Au lit avec ma meilleure amie

(Mes textes pour Terreur! Terreur! forment une série à propos des échecs amoureux chez les geeks. Avant celui-ci, il y a eu : 1) La fille du Bic, 2) La plus belle fille de la classe, 3) Les geeks aussi sont des salauds et 4) Les geeks aussi lisent Bukowski. Ce texte se situe chronologiquement avant les quatre autres. Les textes peuvent se lire de manière indépendante, mais il vaut mieux les lire dans l’ordre).

* * *

Il y a dix ans, grâce à mon site web Anomalie, j’ai rencontré des filles.

J’ai créé mon site en décembre 1999, à l’âge de 21 ans. Je n’étais pas seulement puceau : à ce stade je n’avais presque jamais parlé à une fille de ma vie. Au secondaire, je me tenais avec ma gang de nerds. On ne parlait pas aux filles. On parlait de Final Fantasy et de Iron Maiden. Au cégep, c’était encore la même gang de gars. Certains commençaient à courir après les filles, mais ils ne m’invitaient pas à leurs beuveries. Je restais chez moi, je jouais au nintendo 64 et lisais des Dragon Ball. Dans notre groupe, il y avait une seule fille, mon équipière des labos de chimie, et je devenais brûlant de gêne chaque fois que je lui demandais de me refiler une éprouvette. À polytechnique, en génie informatique, il y avait trois filles dans une cohorte de soixante gars. On oublie ça.

Je n’avais jamais eu d’amie.

K. était la première.

J’ai fini par me retrouver au lit avec elle et c’est ce que je vais raconter.

Ce sera une histoire durant laquelle je ne serai pas amoureux.

* * *

 Je disais n’avoir jamais eu d’amie. Il y a eu une exception, un soir de janvier en 1989.

Quand j’avais dix ans, nous étions allés visiter des amis de mes parents à Sept-Îles. Dans le sous-sol, dans la pénombre, je fouillais dans les boîtiers de plastiques pour tester leurs jeux de commodore 64. Il y en avait plein que je n’avais pas! Turrican! Cybernoid II! Wow!

Elle est venue me chercher.

— Allez, lâche l’ordi! Tu en as un toi aussi! Viens avec moi!

Elle m’a entraîné en haut, dans la chambre de ses parents. Elle a verrouillé la porte. On a sauté sur le lit, on courrait partout, la chambre était grande, trop éclairée. On faisait des grimaces dans le miroir. On rigolait. Son frère et mon frère, plus jeunes, cognaient à la porte, disaient qu’on était enfermés pour faire des cochonneries. « Ils veulent faire l’amour! » avait crié son petit frère. On riait d’eux. On s’est laissé tomber sur le lit à la renverse. On a jasé longtemps. Je ne sais plus de quoi. De quoi parlent un gars et une fille à l’âge de dix ans?

Je me sentais très près d’elle, comme avec mes meilleurs amis gars, mais il y avait quelque chose de plus. On était sur la même longueur d’onde, on s’amusait, on se comprenait. Une connexion, un lien. Une connivence immédiate, vraie. C’était fort. J’étais bien. J’aurais voulu rester là longtemps, allongé sur le lit avec elle.

C’était une belle fille aux yeux bruns, au longs cheveux bruns.

J’ai songé à cette soirée là toute mon adolescence, par la suite. J’étais trop jeune pour faire quoi que ce soit, mais j’ai regretté de ne pas l’avoir embrassée. Ça aurait été une manière de briser la glace avec les filles à l’âge de dix ans, au lieu d’attendre d’avoir vingt-deux ans. Au lieu d’embrasser une fille saoule à l’haleine de cendrier par terre sur le plancher du salon d’un appartement en désordre après un party chaotique. Une fille qui refusera de sortir avec moi ensuite.

Je n’ai jamais revue la petite fille de dix ans, mais j’ai raconté cette histoire à son père, quand il est venu me voir aux funérailles de ma grand-mère, en décembre passé. Je lui ai raconté que je m’étais enfermé dans sa chambre avec sa fille et qu’on avait eu bien du fonne.

— Il ne s’est rien passé, là!
— Non, non, c’est sûr, elle n’est pas comme ça, m’a-t-il répondu, en fronçant les sourcils, mal à l’aise.

