Écrire l’abject ou le moi déshumanisé

Le texte ci-dessous est un extrait de la conférence que j’ai donnée lors d’un colloque sur le Kitsch et le Trash à l’Université de Montréal en 2008.

Le concept de kitschité s’est développé parallèlement à ce qu’on appelle un art de mauvais goût ou, plus précisément, la culture de masse, c’est-à-dire une production artistique industrielle d’objets ornementaux bon marché ou propices à la consommation à grande échelle, infiniment reprocductibles. C’est ce qu’on appelle un produit culturel et il est lié au goût de la classe moyenne pour le spectacle et le divertissement. Chez les grands penseurs et les artistes, la notion de kitchité devient vite extrêmement péjorative : c’est l’art de pacotille dont parle Adorno, le chromo chez Louis-Ferdinand Céline ou un outil d’aliénation de la masse pour Guy Debord. Si certaines œuvres qualifiées de kitschs sont produites par une volonté humaine, cette volonté ne réfère pas à la transcendance de l’Art, mais à l’immanence du système capitaliste. Autrement dit, le kitsch est considéré comme production de marchandises plutôt qu’une production d’œuvres. Par ailleurs, le kitsch renvoie également à l’usinage d’œuvres réelles, ce qui correspond à ce que Benjamin appelle la perte d’aura de l’art, c’est-à-dire la reproduction en série d’imitations d’une œuvre d’art qui va jusqu’à la création de produits dérivés (par exemple : un agenda à l’effigie d’un tableau de Dali). Dans ce cas-là, le kitsch devient carrément un viol de l’art opéré par la technologie. Dans la prolifération des copies, l’œuvre elle-même se perd et la relation du spectateur avec l’œuvre se dissout dans une sorte de fétichisme de marchandises.

D’un côté comme de l’autre, le kitsch se traduit comme une violence par rapport à l’art : soit qu’il sape sa noblesse d’esprit, soit qu’il sape sa profondeur humaine. Chez Adorno comme chez Hegel, le rejet du kitsch est tellement brutal qu’ils vont radicalement affirmer la mort de l’art face à un système de commercialisation de la culture.

Or, si on envisage cette affirmation du point de vue psychanalytique, Kristeva soutient que le discours devant l’abject est celui d’une souffrance. L’abject menace, c’est une perturbation de l’identité, du système, de l’ordre qui devient un risque d’annihilation. Par conséquent, le mauvais goût et la reproductibilité que représente le kitsch est à observer comme ce risque d’abolition de l’art d’où qu’il génère des discours récriminants. Par ailleurs, la dynamique entre le kitsch et l’art entre dans les mécanismes de l’abjection, car même si l’art se sépare du kitsch, on peut les voir comme des indissociables en ce sens que le kitsch détermine la limite constitutive de l’art. C’est-à-dire que le kistch est l’altérité inassimilable, la réalité au-delà de laquelle l’art s’annihile, mais par laquelle il se construit à la négative.

Cela dit, si on établissait une topologie de l’abjection, le kitsch se positionnerait comme un espace extérieur au territoire artistique, une menace venue d’ailleurs, une sorte de terrorisme économique et technocratique qui trouble les frontières de l’œuvre d’art. Cependant, le trash serait plutôt à envisager comme une intériorisation des mécanismes de l’abject, mais qui n’en provoque pas moins la répulsion.

Trash fait référence à ce qui est jeté, le déchet, voire la poubelle elle-même. En ce sens, il suscite la répulsivité, il provoque le sujet et le force à se placer vis-à-vis de. Cependant, trash fait aussi référence au verbe même de jeter au sens d’abîmer, de ruiner, de détruire. C’est un mouvement de violence envers un système au même titre qu’un « trash », lors d’un show, est un mouvement de violence de la foule envers elle-même. La violence est plus souvent qu’autrement perçue de manière péjorative, comme une barbarie. Pour plusieurs, nous sommes désormais au cœur d’une culture du barbarisme, car le trash, en repoussant constamment les limites du convenu, de l’ordre institutionnel, de ce qui est qualifiable d’œuvre d’art ou non, est rebutant. À force de repousser la limite, la limite finit par engloutir. C’est en ce sens que la dictature de la nouveauté, la fascination d’aller toujours plus loin dans la dégueulasserie, de faire table-rase sur les tabous et d’abolir la frontière entre le réel et l’art, apparaît comme une barbarie ou comme le meurtre de l’art.

