement répartie, que certaines classes sociales ont très peu de choix de vie, et travailler à leur offrir davantage de « chances ». On peut certainement s’entendre sur ce point ?

      Et c’est alors que la droite prend tout son sens, et que la possibilité d’unir droite et gauche apparait. Parce que la droite remarque que l’État providence, conçu pour égaliser les chances, agit aussi en réduisant les chances. Autrement dit, l’action de l’État comporte un cout : on créer des libertés mais, en échange, on créer aussi des obligations. Et il est possible de perdre au change : de créer davantage d’obligations que de libertés. C’est alors qu’on réalise que l’État devient parfois un frein à l’expansion des possibilités de vie. Il n’est pas possible de nier l’existence de ce danger sans nier du coup des montagnes d’évidences historiques.

      Mais tout ce que je dis suppose que vous m’accordez que votre définition de la droite n’est pas la seule possible. Si vous insistez pour dire que la droite, c’est le darwinisme social, alors la discussion est close puisque je n’ai nullement l’intention d’argumenter en faveur du darwinisme social ! Et je refuse de me dire à ‘gauche’ comme tu me le proposes Martin, justement parce que la gauche représente tellement plus que la seule lutte contre la misère humaine. Il y a parmi les mouvements de gauche des idées auxquelles je ne voudrais jamais attacher mon nom. Sans doute que la même conclusion s’applique aux mouvements de droite … auquel cas je me contredis.

      Raison de plus pour mettre de côté cette dichotomie stérile et s’entendre sur un objectif commun : réduire la misère humaine. Ensuite, on pourra discuter intelligement des meilleures stratégies pour y arriver. Surtout, on pourra mobiliser des connaissances concrètes et scientifiques pour tester différentes stratégies. La discussion va aller beaucoup plus loin que si on s’accroche sur le sens des mots.

  9. Mik B. dit :

    Jean-Philippe,

    Je suis un peu déçu de l’interprétation que tu fais de mon texte.

    C’est choquant de penser qu’on s’imagine que je suis en faveur d’un monde cruel et injuste où les faibles exploités périssent à l’emploi d’une riche élite.

    Je milite en faveur de réduire la misère humaine. Concrètement, dans ma vie de tous les jours, je fais ceci en enseignant. Dans mon cours d’éthique, j’explique à mes étudiants comment des phénomènes tels que les dictatures pétrolières, les changements climatiques, la pauvreté énergétique, les pertes de biodiversité et les problèmes d’approvisionnement en ressources naturelles sont responsables de la misère de milliards d’être humains. J’espère qu’en conséquence ils pourront mieux comprendre que le rêve américain fait aussi des victimes. À titre de directeur (bénévole) de la Société de débat intercollégial canadienne, j’aide des universitaires de partout à participer à des compétitions de débat, afin de parfaire leur capacité à la communication et au leadership. Ce sont des jeunes engagés qui font beaucoup de bien autour d’eux grâce à ces habiletés. Et puis en donnant des cours pour le MIPEC, j’aide des professeurs à planifier des cours qui offrent le meilleur environnement éducatif possible pour aider les étudiants à s’épanouir. Même en écrivant sur ce site, je fais ma part, puisque ces discussions nous éclairent et nous donnent des outils pour agir plus intelligemment dans ce monde. Par ailleurs, à ce que je sache, je n’ai pas d’esclaves. Je vis simplement, sans voiture, dans un petit appartement d’un des quartiers les plus pauvres au Canada. J’ai quelques objets de luxe produits dans des pays exploités mais nous en avons tous (ta télévision par exemple).

    Est-ce que tes arguments philosophiques s’accordent avec l’observable ? Les données montrent que je n’ai pas les valeurs que tu penses être les miennes. Si tu veux connaitre mes préférences, examine mes actions, ma vie. N’essaie pas de déduire ce que je pense à partir d’une phrase ou deux, lues rapidement. Surtout, ne mélange pas tes perceptions de la droite avec tes perceptions de moi. La philosophie pure est-elle capable de décrire l’univers, en dehors des concepts ? Peux-tu vraiment comprendre le monde avec seulement des définitions et des raisonnements logiques ? Quand on parle de choses qui existent vraiment (i.e. des personnes humaines, des phénomèes économiques et politiques), peut-on se permettre le luxe de parler de tout dans l’abstrait ? À moins qu’on décide de vivre dans un monde imaginaire ?

