Ce fera… être ou ne pas être « écrivain »?

Ceux qui me connaissent savent à quel point faire dans l’autofiction me répugne. Les livres autofictifs, je les appelle des reality book, et pour moi, ils ont autant d’intérêt que les reality show, c’est-à-dire: aucun. Pourtant, les récents événements me forcent à prendre une position personnelle sur l’acte d’écrire, le statut d’écrivain et ces choses-là. C’était d’ailleurs la question que je me posais, dans la partie essai de mon mémoire-création, et qui allait à peu près ainsi : Comment peut-on encore prétendre écrire au XXIe siècle? Je ne le sais toujours pas.

Quand j’étais petite et qu’on me posait la question plate : « Que voudrais-tu faire quand tu seras grande? » Je répondais : « Je veux changer le monde. » Tout simplement. Mes parents auraient voulu que je fasse médecine. Je les comprends. Ça aurait été facile. J’étais forte en sciences sans même faire d’effort. Au cégep, j’ai fait sciences pures et appliquées. Je réussissais haut la main sans jamais étudier. Mais je n’étais pas heureuse, ce n’était pas comme ça que je changerais le monde.

Le cégep m’a ouvert les yeux. J’avais quitté le nid familial à l’âge de 16 ans pour venir étudier à Montréal. Je voulais quitter ma banlieue dorée où tout va pour Lemieux dans le meilleur des mondes possibles. Parce que mes études en sciences m’ennuyaient, je me suis inscrite en sport-études. J’ai joué au volley-ball en pensant que ça me défoulerait de tout cet ennui. Ce n’était pas suffisant. Alors, je me suis mise à faire de l’impro, du théâtre, de la radio, à lire (plus) et à écrire (timidement), et puis, lors de mon avant-dernière session, l’équipe du journal étudiant m’a demandé de prendre le poste de co-coordonnatrice. Écrire dans le journal étudiant du Collège de Rosemont a été déterminant. J’ai compris qu’écrire pouvait changer le monde. J’ai compris qu’écrire me permettait d’exprimer cette radicalité qui m’avait toujours habitée. Puis, j’ai rencontré Réal Bilodeau. C’était mon professeur de littérature. Il m’a fait lire les grands classiques : Voltaire, Racine, Shakespeare, Hugo, Zola, Balzac, Flaubert, etc. En-dehors des cours, je dévorais tout. J’avais du rattrapage à faire, dans ma banlieue dorée, on lisait, oui, un peu, mais des produit de l’industrie culturelle seulement. En lisant mes classiques littéraires, je me suis mise à lire les classiques de la philosophie, de la sociologie et de la pensée politique. Là aussi, j’avais du rattrapage à faire.

Mon professeur de littérature m’a aussi donné confiance en moi. Moi qui me sentais déjà imposteure parce que je partais de loin. Il lisait religieusement tous mes articles dans le journal et commentait avec ferveur. Il m’a fait comprendre que j’avais une plume, un style, une voix, une radicalité et un engagement que peu possède. Il me donnait le courage de la prise de parole. Une prise de parole qui ne tenait pas seulement à mes textes puisque j’étais une militante du mouvement étudiant. Avec mes acolytes du journal, on déclenchait des grèves au grand dam de l’association étudiante, on apprenait à devenir des citoyens, on apprenait la politique avec la force de la démocratie et les revers de la corruption. Parce que j’avais écrit un article contre la FECQ, l’association étudiante avait fermé le journal. J’ai appris la démocratie, la liberté d’expression et de presse ce jour-là en ramassant suffisamment de signatures sur une pétition pour demander une Assemblée générale axée sur la question de la destitution du président de l’association étudiante et la réouverture du journal. Et ce jour-là, la démocratie a gagné, le président a été destitué et le journal réouvert. Je faisais mes classes et j’ai appris bien plus dans ce « parascolaire » que dans mes cours de sciences.