* * *

Qu’est-ce qu’un geek? J’ai ma propre définition. Ce n’est pas seulement un fanatique de fantasy et de science-fiction. C’est un être défectueux. C’est quelqu’un qui n’arrive pas à former des liens intimes avec les autres et qui se rabats sur des mondes imaginaires, par compensation, par défaut. Il ne le sait pas. Il croit aimer vraiment ses jeux, ses livres, ses films, sa musique. Mais c’est ce qu’il fait. Il se détourne de son véritable désir. Il compense.

Les geeks se regroupent entre eux, finissent par tisser des liens indirects par l’intermédiaire de ces mondes irréels. Enfant, adolescent, j’arrivais toujours à me trouver un ami pour partager mes obsessions. Un ami pour parler sans fin des Transformers, de Star Wars, Dragon Warrior, Final Fantasy, Dragon Ball, Iron Maiden. Certains poursuivent cela tard durant l’adolescence et l’âge adulte, fondent des communautés de trekkies, de joueurs de Donjon & Dragons.

Mais qu’arrive-t-il au geek, celui qui recherche une connexion intense avec une réalité plus passionnante que l’ennui écrasant du quotidien, lorsqu’il tombe amoureux? Qu’arrive-t-il au geek qui se désintéresse de ses passions d’adolescence, qui en vient même à éprouver du dégoût pour elles? Lorsqu’il se met à croire que les jeux vidéo et les mangas sont coupables de l’avoir séparé des filles pendant trop longtemps? Qu’arrive-t-il au geek qui n’a plus d’amis pour partager son obsession pour Star Wars, parce que ses amis s’en fichent, boivent et courent après les filles? Qu’est-ce qui arrive au geek qui se retrouve seul dans sa chambre chez ses parents, dévoré par le désir pour une fille?

Ses parents ont toujours tout fait à sa place, mais ils ne peuvent pas lui trouver une blonde.

Le geek se sent ignoré des autres, invisible, insignifiant. Il se sent sous-estimé, rejeté, ignoré. Il est envieux, jaloux lorsqu’il croise des couples. Ses amis se font des blondes et lui fulmine dans son coin. Tout cela le blesse. Il est trop sensible. Il est timide, complexé, il n’est pas populaire. Il se sent coincé. Difforme. Asymétrique. Trop petit, trop maigre, trop faible, blême et maladif, trop gros, trop poilu, il se sent laid. Il bégaie. Il fait de l’acné. Il a des grosses lunettes épaisses. Il a les cheveux gras, mal coupés. Ses vêtements sont démodés. Des coton-ouatés informes. Des bas blancs.

Le geek ne pogne pas.

Il développe des forces secrètes dans l’attente qu’on le remarque un jour. Le geek est en hibernation. Il attend. Il attendra longtemps. Il doit apprendre la patience dans un étrange no man’s land où il n’a aucune idée de sa valeur ou même s’il pourra être désiré un jour. Il subit un entraînement forcé à la solitude et au rejet. Sa carapace se durcit.

Il est en retard dans une course à l’amour qui a commencé bien avant qu’il ne soit prêt. Il sent qu’il ne sera jamais prêt. Il ne pourra jamais participer. C’est un cercle vicieux, comme ces emplois qui demandent partout de l’expérience, mais où acquérir cette expérience lorsqu’on n’en a pas?

Je parle au masculin, mais les geeks, ce sont des gars et des filles. Adolescents ils sont séparés par un fossé qu’ils ne peuvent franchir. Ils se recroquevillent avec leurs passions et leurs amis et ne parlent jamais de leurs désirs, de leurs peurs, de leur honte. Ils vivent des amitiés de surface. Un manque, un vide les ronge. Mais cela se termine. Autour de vingt ans ils sortent de leurs tanières, ils boivent, ils fument, ils baisent, mais ils n’ont pas oublié leur vie solitaire. Ils en ont encore peur. Cela laisse des traces. Même quand on n’est plus geek, on continue de l’être.

On a été geek.
Je l’ai été plus longtemps que les autres.
Ma mémoire est longue.
Je n’oublie pas.

* * *

K. était une geek elle aussi. Adolescente, elle se sentait moche, insignifiante. Elle ne pognait pas. En attendant, elle avait lu des tas de livres, elle avait écrit des pages et des pages. Elle s’intéressait au cinéma. Elle songeait à étudier la philosophie. Quand je l’ai connue, sa chrysalide s’était déchirée. Sa métamorphose était accomplie, elle était devenue une fille sauvage, une hédoniste vorace, comme si elle voulait rattraper le temps perdu. Elle avait 18 ans. Moi 21, mais j’étais encore au stade larvaire.