    Justement, je pense connaitre des phénomènes observables qui montrent que de nombreuses personnes ne souhaitent pas échapper à la misère matérielle. C’est plate si ça te choque mais il y a des phénomènes mille fois plus choquants encore. J’ai proposé que tu écoutes le film Water, qui parle d’une communauté de veuves indiennes. Parce qu’elles sont veuves, leur religion les accuse d’avoir péché dans une vie antérieure. En conséquence, elles vivent cloitrées pour se racheter en vue d’une vie prochaine. Elles vivent dans la misère afin d’avoir une chance de renaitre en homme. Et comme tu pourras constater en voyant le film, ou en lisant au sujet des castes en Inde, ou au sujet de n’importe quelle société analogue, ces femmes vivent dans la misère, comparativement parlant et par référence aux besoins de base : elles mangent peu, sont incultes, ne sortent jamais, sont souvent victimes de violence ; les plus jeunes se prostituent pour subvenir aux besoins des plus vieilles ; elles n’ont droit à aucun service public … et n’en réclament aucun. Il a fallu Gandhi pour leur enseigner que tous les êtres humains sont égaux devant Dieu.

    Ça n’empêche pas ces gens misérables d’espérer échapper à la misère dans une vie future ! Mais en ce qui concerne cette vie, ce n’est pas leur intention. Cette philosophie est d’ailleurs très fréquente, même parmi nos étudiants. Tu sais de quoi je parle : plusieurs étudiants sentent qu’ils sont nés pour un petit pain, que la culture ce n’est pas pour eux, qu’ils sont et doivent demeurer des esprits simples. Évidemment, y’a une question de degré ici : nos étudiants sont moins misérables que les veuves indiennes. Reste que leur attitude est étrangement semblable : ils voient qu’ils pourraient être moins misérables mais choisissent de demeurer là où ils sont.

    À la lumière de ces observations, on peut se demander pourquoi des gens adoptent une telle philosophie. On réalise que c’est parce qu’ils ont une conception métaphysique du monde d’après laquelle la hiérarchie sociale est commandée par Dieu ou l’équivalent. Leur conception de la justice est fondée sur l’inégalité. C’est la philosophie des castes en Inde mais aussi celle de l’époque féodale en Europe. Partout, depuis toujours, des classes entières ont pensé que la justice consistait à rester « à sa place » et à « rendre à César ce qui revient à César ». Je peux même te citer en exemple un certain Robert-François Damiens, qui avait poignardé le roi Louis XV, qu’on a torturé, et qui remerciait ses bourreaux d’expier ses péchés (comme quantité d’autres victimes innocentes des purges religieuses). Je comprends que ta philosophie personnelle suggère que la valeur humaine suprême est le bonheur et la sortie de la misère, mais cette philosophie est la tienne. Des millions d’êtres humains ne la partagent pas ! Encore une fois, ce constat n’implique ni que les gens sont ancrés à jamais dans cette philosophie (que je juge horrible), ni qu’ils n’espèrent pas une vie meilleure dans l’au-delà.

    Enfin, ce n’est pas clair pour moi si, pour toi, l’égalité est un fait ou une valeur. Parfois tu dis que c’est un fait, parfois tu dis que c’est une valeur, et tu alternes entre les deux. L’énoncé : « Les êtres humains sont égaux » est matériellement faux et va toujours être faux, c’est un non-fait. Le même énoncé peut être juste ou injuste, selon notre définition de la justice. Tu dis que l’univers est injuste parce que les êtres humains ne sont pas égaux, comme si c’était un fait. Je pense que SI la justice est l’égalité, alors, oui, l’univers est injuste. Mais tout ça découle d’une définition choisie arbitrairement par toi-même. Je ne connais aucun moyen de démontrer que l’égalité est justice. C’est « métaphysique », comme tu dis.

    Pour ma part, c’est ma préférence personnelle de faire mon possible pour soulager la misère humaines et éviter d’exacerber celles qui existent déjà. Suis-je pour ou contre l’égalité ? Pour moi, la question n’a qu’une réponse possible : je suis indifférent, puisque c’est impossible d’égaliser les chances. Suis-je pour ou contre davantage d’égalité ? Je ne sais pas : ça dépend des circonstances. Pourquoi voudrais-je répondre à une question aussi complexe avec seulement un mot : ‘oui’ ou ‘non’ ? Il existe des circonstances où l’égalité est souhaitable ; d’autres où l’inégalités est à éviter. Ça dépend des priorités du moment et des circonstances. C’est suffisant pour moi de faire mon possible contre la misère humaine, tout en équilibrant cette priorité avec d’autres priorités toutes aussi importantes. Si tu fais de l’égalité ton absolu, je te citerais Obiwan Kenobi : « Seuls les Siths pensent en absolus » !