Par exemple, pour Baudrillard, La Fontaine de Duchamp est un modèle d’autodestruction hyperréaliste de l’art. L’objet étant l’œuvre, dénudée de toute métaphore et de toute expression, il est lui-même pour lui-même. C’est la réalité telle qu’elle hissée au niveau de l’art comme si tout était art. Or, si tout est art, rien ne l’est non plus et la réalité n’a pas besoin de l’intervention de l’artiste. L’art et l’artiste se rangent ainsi dans une logique de l’inutilité, qu’ils glorifient par ce principe que tout objet rendu inutile est une œuvre et le ready-made devient l’expression d’une esthétique de la banalité où il s’agit de transposer le réel dans une galerie, sans plus. La réalité prend ainsi la tangente de l’indépassable, l’art n’est plus une alternative et tout s’équivaut : l’équation entre l’art et le réel est une simple adéquation où l’art est réduit à son degré zéro, c’est-à-dire à la nullité. Toujours selon Baudrillard, cette logique de l’inutilité ou de la nullité se manifeste à travers une prédilection pour le déchet en art contemporain. Il dit et je cite : « À travers le déchet, la figuration du déchet, l’obsession du déchet, l’art s’acharne à mettre en scène son inutilité. Il manifeste sa non-valeur d’échange en même temps qu’il se vend très cher. » Cet attachement à l’inutilité paraît paradoxale, mais elle doit se comprendre à l’intérieur d’un système capitaliste. En effet, cela répond à la fascination pour la consommation du superflu, donc à la surconsommation. Le dévouement à l’inutile contribue à entretenir un cercle vicieux : créer de l’inutile pour la consommation, c’est créer du déchet consommable dont la consommation crée toujours plus de déchets. Nous sommes à l’ère de la déjection perpétuelle.

Ainsi, le trash représente la transition de l’art vers l’esthétique, ce qui signifie que ce qui prévaut n’est plus transcendant : ce n’est ni l’œuvre ni la Beauté qui compte, mais le concept et sa potentialité à la commercialisation, de sorte qu’un génie est un artiste rentable, qui génère des profits pour la galerie qui l’accueille. Les artistes peuvent se péter les bretelles en se vantant de transgresser les règles de l’art, n’empêche que ce qu’il trash, c’est l’art lui-même. Le trash est un processus de démolition.

Par contre, une autre perspective aurait été possible. Parce que parler c’est se séparer et que le « je » cherche à se séparer de l’abject, l’abject peut donner lieu à ce que Kristeva appelle des discursivités sublimatoires. Dès lors, le trash, qui apparaît comme une esthétique du hors-norme où la seule norme qui tienne est la normalisation de l’anormalité, devient une forme de résistance à l’abject, une volonté de sublimer le système préétabli. Il s’agit d’une désertion des limites de l’art, qui lui paraissent périmées pour se faire l’expression du monde actuel, et d’une régression de l’artiste, qui se tourne vers sa propre sensibilité n’ayant plus de repères pour se transcender dans un monde qui lui semble de plus en plus immonde. L’abject, c’est là où le monde me déchire, et puisqu’il est déchirure, le moi qui s’y confronte, confronte également la fragilité de l’homme errant dans la barbarie. Par conséquent, lorsque l’acceptable devient inacceptable, la violence n’est plus péjorative, elle devient le symbole de la résistance et de la désobéissance vis-à-vis d’un ordre désormais désuet. Si, comme le disait Adorno, « la mission actuelle de l’art est d’introduire le chaos dans l’ordre », le trash — comme esthétique de l’abjection soulevée par l’état actuel des choses —, peut être la réponse violente au caractère déshumanisant du monde contemporain (à condition de ne pas sombrer dans la pure provocation à caractère spectaculaire ou de ne pas devenir un système de résistance systématique au système).

Cela dit, tentons cette perspective : le kitsch et le trash comme esthétiques de l’abject en réponse à l’abjection que soulève le monde. C’est parce que nous vivons à une époque où prévaut la médiocrité que l’art qui l’exprime ne peut qu’être médiocre.

Nous en sommes à l’après postmodernité, donc à l’après après la fin du monde. Nous en avons fini avec tout : la transcendance, les grands récits, les –ismes, l’homme, le sujet, le sens, les symboles, le langage, etc. Nous en avons même fini avec l’histoire. Seul survivant à bord : le système capitaliste avec son progrès et sa technologie qui s’autogèrent et s’autosuffisent, modalisé par le positivisme matérialiste au-delà de toute conscience et de tout sens commun. Nous vivons dans l’hétérogénéité d’une existence qui ne renvoie plus à rien et qui se pense horizontalement dans l’immanence de l’offre et de la demande. Le monde est devenu une machine qui a échappé au pouvoir des hommes et nous assistons au spectacle de son inhumanité démesurée avec pour seule arme une impression sans cesse grandissante d’impuissance.

Le monde ne nous détermine plus comme individu au sein d’une communauté, d’une cité ou d’une classe, car notre seul lien d’appartenance est celui que nous entretenons avec le système et il se mesure en fonction de notre pouvoir d’achat. L’homme s’est aliéné à sa consommation, atomisé à sa valeur monétaire. Il s’est soumis à la marchandisation en se spécialisant à l’extrême, c’est-à-dire en morcelant son savoir et en se cloisonnant, pour répondre au besoin du marché : il est le capital humain. Sa constitution identitaire se réduit à l’image qu’il peut donner de lui-même. En ce sens, elle est finie l’époque où nous étions tous névrosés, nous sommes désormais tous des normopathes. Pendant ce temps, l’empire totalitaro-médiatique dicte les comportements socialement acceptables sous l’égide du goût du jour établissant la dictature de la consommation de masse. La subjectivisation superficielle générée par un principe d’individuation qui passe par la commercialisation du choix résulte dans une dissolution du sujet à laquelle les artistes n’échappent pas. Leur supposée individualité esthétique répond à une consommation individualisée par lequel un sujet se bâtit en surface, donne l’image de. Nous sommes dans le marketing personnellement personnalisé.