J’ai aussi appris à tenir à mes idées. Quand est venu le temps de m’inscrire à l’université, j’étais trop jeune pour choisir. J’étais perdue. Je ne savais pas ce que je voulais faire. J’ai été acceptée en médecine, mais je ne voulais pas y aller, il m’a fallu tenir tête à mes parents. C’est moins facile qu’on pourrait le croire. J’ai quitté le pays, pendant presque deux ans. J’ai fait le tour du monde, littéralement. Aujourd’hui, je sais que la Terre est ronde, pas juste théoriquement, mais parce que je suis partie de Montréal vers l’ouest jusqu’à ce que je revienne ici, enceinte d’un petit garçon qui a aujourd’hui dix ans, qui s’appelle Malakhi parce que ça signifie « mon ange » et qui est made in India.

L’Inde m’est rentré dedans plus que n’importe quel autre endroit au monde. Imaginez une petite fille plutôt aisée de 19 ans qui fait face au Tiers-Monde pour la première fois de sa vie. Mais non, ce n’est pas ce que vous croyez. En fait, je ne me suis jamais autant sentie chez nous que là-bas. J’ai découvert un peuple qui n’est pas si loin de moi. Ils ont des États communistes là-bas, le saviez-vous? Et des Premiers Ministres femmes, c’est étonnant, non? Enfin. J’ai aussi découvert à quel point notre richesse était assise sur leur pauvreté dans les usines du Bangalore. J’ai découvert ce que c’est, un pays en guerre, dans les ruines du Cachemire. J’ai découvert la violence de la répression en soignant des enfants qui venaient de vivre mille périls pour passer la frontière du Tibet, histoire de venir se réfugier sur un territoire moins hostile. J’ai palpé la vraie pauvreté, celle qui peut pousser un père à scier la jambe de son enfant pour qu’il récolte plus d’argent quand il quête aux abords du marché, celle qui pousse à droguer des bébés au sucre, encore pour quêter, sans les désagréments des pleurs. Ces bébés qui sont jetés aux poubelles après dix jours, ce trafic inhumain, parce que la famille n’a pas l’argent pour élever une autre fille.

Le choc, ça a été le retour. J’avais vécu dans la pauvreté mais aussi dans la solidarité, je revenais ici, dans l’abondance et l’individualisme. De plus, j’étais sur le point de devenir chef de famille monoparentale, c’est-à-dire : un stéréotype. Un peu avant de mourir, lors d’une conversation privée avec mon grand-père, il avait déploré que, malgré mon intelligence, ma situation familiale ne me permettrait pas de faire des études universitaires. Je lui avais répondu : « Tu sais, grand-papa, je suis une battante. Je vaincrai tous les préjugés, à commencer par les tiens. » Mais mon grand-père est mort six mois avant que j’entame mes études universitaires, quelques heures après avoir tenu dans ses bras le seul héritier de son patronyme, Malakhi Lemieux, mon fils.

Quand j’ai commencé mon baccalauréat en littérature, j’avais oublié qu’écrire pouvait changer le monde. Je ne l’ai pas fait pour apprendre à écrire, mais pour avoir le temps d’écrire et de lire. Pour avoir le temps de réfléchir le monde dans lequel je vis, aussi. Mais plus j’avançais dans mes études, plus je comprenais quelque chose de fondamental en moi. Je n’ai jamais écrit pour le plaisir, ce n’est pas plaisant écrire, ça fait mal. J’écrivais par nécessité, parce que j’aurais pu faire autre chose, mais qu’au fond je n’ai jamais su rien faire d’autre. Manganelli disait : « Je ne sais pas lacer mes chaussures. Bien, j’écrirai des livres. » J’étais comme ça, radicalement incompétente en matière des choses qui existent. Insatisfaite du monde, j’avais besoin de le créer tel qu’il n’existe pas encore.