    En somme, un univers où règne l’inégalité mais où personne n’est misérable, grâce à l’initiative individuelle et à l’entraide, et où chacun peut aspirer à améliorer sa condition, c’est, je crois, un bon compromis entre les extrêmes.

    • Darnziak dit :

      Micaël,
      Ça commence à être un peu long pour des commentaires de blogue, tout cela. Je ne veux pas m’éterniser là-dessus parce que je sens que je me répète.

      J’ai interprété ton texte ainsi parce qu’il me semble très choquant. Il a suscité une réaction viscérale en moi. Nous différons sur un point fondamental. J’ai voulu te faire réagir, mais je ne crois pas que tu soutiennes personnellement l’idée d’un monde cruel. Ce n’était pas du tout une attaque contre toi, tes actions, ton travail, rien de cela, je te rassure. Je ne faisais que discuter d’idées, et de la cohérence entre tes idées. Les idées ont leurs limites. Elles ont aussi leur force.

      Égalité pour moi signifie : Égalité de la valeur de la vie des individus. Personne ne mérite de croupir dans la misère parce qu’il n’a pas fait des efforts nécessaires, parce qu’il est vieux, malade, pauvre, ignorant, etc. Chaque vie possède un dignité égale, absolue, inaliénable. Inégalité voudrait dire : des gens sont privilégiés (pour leurs conditions de vie de base) au détriment de d’autres, parce qu’on croit qu’ils méritent de l’être. Je ne peux pas être plus clair.

      Diras-tu encore « L’énoncé : “Les êtres humains sont égaux” est matériellement faux et va toujours être faux, c’est un non-fait. », si tu comprend que je veux dire « égalité de valeur de la vie de chaque individu? » Diras-tu : « cela dépend? ». Moi je dis : cela ne dépend pas de savoir qui nous sommes. Ce n’est pas relatif. C’est absolu. Riche, pauvre, malade, en santé : chaque vie à une valeur égale. Point.

      Pour moi, « l’égalité de valeur de la vie des individus » est d’abord un « fait », autrement dit une vérité. Mais ce n’est pas une vérité scientifique, prouvable, observable. C’est une affirmation métaphysique, parce que je ne peux pas en donner de preuves scientifiques. C’est une affirmation philosophique que je peux développer sous forme d’arguments. Tu me surprends toujours quand subitement, tu découvres que la philosophie n’est pas la science (et je sens que pour toi, la philosophie est de bien moindre valeur que la science justement parce qu’elle ne peut apporter de preuves observables). Je suis parfaitement conscient de cela. Pourtant, c’est la valeur la plus importante à mes yeux. Elle correspond à une intuition, l’empathie : quand je vois quelqu’un qui souffre, je comprend qu’il n’est pas différent de moi, que nous sommes identiques en notre essence. Nous sommes « le même ». Ma vie ne vaut pas plus que la vie d’un pauvre, puisque notre vie est « la même ». Pas « elle devrait être rendue identique », non. Elle est déjà ici et maintenant identique, parce que nous souffrons, et les différences sont illusoires. J’irais même jusqu’à dire que c’est une affirmation religieuse de ma part, ou mystique, comme tu voudras. Je l’assume. Je ressens cela comme « réel ». Évidemment on pourra me dire que c’est culturel, subjectif, etc. Peu importe! C’est la valeur en laquelle je crois! À partir de cela, je crois qu’il faut travailler à réduire la misère humaine, parce que la misère des autres, c’est ma misère aussi. Alors l’égalité devient une valeur. Ce n’est par contre aucunement « arbitrairement choisi » par moi-même, cela correspond à ce que je suis intimement, à mes croyances les plus chères. Pour moi c’est absolu. Je suis surpris que cela te paraisse aussi bizarre. Je partage cette conviction avec beaucoup de gens, qui comprennent tout de suite ce que je veux dire par le mot « égalité ». Ces gens se diront souvent « de gauche ». À propos de l’absolu, si tu cites Star Wars, cite au moins la vieille trilogie… :-)