La liberté illusoire dans laquelle nous sommes piégé est le cercle vicieux qui permet de récupérer toute critique vis-à-vis du système au point où la marge elle-même est engloutie dans ce qu’elle a de commercialisable. Le Marché vit que cela était rentable et il dit que cela était bon. Que l’industrie culturelle en vienne à pulvériser la culture en l’avalant, ce n’est qu’un pas de plus vers l’inéluctabilité de l’horreur. La culture devait être ce qui protège l’être devant l’inhumain. Il est à se demander si le kitsch et le trash ne sont pas une systématisation de l’abjection, voire une banalisation dont la valeur critique ne dépasse pas le concept. Le concept, ce contenant hermétique qui se referme sur le mot, sur une réalité, de sorte qu’on n’arrive plus à les sentir, qu’on n’arrive plus à les penser, à les vivre pour ce qu’ils sont. Que ce soit en terme de pensée ou d’art, la conceptualisation a ce petit quelque chose de rendu inoffensif.

Nous n’en sommes plus à la réalité. Nous vivons dans la virtualité, c’est-à-dire dans la représentation de la réalité. Dans la réalité virtuelle, tout est fongible et le kitsch et le trash comme esthétiques ne s’opposent pas l’un l’autre : il s’équivalent en ce qu’ils révèlent autant l’un que l’autre l’anéantissement et la mécanisation de l’homme qui est devenu un objet d’exploitation économique, ainsi que l’impossibilité de représenter des événements historiques. L’art contemporain dans tout ce qu’il a de plus kitsch et de plus trash, donc de plus abject, est une mise en scène de l’inhumanité dans toute son horreur, et le pire, c’est qu’en l’institutionnalisant, ce que nous institutionnalisons également, c’est la jouissance de l’individu pour sa propre déshumanisation.

Il faut comprendre que continuer de détruire à une époque où tout a été détruit n’a plus de sens. Si nous ne pouvons plus nous penser historiquement, c’est qu’il faudra nous penser poétiquement. La poésie, c’est un langage qui tisse les liens d’une collectivité. Si le spectacle a aliéné le langage de sorte que ce soit par le langage que les êtres ont été séparé, il faut reprendre possession du langage de sorte que ce ne soit plus un système qui nous exprime ou qui se contente d’exprimer sans s’adresser réellement à quiconque, mais nous qui exprimons le système. Écrire aujourd’hui pour évider l’angoisse du vide, pour venir à bout de ce rien qui caractérise notre époque. Il faut remettre notre pensée en mouvement et se retourner vers la vie, vers ce qu’il nous reste encore d’humanité. Si nous en sommes aujourd’hui à institutionnaliser le kitsch et le trash, c’est sans doute la preuve qu’il serait temps de passer à autre chose.

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Comments
7 Responses to “Écrire l’abject ou le moi déshumanisé”
  1. Le Prince dit :

    Bla bla bla. Têteuse.

  2. Yesssseah! Excellent résumé de ce qui préside à l’extrème contemporain, comme dans extrème onction, comme dans fin de l’immonde capitalisme qui s’auto-suffit parce qu’il s’auto-digère, les vers intestinaux cannibales ont réalisé l’ampleur de leur méprise et osent rêver à d’autres destins que les rêves d’intestins. Ce que je retiens du kitsch c’est que nous avons essayé de faire plus beau que le beau et que les arbres en plastique du bureau du béesse de Sherbrooke me donnent encore et toujours envie de pratiquer mes hypothétiques dons pour la pyrokynésie, POGNE EN FEU! POGNE EN FEU! SIMULÂCRE! HÉRÉSIE! comme la pellicule dans la reel qui révèle l’écran derrière les images de lumière pure. Plus beau que le beau, si c’est dans nos codes c’est qu’on doit être d’une engeance surnaturelle ou alors on s’est crissement pris pour des Dieux. Ce que je retiens du trash c’est mes longues heures passées à ramasser ma vie de béesse écrenchée dans les restants des riches… que les poubelles des uns font les trésors et le confort des autres… que la matière s’égraine mais que la conscience reste, vaut mieux regarder à deux fois avant de rejeter ou pire, d’étiqueter… Te laisse sur un clip fantastique en ce dimanche, jour du Seigneur des Béesses :-) Peace, Ventres de Garage et Sacré Choeur de Vies d’Anges… Muchas Gracias pour la Grâce et le Dollarama! L’abject de mon désir…

  3. August dit :

    la boucle est bouclée… n’est il pas ?

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