K. était la blonde de mon ami virtuel Jonas. Ils s’étaient connus sur IRC. Ils sortaient ensemble même s’ils vivaient aux extrémités de la province. C’était l’internet d’autrefois : nous étions moins nombreux et dispersés, les liens entre nous n’étaient pas calqués sur notre réseau social réel, on pouvait tomber amoureux d’une fille de Val d’Or, de Sept-Îles, de Gaspé, de France.

Mon site Anomalie est né après de longues conversations sur IRC et ICQ avec eux. Ils étaient mes premiers lecteurs.

Je les ai rencontrés dans la réalité quelques temps après, au printemps 2000. Jonas m’avait invité pour sa fête, à Sorel. Mon père est venu me reconduire. J’étais encore intensément geek, timide et coincé, je ne disais presque rien. Le premier soir nous sommes allés marcher dans un petit boisé. Jonas avait un joint. Je ne voulais pas y toucher. Ils voulaient aller dans une taverne du coin. Je ne voulais pas. Je désapprouvais. Dans ma tête de geek en l’an 2000, boire et fumer, c’était pour les superficiels, les populaires. Je me sentais au-dessus de cela, je n’éprouvais que du mépris pour l’ivresse. Je ne voulais rien savoir. Je restais enfermé en moi-même. Au fond, j’avais peur.

Je ne m’étais encore rien approprié de cela. Ça allait venir. Trois ans plus tard, je buvais et fumais des joints en regardant le trafic sur le chemin Ste-Foy, en écoutant du black metal avec mon pote de philosophie. En 2000, j’en étais encore loin.

J’ai dormi chez Jonas, gêné de penser à ce que K. et lui devaient faire dans la chambre au bout du couloir. Le lendemain, Jonas nous a fait visiter son cégep. K. s’est tout de suite précipitée sur un ordinateur pour se loguer sur IRC et se lancer dans trois conversations simultanées avec les amis de son patelin. J’étais derrière elle, les bras croisés. Je la regardais faire. Elle avait oublié ma présence. Aujourd’hui tout le monde se texte dans le visage, on ne se parle plus, on ne s’écoute plus, mais la désertion du réel était déjà commencée en 2000 et K. était l’une des premières victimes. Chatter avec elle demandait se s’armer de patience – elle parlait à tout le monde en même temps. Dans la grande salle d’ordinateur vide du cégep, elle tapait à toute vitesse sur le clavier et je me demandais ce que je foutais là. Pourquoi elle ne me parlait pas? J’étais là, avec elle. Pourquoi étais-je venu ici? J’arrivais à peine à lui parler, à parler à Jonas. Ils n’avaient rien à me dire. Le malaise depuis la veille était à couper au couteau. J’étais déçu. J’avais l’impression d’avoir été stupide, de m’être trompé. Ce n’était pas des amis, ces gens avec qui je passais toutes mes soirées sur IRC et ICQ. Et s’ils n’étaient pas mes amis, je n’avais plus d’amis. Je sentais le monde rétrécir comme le compacteur de déchet de Star Wars.

Nous avons ensuite marché tous les trois une longue heure sur un boulevard commercial sordide – centre d’achats, garages, lampadaires à perte de vue – sous une pluie torrentielle. Une averse glaciale qui n’en finissait plus. Nous étions frigorifiés.

Jonas travaillait comme emballeur au Provigo. K. et moi, nous n’avions rien d’autre à faire que d’attendre qu’il termine son shift. Nous sommes allés au Tim Horton’s, tous les deux grelottants, les vêtements détrempés. Quatre heures à tuer, à essayer de se sécher le plus vite possible pour ne pas attraper de pneumonie.

K. et moi, nous avons enfin parlé. Nous avons discuté pendant plus de quatre heures, sans interruption, sans même se lever pour se dégourdir les jambes, échangeant des idées à vitesse fulgurante, comme un match de pingpong de champions du monde. Comme si on se connaissait depuis toujours. Comme les meilleurs amis du monde. Je ne sais plus de quoi on a parlé, mais je sais que c’est une des conversations les plus importantes de ma vie.

C’est à ce moment que je suis né.

