Malaise chronique

« La communication de masse exclut la culture et le savoir. » Jean Baudrillard

J’irais même jusqu’à dire que la communication de masse exclut la communication elle-même. Le spectacle soliloque. Il n’attend pas du spectateur, du lecteur, de l’auditeur — qu’il ne considère qu’en termes de public cible —, qu’il dialogue, mais qu’il se positionne par conformisme dans ce spectre qu’est la « majorité silencieuse », c’est-à-dire qu’il se contente de consommer. Et qu’il ne consomme pas seulement ce produit de communications qu’est le mass media, mais aussi les produits de savoir et de culture qu’on lui vend à travers la communication de masse.

Dans la communication de masse, le chroniqueur est la version « journalistique » de la vedette. Au lieu de la culture et du savoir, il s’obstine à pourfendre le lien social à coup d’opinions et de jugements de valeur qu’il voudrait faire passer pour des idées. Le chroniqueur n’est journaliste qu’en apparence, son rôle n’est ni d’informer ni de défendre une idée, il vend une normalisation de la perspective sur l’information. « Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libre de s’exercer globalement. […] Mais de même que ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales, elles ne sont pas variées. »[1] Il est, en ce sens, une variété de modèles d’identification voué à la diffusion d’un modèle d’obéissance au système.

Le « je » par lequel le chroniqueur s’affirme est également une représentation du narcissisme de l’idéologie de la réalisation permanente du moi, dont il est l’exemple. Or, le chroniqueur est moins un être exemplaire qu’un exemplaire de l’être. Ainsi, « l’exemple n’est que l’être dont il est l’exemple : mais cet être ne lui appartient pas, il est parfaitement commun. »[2] À travers des opinions somme toute quelconques, le chroniqueur performe son moi, à la manière du plus petit dénominateur commun. Dans cette réduction de l’être au modèle, il est le degré zéro de l’existence et ce qu’il véhicule comme son savoir et sa culture sont le reflet de cet aplatissement de l’être, c’est-à-dire ce que Baudrillard appelait la plus petite commune culture (P.P.C.C.), qui est « la plus petite commune panoplie de “réponses justes” qu’est censé posséder l’individu moyen pour accéder au brevet de citoyenneté culturelle »[3] et dont les limites sont définies par l’industrie culturelle.

La chronique est un renversement des processus intellectuels. Elle ne permet pas de réfléchir à partir d’une question, elle exige de « réfléchir » à partir d’une réponse. Elle est une négation des processus culturels, un ramassis de signes en réponse à un stimulus. Elle n’évoque rien, sinon les paramètres d’un réflexe conditionné. Parce qu’elle se situe temporellement dans l’actualité, elle n’est pas établie sur un temps de réflexion, mais sur un temps de réaction. Son contenu n’a donc aucune espèce d’importance, car ce qui compte, c’est sa capacité à produire de la réaction sur de la réaction. La chronique est le spectacle de la provocation où le discours tourne à vide sur lui-même en s’éloignant toujours plus d’une véritable pensée critique, c’est ainsi qu’elle est la forme textuelle privilégiée par les démagogues et les idéologues.

Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de voir pulluler les chroniqueurs qui s’en prennent aux artistes et aux intellectuels, figures de la culture et du savoir. Que les artistes soient des BS de luxe, que les intellectuels soient des pelleteux de nuages ou que le fruit de nombreuses études scientifiques deviennent la lubie d’un « climategate » dans le jargon tordu de chroniqueurs, ces linguistes improvisés qui voudraient nous faire croire qu’une « grève » est un « boycott », ne sont que des expressions du mépris qu’a l’imposteur pour ce qui le dévoile en tant que tel. Le chroniqueur n’est pas (nécessairement) savant et cultivé, c’est un vendeur de chars : il vend des opinions politiques ou idéologiques, de la culture, du sport, des gadgets et autres.

Pas étonnant non plus de voir nombre de chroniqueurs faire la promotion d’une culture et d’un savoir ajustés aux règles de l’économie de marché, c’est précisément le niveau de savoir et de culture qu’ils possèdent. Ils se réjouiront d’un monde où l’accès aux études postsecondaires est réduit par une hausse démesurée des frais de scolarité, car dans un monde réduit à la plus petite commune culture, ils sont de brillants intellectuels. Dans un monde où régnerait la gratuité scolaire, par contre, leur crédibilité serait sérieusement mise en péril.

