Tant d’autres en nous

C’est un coup d’État que tu m’as planté en plein cœur. Comme on lègue un peuple à sa révolution, disant nous mais pensant je, tu t’es armé contre moi. Maintenant que je coure à ma faim, mes richesses pillées par ton Occident, c’est le sang qui irrigue mes terres puisque les fleuves ne coulent plus à mon front asséché et qu’il n’y a plus que des génocides à pincer entre nos lèvres. Nos corps sont des territoires de guerre livrés à l’inhumanité qu’il y a dans nos mains et ma langue se risque à ta frontière en cachant l’attentat-suicide qui a dans mes mots. Il ne faut pas dire que nous ne sommes pas responsables de l’état du monde quand je m’épuise à frémir sous ton corps de peur que l’on se brise. Pendant que mon pays se gèle sous une couche de neige anti-inflammatoire, comme si l’hiver pouvait couvrir l’horreur, et que la nuit — toujours plus en avance — réduit l’espace : j’ai l’effroi qui me réveille en panique, glacée jusqu’aux os, craignant le prochain bombardement que l’horizon avale négligemment. Si tu me soulèves de ma torpeur, j’éclaterai comme un obus sous le mouvement de tes doigts. Il n’y a pas de trêve possible quand la chair est minée : donnes-moi seulement un peu d’exil par tes yeux que je me réchauffe à l’abri de tes glaciers. Tu dis que c’est le ciel, criblé de flocons, qui m’empêche de croiser ton regard alors qu’on annonce en caractère d’imprimerie le décompte des dépouilles dans l’écroulement de l’édifice de mes pensées. Tu restes là, à manger ton journal, l’indifférence pendue aux lèvres, accoudé au comptoir de mes blessures comme pour garder le sol en place. Regarde dehors, il tombe des épines par les crevasses du ciel et je perds le bleu de mes yeux à laisser les ecchymoses couler. As-tu remarqué qu’on ne parle jamais de famine dans l’actualité : presque toutes les histoires, ça ferait trop long à raconter, n’empêche que j’arrive pas à m’enlever de la tête l’image d’un estomac que je porte à mes lèvres quand j’épluche un morceau de Tiers-Monde qui sent jaune. Tu prends mon radicalisme à bout portant avec un sourire en coin parce que, du haut de ta barricade, tu crois que mes ouragans de force cinq font partie de mon charme. Mais tu m’embêtes avec ton calme et tes coups d’épée dans l’eau quand ton bouche-à-bouche est censé me ramener les deux pieds au nord de l’Amérique du Nord. Faîtes l’amour pas la guerre qu’ils disaient, comme si la tautologie pouvait nous sauver du mensonge. Chacun de notre côté, face à face, les mains appuyées sur la table entre nous au point de tension : on a compris le sens de la dialectique en nageant dans l’angoisse haletante de s’embrasser pour s’entretuer. Faudrait peut-être revoir nos positions stratégiques sur l’échiquier du système absolu de notre petit quotidien. Tu me rejoins au frigidaire, me repousse et Bang ! À quatre pattes, j’ai des couteaux pleins les yeux, me découvre une passion pour le cassage d’assiettes, et si je n’ai pas la force des muscles, j’ai celle des cris. Je manifesterai aux oreilles de tes murs : crains de m’abaisser à tes pieds parce que je crache, je mords, et désobéirai sans civisme à la placidité de ton oppression. Au trente-sixième étage de ta morale, tu crois que les poètes ne peuvent pas déroger au monde abandonné à son sort, mais c’est oublier que les mots peuvent avoir l’effet d’une bombe sur les mécanismes de la conscience. Une bombe H sur l’insignifiance du néant qui régit, comme une minuterie, le tic tac de la cité assiégée par la tour d’ivoire du capital. Tu peux bien m’utiliser tu voudras, prendre ma chair comme viande pour tes canons, ça ne m’empêchera pas de faire sauter les plombs du carcan de notre existence sans vie. Viens, suis-moi, tu vois la petite fille qui fait rebondir le miel de ses cheveux bouclés en jouant à la marelle ? Tu vois, aussi, le sang à ses genoux meurtris et qui dévore sa robe blanche ? C’est moi, moi qui lance la première pierre et qui gambade pour désamorcer les bombes lacrymales qui me perforent, moi, à qui on a appris à ouvrir la bouche que pour ravaler l’inceste, petit ange bâillonné dans son propre corps. Tu dis que je ne pense pas avec ma tête, que mes idées gangrènent mes organes, qu’aucun pansement ne me retient et tu poses ta main sur mes paupières. C’est un cri vide que je lance par-dessus mon épaule aux ombres qui suivent les fluctuations du marché dans leurs pas rapide d’un bloc de béton à l’autre. Leur tête vissée à leur attaché-case, pleine de papiers qui ne les concernent pas, mais qui concernent l’optimisation de la masturbation économique et qui les concernent donc, finalement, après tout. Dans les couloirs de la justice, j’ai le visage d’un numéro. C’est moi qui ne serai jamais réhabilitée. Aucun jugement ne résout les saccages de l’hymen.

Je parle une langue tranchée aux oreilles des sourds.

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Comments
2 Responses to “Tant d’autres en nous”
  1. Paul Lahaie dit :

    Et au pied de leur tour d’ivoire, assujettis, on force les Peuples à s’agenouiller au nom de leur dieu, Économie.

  2. Étrangement étranger à cet autre qui est nous
    Qui s’échappe nous échappe dans une autre histoire
    Son histoire étrangement étrangère à cet autre qui est nous.

    Je ne me reconnais plus dans cet autre qui est nous.
    Je ne puis être lui et pourtant son histoire est la mienne
    Mon histoire est la sienne
    Nous sommes l’Histoire, cette Histoire qui est nous

    Dans nos yeux l’ignorance
    Dans nos Dieux la souffrance
    En ces lieux notre enfance
    Et nos vieux en partance.

    Monde sans laitance d’un avenir dépendant d’utopiques errances
    Et la fin s’en balance…

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