* * *

Au début 2000 j’étais profondément enfoncé dans le mutisme. Je fantasmais sur l’idée d’une « vraie conversation », comme j’arrivais à en avoir parfois sur internet, mais jamais dans la réalité. Mes rares amis, je les aimais bien, mais ils ne parlaient que de films de hongkong et de consoles de jeux vidéo rétro. Ils ne voyaient pas la nécessité de sortir de leur refuge geek confortable. Mon meilleur pote en design graphique avait même une blonde – une très belle fille – et demeurait tout de même un sacré geek, comics, films asiatiques, figurines de Star Wars, Dreamcast, c’était son langage. Je ne comprenais pas comment il s’y était pris pour attirer une fille. Elle ne pouvait quand même pas tomber du ciel.

K. est la première a m’avoir offert ce que je voulais, une « vraie conversation ». Elle est la première à m’avoir écouté, à m’avoir donné l’impression de pouvoir être autre chose qu’un geek. Avec elle je me suis mis à parler de la vie. Je me suis mis à parler d’idées. Nous parlions de philosophie, de littérature. Enfin quelqu’un qui lisait autre chose que des comics ou des mangas. Elle était plus jeune que moi et me parlait de Sartre et Camus, de Simone de Beauvoir, d’Emmanuel Kant. Je n’y connaissais rien encore mais j’étais fasciné. C’était un passage dans un autre monde. Je n’ai pas voulu revenir en arrière par la suite.

Elle avait une page web personnelle faites en HTML : du texte blanc sur fond noir, rien d’autre. Elle racontait ses péripéties avec ses amis. Des gars et des filles qui sortent, boivent, s’amusent, des histoires tordues, son meilleur ami qui tombe amoureux d’elle et devient méchant et possessif. Je l’enviais. Je rêvais d’une vie de ce genre, même si je me méfiais de l’alcool, de l’ivresse, de toute forme de débauche. Après l’avoir rencontrée en réalité, mon nom a commencé à apparaître sur son site. Elle parlait toujours de moi en termes extrêmement élogieux. Le seul, l’unique, le formidable Jean-Philippe Morin. J’étais étonné de voir qu’une fille pouvait avoir de l’admiration et de l’affection pour moi. L’image de moi qu’elle me renvoyait était surprenante : un intellectuel, un artiste. Je n’avais pas même encore commencé à désirer devenir cela, mais elle me considérait déjà comme un penseur, un philosophe, quelqu’un de brillant, d’intéressant, de charmant. Rien à voir avec un geek asocial et repoussant. Elle me bombardait de compliments. Les gars ne se complimentent jamais, je n’avais jamais rien vécu de semblable.

Elle a révélé ma puissance endormie. Une femme était nécessaire pour cela – les gars renforçaient ma tendance à fuir le réel, m’aspiraient avec eux dans leurs mondes imaginaires, comme si c’était le seul moyen d’entrer à contact avec d’autres êtres humains, par la médiation d’obsessions pour des films, des jeux vidéo, des bande-dessinées. Seule une femme pouvait me faire sortir de tout cela, m’amener à parler de la vie, intensifier mon désir d’écrire, de lire, de penser. De vivre.

Je lui dois beaucoup.

Nous avons échangé une correspondance abondante à travers l’ère d’IRC, de ICQ, puis de msn. Parfois par courriel aussi. Nos rencontres réelles étaient rares. Elle vivait loin. Elle était toujours occupée, dispersée, rarement disponible. Elle voyageait beaucoup. Sur le net, elle était présente, mais dans le réel elle m’échappait. Elle faisait souvent miroiter des possibilités de rencontres qui ne réalisaient pas. Je n’étais jamais déçu. J’étais content de la connaître, pour moi c’était déjà beaucoup.

Avec elle, c’était un peu comme avec la petite fille de neuf ans de Sept-Îles.

Pendant environ trois ans, je l’ai considérée comme ma meilleure amie.

* * *

Deux ans plus tard, mai 2002. J’avais 23 ans. Je n’avais toujours pas de blonde, malgré la douzaine de filles que j’avais rencontrées grâce à ma page Anomalie. Le cocon était fendu, j’étais sorti de mon état embryonnaire. Je sortais, buvais, voyait du monde, j’écrivais, je lisais, je parlais beaucoup et fort, mais il ne se passait toujours rien. Je n’avais pas encore de blonde. J’étais brûlant de frustration. J’étais un jeune homme en colère.

 Au banc circulaire de Berri-UQAM, K. est apparue devant moi : « Jean-Philippe! Je suis tellement contente de te voir! » Becs sur les joues, elle me serre dans ses bras. C’est la première fille à faire cela avec moi. Elle riait de moi parce que je rougissais à chaque fois. Elle le faisait quand même. On ne s’était pas vu depuis un an. Avant que je parte pour plus d’un mois au Japon, elle voulait me voir.