      Je répète ce que j’ai dit dans le texte : l’égalité n’est pas l’égalité des résultats (ton argument sur « cloner des êtres humains identiques » est un homme de paille, personne ne veut cela), mais l’égalité des chances, l’égalité au point de départ. Ce n’est pas du tout de rendre tout le monde identique. Comme tu aimes les analogies, je t’en fais une : l’idée ne serait pas de donner 100% à toutes les copies bonnes ou médiocres, mais de ne priver personne de tout ce qui est nécessaire pour réussir : un bon cours, de bonnes notes de cours, une aide appropriée à chaque étudiant, et aussi une culture qui valorise le savoir, les études, l’accomplissement personnel, etc. L’inégalité, ça serait de dire : « Ok, dans ma classe, ceux qui n’ont pas les moyens de payer, je ne vous donnerai pas de cours cette semaine. Tant pis pour vous. Vous ne le méritez pas. » Chaque étudiant a une valeur égale et tous doivent être aidés, selon leurs besoins, afin que chacun puisse s’accomplir au maximum de ses capacités. Ce que j’appelle inégalité, c’est des obstacles pour la réalisation de soi, par exemple : ne pas pouvoir obtenir de bon emploi parce qu’on n’a pu faire d’études, la discrimination, etc. Réduire les inégalités et réduire la misère humaine, c’est exactement la même chose pour moi. Mais on dirait que cette idée t’échappe – qu’est-ce qui t’empêche d’y adhérer? Qu’est-ce qui est plus important pour toi que de réduire les inégalités?

      La droite pour moi signifie surtout croire que l’ordre du monde, tel qu’il est, est « juste », et qu’il ne faut pas le modifier. Il y a évidemment différentes formes de droite. Cela inclut aussi les tenants du statu quo, parce que l’égalité dont je viens de parler n’est pas réalisée. Il y a de la pauvreté. Il y a de la misère. La gauche dit : il faut changer cette situation. Si c’est cela ton projet, alors nous nous entendons. Mais aucun discours de droite ne mets l’accent là-dessus. La droite économique, par exemple, insiste plutôt sur « enrichir les riches », en disant que c’est ce qui profitera à tout le monde. Trickle-down effect. Ce n’est pas ce qui se produit. Enrichir les riches ne fait qu’enrichir les riches. Les inégalités sociales s’accroissent, ne se réduisent pas.

      Ton discours me semble correspondre à la droite économique parce que tu crois que le marché, par lui-même, s’il n’y a pas d’interférence de l’État, produira un monde « juste ». Selon toi, l’État est nuisible parce qu’il redistribue les richesses. Redistruber les richesses, c’est justement ce qui permet de réduire les inégalités. Sinon, comment le faire? Ce n’est pas le marché qui le fera. Dans un marché compétitif, nous sommes renvoyés à nos talents. Ces talents sont inégaux. Certains réussiront à s’accomplir, d’autres non. Il y aura des gagnants et des perdants. Les perdants, les pauvres, que fait-on avec? On leur donne de l’aide, on leur donne la chance de s’en sortir. Voilà ce que veux dire « égalité des chances ». Le marché ne s’occupera pas de cela par lui-même.

      Je n’as pas inventé ces définitions. Je me suis fié sur la source qui est citée là-haut, le livre Les idéologies politiques, le clivage gauche-droite. Tu peux aller le consulter.

      Égalité des chances dans ce cas-ci voudrait dire très simplement : ne pas se faire bloquer l’accès aux études supérieures parce qu’on n’a pas les moyens d’y aller. J’ai des amis qui ont du talent et qui ils n’ont pas pu accéder à l’université pour des raisons purement financières. Cela ne devrait pas se produire. Ces amis ne méritaient pas moins d’aller à l’université et d’avoir des chances de s’épanouir et de se développer, que moi par exemple. J’ai eu de la chance : mes parents ont payé mes études. Tous n’ont pas cette chance. Nous sommes capable, collectivement, d’améliorer cette situation, de rendre la vie plus facile pour ceux qui ont de la difficulté. Voilà ce que veux dire pour moi, réduire la misère humaine.
      La droite ne dira pas ouvertement qu’elle est pour un monde inégalitaire, évidemment. Si cette idée te fait sursauter, tu n’es peut-être pas autant de droite que tu le dis. C’est à toi de voir ce qui te plaît dans la droite, pourquoi vouloir faire un hypothétique mélange des deux. De mon côté, je n’y vois rien d’inspirant.