Là où la « chronique » prend véritablement un sens, c’est lorsqu’elle engage le sujet dans l’histoire, lorsqu’elle devient le rythme de l’époque, lorsqu’un « je » est happé par l’événement dont il se fait tributaire. Là, il ne s’agit plus d’un jugement extérieur sur une situation, mais d’une plongée dans l’histoire incarnée par une voix. Dans un monde continuellement débordé par une surcharge de non-sens, les jappeurs-vedettes des médias ajoutent à l’événementiel la fluctuation d’opinions, ce qui ne peut que tendre vers le néant historique et l’immanence du quotidien. Leur « je » est désinvesti, ce qui signifie qu’il y a dissociation entre le moi et le sujet, de sorte que la fonction d’adhésion au lien social est défaite. Le lien est maintenu en apparence, mais il y a désengagement du sujet. Ce n’est donc pas dans les médias de masse que la chronique trouve son sens, mais en art. Les médias créent de l’oubli, les arts créent de la mémoire.


[1] Guy Debord, « La société du spectacle » in Oeuvres, coll. Quarto, Paris, éd. Gallimard, 2006, p.785-786

[2] Giorgio Agamben, La communauté qui vient : théorie de la singularité quelconque, coll. « La librairie du XXe siècle », Paris, éd, du Seuil, 1990, p. 35

[3] Jean Baudrillard, La société de consommation, coll. « Idées », Paris, éd. Gallimard, 1970, p. 155

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Comments
16 Responses to “Malaise chronique”
  1. Luc Chicoine dit :

    On veut des NOMS!!!

    Je blague. Je pense que tu vises dans le mille. Cette idéologie qui nous étouffe, comme toutes les autres idéologies d,ailleurs, ne peut pas se questionner sur elle-même et doit viser à éteindre les voix qui pourraient la remettre en cause. Pour ce faire, elle se doit constamment d’être a-historique (le monde est comme il est parce que c’est comme ça qu’il a toujours été et qu’il sera toujours), a-politique (le choix entre deux variations sur une même idéologie n’est pas de la politique, c’est du renforcement pavlovien), et a-morale (parce que là où il y a de la morale, on se pose de vraies questions). Parler d’histoire, de politique (celle qui ose remettre en cause des notions de bases telles la propriété privée, le droit, etc.) et surtout poser d’un questionnement moral (sans tomber dans le relativisme, sans se contenir uniquement dans l’utilitarisme, sans faire l’équation « légal = moral »), argumenter sainement, rationnellement, dans un esprit dialectique… voilà ce qui peut au moins nous faire prendre conscience de l’idéologie qui nous endort, qui nous anesthésie, qui nous euthanasie le cerveau un peu plus à tous les jours.

    • geniedecesiecle dit :

      Hahaha! Pas question. J’essaie d’éviter les poursuites. ;-)

      Pour les reste, tes commentaires sont tellement toujours pertinents et réfléchi. Merci de me lire et de me commenter. Tu me fais poursuivre ma réflexion. J’adore. Continue!

  2. Chris Seroquel dit :

    Il faut cependant faire attention: l’essai critique de l’un est la chronique de l’autre. Votre manière de poser les choses, votre « dispositif épistémique » peut se présenter comme du Marc Cassivi pour plus d’un kantien/hégélien/heideggerien/derridien et al. endurci, par exemple…

    • geniedecesiecle dit :

      En effet, les littéraires qui se risquent à l’essai sont généralement qualifiés, un peu péjorativement, de « penseurs » par les philosophes purs et durs. Pour le reste, il faut accepter ses propres contradictions pour être réellement dialectique. ;-)

      • Chris Seroquel dit :

        Bien dit. Cette dialectique justement (attention, le risque d’exciter un pur et dur est grand ici), ne suppose-t-elle pas un peu d’indulgence envers cette vulgarité qui vous horripile tant dans une certaine chronique ? Quand votre ami vous demande des noms, ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée. Sans dire qu’une chronique est simplement merdique, vous pourriez certainement y aller d’un « close reading » d’une chronique qui représente ce qu’il y de « mou » dans cette forme. Ça, ce serait une manière de mettre en cause la « présence » de votre dispositif théorique.

        • geniedecesiecle dit :

          Je pourrais, oui, et je l’ai déjà fait avant, passer au peigne fin une chronique. Je cherchais à prendre un point de vue plus global. M’interroger. Ouais bon, une chronique, mais pour quoi faire? Je ne dis pas que j’ai trouvé la réponse, mais en tout cas, j’ai posé la question.