On a marché vers le Sainte-Élizabeth, le pub situé derrière le pavillon de design de l’UQAM. L’endroit était surchargé de souvenirs de mes échecs amoureux passés. Un endroit hanté. Ce n’est pas grave. J’étais partant pour un exorcisme. On s’est installé au deuxième étage, dans la verrière, dans un coin sombre et bruyant.

On s’est tout de suite lancé dans une conversation à vitesse supersonique, comme toujours. Je lui ai raconté mes histoires de filles récentes. Celle qui avait accaparé mon esprit la majorité de 2001. Je ne la voyais plus depuis des mois mais j’étais encore torturé par ce qui aurait dû se passer. Je traînais une longue peine d’amour mal guérie.

Elle m’a parlé d’une amie qui étudiait en design graphique comme moi, qui lui avait parlé de moi. Un gars au cheveux rasés, toujours habillé en noir de la tête aux pieds, au long manteau de cuir, avec une chaîne attachée à ses jeans.

— Elle dit que tu es vraiment bizarre, que tu es toujours à l’écart et que tu ne parles à personne.
— C’est vrai. Bien, ça dépend. Dans certains cours. Ceux où je ne connais personne.
— Mais moi je te connais! Je sais que ce n’est pas vrai! Je sais que tu parles en maudit! Il y a trois ans, je trouvais que tu parlais, mais là…. maudit que tu parles! T’es pas arrêtable!
—  Bah, parler… Je pense que j’écris mieux que je parle.
—  Il y a deux ans, j’aurais dit ça, mais là je dirais que tu parles aussi bien que t’écris!

Encore une fois, comme depuis le début, elle me faisait des tas de compliments. Un torrent d’éloges. Elle disait aussi me considérer comme un de ses meilleurs amis, même si on ne s’était vu en réalité que cinq fois en trois ans. Elle faisait du bien à mon petit ego meurtri.

Plus on buvait, plus on descendait bas. Elle me racontait les gars qu’elle s’était tapés en voyage. À mon tour, j’en suis venu à raconter mes histoires de couchette.

— Une fuckfriend! Toi!? Le pur, le doux, le gentil Jean-Philippe?
— Bah. Elle ne veut plus rien savoir de moi.
— Comment ça? Raconte!

La fuckfriend était une fille plus grande que moi. Même si elle était mineure, elle avait l’air bien plus vieille que moi. Elle avait un corps de femme mature. Elle disait avoir couché avec sept gars, tous plus vieux qu’elle, souvent plus vieux que moi aussi. Elle lisait ma page web depuis longtemps et voulait baiser, elle ne cessait de me le proposer par msn. En réalité, elle me tapait un peu sur les nerfs. Elle me paraissait immature, trop bavarde, vulgaire.

Mon esprit est allergique à la vulgarité. Je refuse de faire entrer certains mots dans mon vocabulaire courant : plotte, boules, fourrer, bite, queue, jamais je ne prononce ces mots sales, je ne les écris qu’en mettant des gants de plastique. Je blasphème abondamment le seigneur et ses accessoires, mais le cul, je n’en parle jamais. Je suis prude. Le sexe pour moi doit rester quelque chose de propre, d’inodore, de silencieux. C’est l’influence des images pornographiques regardées en silence pendant des années – du sexe abstrait, impalpable, hygiénique. En suspension. Comme de la musique.

— Tu as couché avec?
— Ouais. Trois fois.
— Hein? Raconte!
— Hmm. Oké. La première fois, c’était chez nous. Mes parents n’étaient pas là. Mon frère oui, il était dans le sous-sol. Je lui ai dit : « Ne viens pas me déranger, j’invite une fille! ». Il a rit de moi. Jean-Philippe avec une fille! Impossible! J’ai piqué une bouteille de fort à mon père dans la chambre froide, je sais même plus quoi. De la vodka je pense. À un moment donné mon frère a commencé à monter les marches, il s’est mis à crier « Heille JP! Viens voir ça! ». Ma porte ne verrouille pas. J’ai poussé mon fauteuil devant la porte. La fille a éclaté de rire. Mon frère a compris.
— Voyons donc… et puis là, vous avez fait ça sans préambule, de même, bang bang?
— On a pris de grandes gorgées de fort, chacun. Après on s’est frôlé les pieds. Puis ensuite, tout nus. Elle se rase! C’était hot!
— Hé bien… c’était ta première fois? À vie, je veux dire.
— Non. La deuxième. Mais la première compte pas. C’était minable.