      Tu disais « En somme, un univers où règne l’inégalité mais où personne n’est misérable », je ne crois absolument pas que ce soit possible ou que cela fasse sens. Nous vivons déjà dans un monde où règne l’inégalité. C’est un fait. Et la misère est partout présente.

      * * *

      Ton argumentation est vraiment étrange. On dirait qu’il est plus grave pour toi de forcer quelqu’un à sortir d’une situation misérable à laquelle il est attaché, dont il ne veut pas sortir, que de le laisser dans cette situation. Mais pourtant tu trouves la philosophie inégalitaire des castes horribles, tu dis ailleurs vouloir diminuer la misère humaine. « Je comprends que ta philosophie personnelle suggère que la valeur humaine suprême est le bonheur et la sortie de la misère, mais cette philosophie est la tienne. Des millions d’êtres humains ne la partagent pas !» Donc ils devraient rester dans la misère? Je ne vois pas exactement où tu veux en venir.

      Tu dis : « de nombreuses personnes ne souhaitent pas échapper à la misère matérielle », d’accord. Mais si cela existe, ces gens ont-ils raison de vouloir s’attacher à leur misère? C’est la question à poser. Tu dis ensuite : « Il a fallu Gandhi pour leur enseigner que tous les êtres humains sont égaux devant Dieu. » Le sont-ils, ou ne sont-ils pas égaux devant Dieu? Est-ce juste l’opinion personnelle de Gandhi? Gandhi avait-il raison de vouloir les aider à sortir du système des castes?

      Avec nos étudiants, je remarque bien ce que tu dis : « Reste que leur attitude est étrangement semblable : ils voient qu’ils pourraient être moins misérables mais choisissent de demeurer là où ils sont. » Je vois cela aussi. Je ne peux pas les forcer à ingérer de la culture, les gaver de force. Je vais leur donner le meilleur de moi-même en espérant qu’ils puissent en tirer quelque chose, que cela puisse les aider plus tard dans leur vie. Je ne peux rien faire de plus. Mais il est clair pour moi que l’étudiant qui « choisi » de rester dans l’ignorance, qui n’écoute rien, ne fait pas ses travaux, ne fait pas qu’un simple choix personnel, il fait une erreur, il a tort de faire cela. Je ne le laisserai pas faire. Je vais trouver des moyens de le motiver, même si ce n’est que la peur de couler qui fonctionne. Au moins il aura pû apprendre quelque chose dans mes cours. Est-ce que j’empiète trop sur sa liberté personnelle en faisant cela? Il reste libre. Il est libre de laisser tomber ses études. Mais je ne veux pas qu’il le fasse. Enseigner, c’est parfois aider les gens malgré eux, aider des gens qui ne sentent pas qu’ils ont besoin d’aide, et essayer de le faire avec le maximum de bonté, de gentilesse, de don de soi. Parfois ça échoue complètement. C’est une job ingrate, parfois.

      *
      Je vais m’arrêter ici pour aujourd’hui.

  10. Rintintin dit :

    Pour ton point numéro 5, je te cite Montaigne.

    C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux.

    Encore, quoique plus subtil:

    J’ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l’université.

  11. Bravo, quel excellent texte! Comment se fait-il que l’on se donne si peu, dans notre société, le droit de VOULOIR un monde ÉGALITAIRE? C’est sûr on va se dire « Ce sera difficile de réaliser l’égalité, mais faisons en sorte que ce soit notre objectif »? Ce devrait être notre raison de vivre, de s’avancer de plus en plus vers des valeurs civilisatrices et non conservatrices. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, ce que nous offre la droite, c’est le retour à l’âge de pierre, la loi de la jungle. Si c’est ça qu’on veut… Mais comme je suis certain qu’au fond de nous tous, ce n’est pas ça que l’on veut, il faut s’opposer aux gouvernements en place, tant à Québec qu’à Ottawa par ailleurs!

  12. Guy-Olivier Deveau dit :

    Salut JP,

    Maintenant que j’ai lu ton texte, je me sent mieux armé pour confronter les paradigmes des partisans de la droite. Je suis sympathique a ton point de vue, mais je reste avec l’impression que ton raisonnement est trop beau pour être vrai, ou plutôt, trop gauche pour pour englober toute l’horizon. Tu as comme prémisse que la société idéale de la droite, c’est la méritocratie. Tu dis également que cette vision manque de compassion et s’inscrit contre l’égalité. Je vais tenter de nuancer un peu la dessus.