          • Chris Seroquel dit :

            C’est tout à votre honneur de poser la question. Mais si vous voulez que votre questionnement soit littéraire, et non pas une version moins rigoureuse d’un pur et dur de la philo analytique, il faut, selon moi, que vous investissiez l’écriture en tant que telle. La chronique, c’est un concept un peu vide. Dans le « Ici » d’une certaine époque, François Avard, Nellie Arcand et Michel Vézina écrivaient chacun à leur manière des chroniques vraiment très différentes (certaines vraiment meilleures que d’autres selon moi), avec des effets tout à fait distincts. Un autre exemple: est-ce qu’on peut apprendre des choses en se penchant sur l’écriture de votre livre ghost-writé pour M. Sauvé ? Évidemment. Le Barthes des années 70 aurait même insisté pour dire que c’est ce genre d’écriture qui passe « sous la loupe » qui peut nous en apprendre le plus sur une culture, sur la pensée.

            • Chris Seroquel dit :

              je voulais évidemment dire « sous le radar ». Mais mon lapsus ne fait que confirmer de passer sous la loupe ce qui passe sous le radar.

              • geniedecesiecle dit :

                J’évoquais plutôt un type de réflexion littéraire comme chez Blanchot, le Chamberland de « En nouvelle barbarie » ou le René Lapierre de « Entretien du désespoir », par exemple. Évidemment, ici, c’est un blogue, pas un livre… Mais on pourrait le voir comme un chantier. Ça me fait renouer avec le plaisir que j’éprouve à écrire de l’essai de création.

                Quant à mon livre sur M. Sauvé. En effet, c’est une écriture facilement abordable, voire pédagogique. Mais c’est aussi une écriture gagne-pain pour laquelle je ne ressens aucun plaisir.

                • Chris Seroquel dit :

                  permettez-moi ce dernier commentaire (vous avez raison qu’on ne devrait pas trop demander à des dialogues de blogue, mais bon… c’est la grève). Vous écrivez « essai de création » et « écriture pédagogique ». Pour moi, penser avec ces divisions, c’est déjà se soumettre au dispositif conceptuel des purs et durs. L’essai est toujours « de création », même s’il s’insère dans une filiation, même s’il croit se présenter comme « disciple » d’un grand maître. Jean Grondin n’est pas Gadamer, Ginette Michaud n’est pas Derrida (et elle n’est ni sa fille). Dans toute écriture, quelque chose se passe. Quelque chose de nouveau, même quand vous reproduisez des arguments qui ont été écrits trente ans plus tôt. Même quand on vous traite de « pas vraie écrivaine ». Même quand vous écrivez pour gagner votre vie. Votre guts transparaît. La mémoire ne reproduit jamais l’original. Et l’ennui peut produire d’étonnantes réflexions.

                  Allez, je vous laisse à vos nombreux projets. Gardez cette belle énergie, et ne cessez pas de questionner vos concepts structurants.

                  • Luc Chicoine dit :

                    Quelle belle conclusion à toutes ces arguties! J’adore!

                  • geniedecesiecle dit :

                    J’ai utilisé « essai de création » par humilité plus que pour catégoriser, mais vous avez raison, pour moi, l’essai peut être (mais n’est pas toujours) une forme littéraire, mais certainement toujours de la création. Quant à ce que j’appelle de « l’écriture pédagogique », c’est plus pour qualifier ce style qu’on me demande d’avoir dans la commande et qui n’est pas le mien. Ceci dit, en effet, quelque chose se passe et j’apprends, même de mon gagne-pain.

                    Merci pour cette générosité de temps et pour tous ces commentaires qui poursuivent ma réflexion, je l’apprécie.

                    • Marlène Hyppia dit :

                      Vous êtes sous bonne influence (Blanchot, Baudrillard, connaissez-vous Avital Ronell?) Ne me reste qu’à vous souhaiter d’aller encore plus loin et de trouver votre propre voix-voie.

  3. Mac Arthur dit :

    Vous savez, la vulgarité est une politique.

    Entre l’animateur et les blogueurs, une stratégie littéraire se forge par une sémantique commune, sur un ton qui va de la pause à l’excès, de l’expressivité au détriment du narratif, du dirait l’histoire, une culture du narcissisme entre l’animateur et le blogueur, l’important n’est pas une ouverture sur l’autre, un dialogue, mais sa communisation, son opinion, une participation active même si on est dans la répétions du commentaire, la citation pour autorité sans la référence est une habitude, un slogan qui bouscule le temps de la réflexion… encore mieux une bipolarité se met en place pour stabilisée le bon déroulement de la consommation de l’information et non du savoir qui suppose temps et lenteur, une stabilité avec une reconnaissance tacite entre ce que veut dire la gauche et la droite, l’écologie et le capitaliste, le vivant et la mort, l’humain et l’animal, un homme et une femme….beaucoup de rire ou de dérision et une vulgarité admise et surtout une volonté de vouloir conclure, de forcer la mesure du sens…

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