Ce soir-là, j’avais envie de montrer que même les geeks poussé à bout par frustration peuvent devenir de sales pervers. J’avais le cœur lourd. Je voulais me défouler. Des envies d’autodestruction. Je faisais exprès d’être explicite pour la première fois de ma vie. Je faisais l’effort délibéré d’aller chercher ce que je pouvais trouver comme minces traces de vulgarité dans ma vie. Une tentative de passer dans l’autre camp, celui des baiseurs, des salauds, des gagnants. Je voulais déserter les geeks, trahir mon espèce, échapper à la malédiction millénaire de la solitude. Sortir du no man’s land pour de bon.

— La deuxième fois, c’était chez elle. En plein après-midi. Je l’attendais au métro, elle est venue me chercher, je ne pouvais pas marcher droit en traversant le parc tellement j’étais bandé. On savait ce qu’on allait faire même si on n’en disait pas un mot. C’est parfait comme ça. On est entré chez elle, on est descendu dans le sous-sol, dans sa chambre. On s’est déshabillés tout de suite. C’était vraiment hot! Mais tout de suite après que je sois venu, quelqu’un dévale les marches du sous-sol! Puis ça cogne à la porte. Super fort!
— Fuck!
— C’était son frère. Elle s’est rhabillée en vitesse, en criant, juste un t-shirt et ses bobettes. J’ai roulé en position fœtale sous les draps. J’étais nu, je tentais de ne pas respirer, d’être immobile, je faisais le mort. Je n’avais même pas encore enlevé le condom, ça pendait froid au bout de… Et là son frère a ouvert la porte! Elle l’a refermé de force, elle a commencé à se chamailler avec comme si c’était une petite fille. Elle criait comme une débile : « Maman! Il veut pas me laisser tranquille! » Comme une enfant!
— Shit!
— Disons que j’avais hâte que ça se calme. Il a fini par lâcher la porte, mais je l’entendais faire du grabuge dans le sous-sol, juste à côté. Un vrai petit con. Il faisait une ronde pour écœurer sa grande sœur. Quand c’est devenu silencieux, je suis sorti des draps, je me suis rhabillé en vitesse et j’ai dit à ma fuckfriend que je devais partir sur le champ. Elle voulait venir avec moi. J’ai dit que ce n’était pas nécessaire. Elle a insisté. J’ai profité de l’accalmie, je suis sorti de la chambre et j’ai marché le plus vite que je pouvais vers la sortie. En ligne droite. Sans regarder autour de moi. Mais avec ma vision périphérique, j’ai vu son frère. En haut, dans une autre pièce, j’ai vu quelqu’un d’autre. Son père, peut-être. Sa famille était revenue. Je n’ai rien dit à personne. Je n’ai jamais lacé mes souliers aussi vite. Je suis sorti sans l’attendre, sans regarder derrière. Elle a couru me rejoindre sur le trottoir, elle voulait me reconduire au métro. Avant de partir elle voulait m’embrasser et me serrer dans ses bras. Je n’avais pas la tête à ça, mais je l’ai fait pareil.

J’ai pris une grande gorgée. K. m’écoutait.

— Ce n’est pas tout. Il y a eu une troisième fois. C’était encore chez moi. La maison était déserte, mes parents n’étaient pas là, mon frère non plus. C’était en plein après-midi encore. Il faisait gris et froid, c’était la fin novembre. Il pleuvait. Une journée vraiment sombre, comme si le soleil ne s’était jamais levé au complet. Ça n’avait pas l’air de lui tenter de venir, mais j’ai insisté. Elle ne voulait pas prendre l’autobus pour venir me rejoindre. J’ai dû emprunter l’auto de mes parents.
— Hein? Mais tu ne conduis pas!
— J’ai un permis. Je ne conduis presque jamais, je sais. J’ai dû conduire cinq fois dans ma vie, juste pour aller au dépanneur, genre. J’étais vraiment stressé. J’ai pris l’autoroute jusqu’au métro Longueuil. C’est pas comme en vélo, j’ai l’impression de flotter dans le vide, je ne sens pas le contact avec la route. Je n’aime pas ça. C’est trop irréel. C’est dangereux pour moi. Je pourrais partir dans la lune et emboutir un lampadaire.
— Pas d’accident?
— Non. Elle m’attendait au métro. Je l’ai ramenée chez moi, elle parlait tout le temps, c’était difficile de se concentrer sur la conduite. On est monté en haut. Je voulais pouvoir barrer la porte, on est allé dans la chambre d’amis à côté de la mienne. On a rien bu cette fois-là. On s’est déshabillés vite mais ça n’avait pas l’air d’y tenter trop trop. Go, cunnilingus. Elle se rase, cette fille là!
— Tu l’as dit tantôt. T’es saoul, Jean-Philippe.