Je fais un bond dans le temps pour arriver à aujourd’hui. J’écris des livres pour ceux qui n’en sont pas capables ou qui n’ont pas le temps, je suis ghostwriter. C’est mon gagne-pain. J’écris aussi des livres par nécessité. Mon premier roman sera publié cet automne aux éditions de Ta Mère. Mon recueil de poésie devait sortir dans une maison d’édition que je ne nommerai pas, mais après un an et demi de travail, quand mon éditrice m’a demandé de réécrire tout un recueil de spoken word en vers, je le lui ai renvoyé écrit en vert et je suis partie.

J’ai choisi, envers et contre tout ce qu’on pouvait s’attendre de moi, de consacrer ma vie à l’écriture. Je crois que c’est toujours une façon de changer le monde, un lecteur à la fois. Qu’on vienne me dire que mon engagement est une façon d’instrumentaliser mon œuvre à une cause me fait sourire. Ceux qui l’affirment ne m’ont pas comprise. Pour moi, nous n’existons pas individuellement, nous existons dans un certain rapport avec les autres et avec le monde, sinon nous n’existons pas. Je suis incapable de me penser sans relation avec ce qui me déborde. Si je me chicane avec quelqu’un que j’aime, cette simple chicane dans le microcosme de mon quotidien justifie toutes les guerres du monde. Je suis comme ça, j’intellectualise tout ce que je vis, je passe continuellement de mon particulier à votre universel. Je n’existe pas sans vous. Mon œuvre n’est soumise à aucune cause, elle est en relation avec le monde comme je le suis aussi.

Quand à ceux qui m’ont dit qu’être écrivain signifiait ne pas avoir le droit de faire une action sociale conjointe avec d’autres écrivains, ne pas avoir le droit de dire « nous », ne pas avoir le droit d’être engagé socialement, ne pas avoir le droit de se dire écrivain sans avoir publié dans la Pléiade de son vivant… Je leur réponds que je ne savais pas qu’être écrivain signifiait de se soumettre à un régime despotique et totalitaire. Je leur réponds qu’ils sont des fascistes de la littérature. J’ai toujours cru que l’art était un des seuls lieu où la liberté pouvait se vivre entièrement et totalement, s’il n’en n’est pas ainsi, bien : JE NE SUIS PAS ÉCRIVAINE. Et allez tous vous faire foutre avec vos règles à la con, moi, j’écris des livres.

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Comments
10 Responses to “Ce fera… être ou ne pas être « écrivain »?”
  1. Michel Binette dit :

    Ho que vous êtes écrivain ne l’aisser personne dire le contraire, j’en aurais pris 300 pages comme ça …

    • geniedecesiecle dit :

      C’est gentil, pour le 300 pages. J’apprécie. Mais je préfère désormais dire que j’écris des livres. ;-)

  2. phaedra dit :

    J’aime. J’ai eu un parcours similaire. Et je suis devenue linguiste par plaisir.

  3. Guy Laramée dit :

    C’est ça le courage de vivre. Prendre conscience du fait que personne ne peut vivre votre vie à votre place. C’est une lourde responsabilité, vivre.

  4. michelva dit :

    Vous avez choisi la bonne voie. On change le monde un mot à la fois.

  5. jjher57 dit :

    Écrire c´est dévoiler ce qu´habite dedans nous. Écrire c´est créer un monde, changer la réalité, se construire un univers. Avec les paroles nous éttiquetons le monde, le langage c ést la façon que nous avons d´être sur le monde. En ce sens, les paroles sont magiques, puissantes… Merçi d´écrire.

  6. jjher57 dit :

    Les paroles sont puissantes, magiques. Le langage c´est l interfaz entre nous et le monde que nous habitons, le façon que nous avons d´y organiser, d’ y maitrisser. D´autre part, écrire devient un besoin, dévoiler ce qui est dedans nous. Merçi d´écrire…

  7. Dyna dit :

    Ton article est génial! Je pense qu’écrire est la meilleure façon de changer le monde. C’est admirable ce que tu fais. :)

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