    Tu dis que les hommes naissent inégaux et que la société doit tout faire pour éliminer cette inégalité, cette injustice. Je suis d’accord et un partisan de la droite pourrait aussi te l’accorder. Pour la droite, les hommes sont inégaux, non seulement dans leur condition qui leur sont donné par le hasard de leur naissance, mais ils le sont également dans leur volonté à contribuer à la société et à tirer le meilleur d’eux-même. Les institutions doivent, non seulement permettre a tous et chacun de vivre une vie descente, elles doivent aussi guider l’individu et même le contraindre, si nécessaire, a vivre en accord avec les valeurs de la société.

    L’homme est capable de compassion, mais ne l’exercera pas toujours. Si la droite manque de compassion, la gauche la force. La droite n’est pas intrinsèquement contre la compassion. Elle laisse la liberté a l’homme de l’exercer mais doit en conséquence l’encourager. Pour ce qui est de la situation politique, je suis très antipathique des méthodes de la droite. La compassion est plus souvent enseigné comme un dogme par la religion, comme une béquille morale pour soutenir la cruelle chose sociale. Mais c’est un autre problème…

    Au niveau logique, je crois que tu fais erreur lorsque tu argumentes contre la droite idéologique en te servant d’exemple de la droite politique (arguments du genre « c’est pour ça que la droite (politique) défend ces idées… »), alors que tu ne parles presque pas de la gauche politique et encore moins de ses positions qui ne font pas l’unanimité. Je pense que le saut est trop grand entre « la droite encourage l’excellence » et « la droite a pour principe la prospérité économique (au détriment des individus) » ou « le moteur de l’excellence pour la droite, c’est richesse. »

    D’ailleurs, la droite a aussi ses reproches a faire à la gauche. Non seulement l’homme est capable de compassion, il est aussi capable d’égoïsme. La droite fait le pari que dans un état de gauche, l’individu peut facilement se laisser aller à l’égoïsme en profitant du système. Les exemples sont faciles à imaginer et même réel au Québec : un étudiant paresseux profite de l’éducation gratuite sans jamais graduer ou faire grandir le fruit de ce qui lui est donné, un assisté social préfère ne pas travailler pour continuer de profiter de l’aide financière et du logement social qui lui est offert, un travailleur incompétent et décidé à le rester conserve son poste parce qu’il est protégé par un syndicat, un malade continue d’abuser sa santé après plusieurs traitements médicaux… la liste pourrait être longue. Un système méritocratique devrait inciter l’homme a tirer le meilleur de lui-même et le décourager de la paresse.

    La droite donne la liberté au riche d’être égoïste, mais l’enlève au pauvre. La gauche donne la liberté au pauvre d’être égoïste, mais l’enlève au riche.

    • Darnziak dit :

      Salut G.O.D!

      Ton texte est intéressant, mais ne réfute pas ce que je disais. Tu dis que selon la droite, les individus sont inégaux « dans leur volonté à contribuer à la société et à tirer le meilleur d’eux-même. » Cela est vrai. Mais la question est encore la même : est-ce de leur faute? Leur vie a-t-elle une moindre valeur pour autant? Méritent-ils de croupir dans la misère parce qu’ils n’ont pas de volonté de contribuer ou de devenir excellent? La question ici serait : pourquoi ne veulent-ils pas contribuer, se dépasser? Est-ce leur choix? On peut comparer quelqu’un sur le BS et un fils de famille riche. Le riche a « la volonté de contribuer et de se réaliser », mais pas le pauvre. Est-ce quelque chose inscrit en son essence, cette capacité d’avoir de la volonté? Je dirais : non. Le fils de riche (exemple : moi!) a la volonté de contribuer surtout parce qu’il a été élevé dans une classe sociale où de telles valeurs étaient encouragées. Ce qui n’est pas le cas du pauvre. Le responsable, ce n’est pas l’individu (ou pas entièrement). C’est surtout la structure sociale, le milieu. Les arguments de droite font reposer tout sur l’individu : s’il contribue, il est une « bonne personne » et mérite donc de s’enrichir, de s’épanouir. S’il ne le fait pas, il est « paresseux », et mérite de demeurer dans la misère. De mon point de vue le riche n’a pas de mérite, il a eu surtout de la chance. La « paresse » de certains n’est pas une donnée inscrite dans leur essence, mais causée par quelque chose d’extérieur à eux, leurs conditions sociales ou la structure déficiente de certaines institutions. Créons les conditions sociales qui permettront à tous de s’épanouir et tous voudront contribuer dans la mesure de leurs capacités, de leurs talents. Je ne crois pas à cette idée de « volonté » qui entraînerait un mérite. Surtout qu’on peut voir des fils de riches extrêmement paresseux, j’en connais des exemples… Méritent-ils de vivre dans un cocon de ouate payé par papa?