Elle fronçait les sourcils. On était rendu à notre deuxième pichet, j’éclusais à toute vitesse. J’oubliais à qui je racontais tout ça, pourquoi je le racontais. Ça devait seulement sortir. Je n’en avais parlé à personne avant elle.

— Oui, je suis saoul! Le problème, sais-tu c’est quoi? C’est trop excitant de lécher une fille quand on est tout nu. Comme un cave je me frottais sur le lit en le faisant. Après, dès que je suis entré en elle, je suis venu d’un coup. Même pas eu le temps de faire un mouvement. Paf! J’étais bien trop excité. Comme dans American Pie quand la fille touche le gars au coude et il vient tout de suite dans ses culottes, genre. J’ai raté mon coup, j’étais frustré. Alors j’ai voulu recommencer tout de suite après. Mais elle ne voulait pas. Elle voulait se rhabiller.
— Tu ne pouvais pas la forcer!
— Crisse, j’ai attendu ça longtemps. Elle n’arrêtait pas de me parler de cul tout le temps par msn. Pourquoi en parler autant si tu ne veux pas le faire?
— Des fois, ce n’est pas le moment…
— Faut saisir les occasions!

J’ai cogné la table, nos verres ont passé proche de se renverser. Je criais presque, la musique était trop forte dans le bar. Je devais me pencher tout près de K. Je l’ai regardée dans les yeux.

— Après, j’ai fait ça.

J’ai mimé le geste que j’avais fait. J’ai pointé entre mes jambes, j’ai pointé sa bouche.

— Voyons, tu ne peux pas faire ça, Jean-Philippe!
— Bien quoi?
— Ça ne se demande pas!
— Comment ça, ça ne se demande pas? Elle voulait baiser, je peux bien lui demander ce que je veux! La première fois, je lui avais bien demandé ça. Elle l’avait fait.

J’ai fait un autre geste. J’ai pointé sa main, j’ai pointé entre mes jambes.

— Mais non. Ça ne marche pas comme ça.
— Anyway, elle n’a pas voulu. Elle voulait se rhabiller. Je l’ai laissée faire. J’étais déçu. Frustré. Elle n’avait pas l’air de bonne humeur.
— Bien, je comprends! Qu’est-ce que vous avez fait?
— Rien. Elle voulait partir.
— Tu es allé la reconduire?
— Non. Je lui ai dit : « Va prendre l’autobus. »
— Ah, maudit!

K. a rit, mais en même temps, elle était mal à l’aise, je le voyais bien. Tout cela avait l’air de la heurter. C’était trop surprenant. Un geek n’est pas supposé être capable de machisme débile, même à un aussi bas degré. Encore moins d’en être fier. Moi qui suis toujours trop gentil, qui se sent insipide et fade. Ses yeux brillaient.

— Tu l’as revue?
— Ouais, une fois. Mais elle ne veut plus coucher avec moi. On est allé au cinéma. Je ne me souviens même pas du film. Je m’en foutais. Je me suis juste blotti à côté d’elle et je prenais de grandes respirations dans le creux de son cou. Elle revenait d’une randonnée dans le bois, elle ne s’était pas lavée depuis des jours. Son odeur était intoxicante. La meilleure odeur du monde, avec celle d’un livre neuf. Un gros high de phéromones. J’étais bandé en tabarnak.
— Mais cette fille-là… Elle ne t’intéresse pas?
— Elle sent bon.
— Tu n’es pas amoureux d’elle?
— Mais non. Pas du tout. Je m’en sacre. Je m’en fouette. Je m’en calice.
— Et elle, elle est amoureuse de toi?