      J’ai fait quelques passages rapides entre « la droite comme idéologie » (le monde est juste) et la droite économique (néolibéralisme), c’est vrai. Je voulais insister plus sur l’armature idéologique de la droite et de la gauche. Dans les faits, les choses sont tellement complexes que je ne peux pas dire grand chose de plus – je n’ai pas la compétence pour le faire. Je ne peux que préciser ma conviction, et dire que je vois la logique de droite à l’œuvre un peu partout, que je résumerais ainsi : « fait un effort, ou tant pis pour toi ».

      « Profiter du système » est un réel problème, mais ne devrait pas être réglé en abolissant les institutions ou en rendant tous les services privés. On fait disparaître « la paresse », mais on crée des inégalités et de la souffrance. Il faudrait revoir la structure des institutions pour ne pas encourager la paresse. Comment? Je ne sais pas.

      La méritocratie, il me semble que c’est surtout octroyer des statuts et des privilèges à ceux qui ont supposément plus de « mérite ». Mais ce n’est pas la seule manière d’encourager l’excellence. C’est une manière extrinsèque : on encourage les gens à se dépasser pour obtenir des biens extérieurs, de l’argent, de la reconnaissance, des statuts. C’est une puissante forme de motivation, c’est vrai. Mais c’est une motivation malsaine, basée sur la compétition. La droite voit la société comme un jeu compétitif. Je ne veux pas la voir comme cela. La meilleur manière de se réaliser et de viser l’excellence, c’est grâce à la motivation intrinsèque : non pas se comparer aux autres, tenter de les « vaincre », être meilleur que les autres, ce qui est souvent basé aussi dans l’envie, la jalousie, voire la haine – et qui rend souvent fourbe, artificiel, faux, mauvais. La motivation intrinsèque devrait être plutôt le désir de se dépasser « par rapport à soi-même », sans se comparer, parce qu’on aime ce qu’on fait. (Voir les études psychologiques sur le « flow » par exemple). La droite motive avec la carotte et le bâton. Cela ne devrait pas être notre seule manière de ne pas être paresseux.

      Je n’ai aucune affinité avec la pensée de droite, je suis désolé. Je n’arrive pas à lui accorder le moindre crédit. La seule version qui me plaît, d’un point de vue esthétique, est l’élitisme de Nietzsche. J’adore Nietzsche, mais je suis aux antipodes du point de vue politique.

      Sinon, je suis vraiment content de te voir revenir à la philosophie, mon cher! Au plaisir!

  13. Sebastien A. Cyr dit :

    J’ai bien aimé lire ton texte.

    Sebastien A. Cyr

  14. L'engagé dit :

    J’ajouterais au débat en rappelant que pour ceux qui, à droite, soulignent que la compétition entraine l’excellence et un nivellement par le haut, que ce nivellement n’est qu’apparent. On prétend qu’aider les pauvre en taxant les riches est un nivellement par le bas… Pourtant, augmenter les chances de tous rend au contraire plus difficile pour le riche l’effort d’élévation par rapport à la masse? Autrement dit, c’est facile de «créer de la richesse» quand l’État et la structure sociale favorisent ceux qui sont déjà puissants et qui profitent des opportunité que leur confèrent leur capital ou les moyens (le savoir peu importe les moyens de le transmettre) économiques supérieurs.

    Oui, de pauvres peuvent s’élever et leur faire compétition, mais cette élévation individuelle ne correspond pas à une élévation sociale en général, tandis qu’une élévation sociale générale et l’accroissement de la mobilité qui est son corollaire forcent permet alors à plus d’individus de performer (peu importe la norme de cette performance) et encourage l’émulation.

    Comment peut-il y avoir de l’émulation quand des avantages de classe trop marqués permettent aux plus favorisés de se distinguer, pendant que l’avenir des plus pauvres est bouché? D’autant plus que la pauvreté crée un stress que ne connait pas le riche, stress qui cause des maladies, qui appauvrissent alors économiquement, socialement et culturellement.

    Combien de rechutes, de violences, sont aggravées par un stress d’origine économique. Sans compter que ce stress, ce n’est pas seulement de ne pas avoir, mais de voir les autres posséder. Et notre société se vautre dans un tel fétichisme, que l’étalage des richesses a quelque chose d’obscène, donc de corrosif pour les milieux les plus pauvres.

    Voilà qui avantage d’autant plus notre riche. Mais avec tous ces désavantages qui plombent nos pauvres, les dés ne sont-ils par pipés quant au mérite que s’attribuent les riches? C’est facile de parler de volonté et de motivation quand on a non seulement le confort de penser en ces termes, mais qu’on a même accès à des services pour guérir malaises psychiques.

    En ce sens, le jeune qui excelle en natation et à l’école, alors que son père l’encourage financièrement et émotivement, ce jeune donc n’est pas «un champion» par essence, par «mérite», et par volonté. Au contraire, ce sont les succès, liés d’abord à la disponibilité des ressources, qui ont jalonné le chemin de la réussite. La boucle est ensuite rétroactive, facile de savoir que l’on vaut quelque chose en math, parce qu’on sait que l’on vaut quelque chose en natation. Mais c’est facile de persister quand Papa a le temps de venir le samedi à nos cours de natation. Les moyens de Papa pourtant, nous n’avons aucun mérite là dessus… même si ensuite nous avons nos mérites propres.

    Ensuite, avec d’autres enfants d’origines sociales diverses, dont certains ne connaissent pas la bibliothèque ou la piscine, parce que Papa travaille peut-être le samedi, pourrait-on dire que la compétition scolaire est équitable, si nous supposions par exemple des tests pour un nombre de places limitées? Si pour faire des gagnants, il faut des perdants, c’est sûr que notre jeune s’en tirera mieux.

    Je me demande par contre ce qu’il vaudrait si l’État avait depuis longtemps offert une chance égale à tous les enfant d’exceller en natation, avec par exemple une piscine dans l’école, et des activités aquatique bien développées. S’il y avait des mécanisme d’aide aux devoirs… Gageons que notre compétition serait alors plus féroce et que notre jeune, pour se distinguer, devrait en faire plus.

    En dotant les plus faibles de tuteurs, on finit par les émanciper et les rendre indépendants, interdépendants, là ou autrement leur incapacités les auraient transformés en charge sociale…

    • L'engagé dit :

      Désolé pour les coquilles, j’ai l’habitude de me relire avec «blogger» avant d’éditer, je me suis fait avoir et je vois qu’il manque littéralement des mots et des accords!

      Je pense par contre que vous saisissez l’idée, mais je trouvais nécessaire d’insister sur le poids du stress. Les riches voient justement moins la disparité des conditions, comme si un pauvre était «égal» dans sa capacité de se hisser dans l’échelle sociale, qu’il n’avait finalement que moins de babioles.

      Ce n’est pas vrai, le pauvre est lourdement handicapé par sa condition économique. Mais il faut le vivre pour le savoir. Je me souviens d’un cuisinier, qui étudiait en art, qui s’était brûlé parce qu’il était trop stressé. Le patron venait de lui rentrer dedans et j’ai bien vu que c’était son impuissance qui avait provoqué une poussé d’angoisse et enfin l’accident.

      Comment allait-il faire ses travaux avec une vilaine brûlure? Il avait beaucoup de talents et c’est clair qu’il travaillait trop, simplement pour vivre en étudiant (des dettes en arts c’est trop stressant et le stress est pas bon pour la création). Vous me répondrez qu’il n’avait qu’à être serveur, à faire plus de sous et à travailler moins.

      Justement, le serveur, c’était moi. Je venais d’Outremont, lui venait de Limoilou… C’est lui qui faisait les burgers avec lesquels je faisais plus d’argent… que lui. Pire, j’habitais plus près des universités et de notre travail que lui, donc il avait encore moins de temps pour exceller dans ses études. Pourquoi habitait-il si loin? Encore des raisons économiques. Si nous avions été en compétition pour une bourse, qui aurait eu les meilleures chances vous croyez?

      La gauche, ce n’est donc pas seulement de niveler, c’est parfois simplement éviter que les riches n’accroissent davantage des situations qui leur sont déjà très favorables.

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  1. […] B. — [Je réponds ici au billet très intéressant qu’a publié mon collègue J.-P. Morin cette semaine sur Terreurterreur.com] […]



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