Je n’y avais pas pensé une seconde. Je ne savais pas. Je ne l’avais jamais prise au sérieux. Cette fille n’était pas une geek. Elle était populaire. Des tas de gars lui tournaient autour, elle se pognait tous les gars qu’elle voulait. Je n’étais qu’un jouet pour elle. Elle ne pouvait pas être amoureuse de moi. Elle vivait dans l’autre monde, le monde parallèle de ceux qui n’ont pas de cœur, le monde de ceux qui s’amusent, de ceux qui arrivent à vivre sans jamais se faire mal. Je ne voulais pas y penser. J’ai haussé les épaules.

On est sorti du Sainte-Élisabeth après le last call. Il pleuvait mais je ne m’en rendais pas compte. On marchait de travers, K. était encore plus saoule que moi. On a marché longtemps en remontant St-Denis. Elle voulait aller bouffer au Rapido. Elle m’a payé la pizza, comme elle a payé la plupart des bières de la soirée. Je me souviens avoir renversé un pichet d’eau sur la table, je me souviens que la serveuse me crucifiait avec ses yeux méchants. Le visage de K. ne cessait de se métamorphoser devant moi, parfois elle avait les cheveux attachés, parfois détachés. Des cheveux noirs, qui dévoraient toute la lumière. Ses yeux étaient tout petits, noirs et presque bridés. Je ne sais plus de quoi on parlait, mais on parlait encore. Il était bien  trop tard pour que je retourne sur la rive-sud chez mes parents. Elle m’a dit :

— Viens avec moi.

* * *

Les geeks sont aveugles. Ils ne pensent pas qu’on puisse s’intéresser à eux. Tout indice dans cette direction est considéré comme une blague, une parodie. Une pure fiction. Un geek ne peut croire qu’on puisse être amoureux de lui. Il ne peut prendre cela au sérieux.

— Tu es bien beau aujourd’hui.

Elle dit ça juste pour lui faire plaisir.

— Tu dois faire chavirer les cœurs.

Cela sonne comme du sarcasme à ses oreilles.

— Tu es vraiment intéressant.

Il est intéressant à lire ou à la limite à écouter, mais pas dans un lit ou comme copain.

Le geek ne peut nuire à quiconque, il est intangible, il n’a pas de substance. Il fait un effort désespéré pour exister mais il ne fait que clignoter dans le réel, apparaître une seconde et se dissiper ensuite. Les geeks sont des hologrammes.

J’ai toujours classé K. dans la catégorie « amie ». Je n’ai jamais une seconde considéré que quelque chose puisse se passer entre nous.

Elle est plus grande que moi.

* * *

Elle a payé un taxi jusqu’à l’appartement de sa sœur, dans Villeray. L’appartement était à elle pour la fin de semaine. Elle m’a invité dans le grand lit de sa sœur, à ses côtés.

— Il ne faut pas, ça risque de tout gâcher, on est juste amis, tu n’es pas assez grand.

Elle se parlait tout seul. Je ne désirais rien de précis. Je ne comprenais pas trop ce qu’elle racontait. J’avais la tête ailleurs. Je pensais encore à celle que j’avais perdue, celle que je n’avais jamais eue, dont le souvenir n’allait pas me quitter même une seconde au Japon le mois suivant, ce pays où je voulais aller pour expérimenter l’idée qu’on ne peut s’échapper à soi-même. Je sentais l’approche du désespoir. Savoir que cette fille dans le lit à côté de moi n’était qu’une amie, cela me semblait une insulte cruelle. Je voulais être ailleurs. Encore.

Je lui ai dit :

— Si tu veux qu’on ne fasse rien, j’ai une idée. Quand j’étais petit, que j’avais peur et que je n’arrivais pas à dormir, on collait nos lits, mon frère et moi, et on se prenait par la main. Donne-moi ta main.

Elle m’a donné sa main, je l’ai serrée fort.

— Je trouve ça tellement cute!

Cute, c’est tout ce que j’arrivais à être pour les filles, à ce moment de ma vie. Elle m’a dit « viens ici », elle m’a serré dans ses bras. Elle me caressait doucement, dans le dos, sur les bras, dans les cheveux. Je ne voulais pas que ça dégénère, je suis resté immobile. J’ai commencé à parler.

C’était mon discours de 2002, celui que je ne cessais d’écrire, de répéter sans cesse autour de moi, celui qui à la fois attirait les filles puis les repoussait ensuite quand elles sentaient ce qui était dissimulé en dessous. C’était une complainte. Une lamentation. De la détresse concentrée. Le présent n’existe pas, il nous glisse entre les doigts, il est impossible d’être là, nous sommes déjà plus tard, tout est déjà terminé avant d’être commencé, nous sommes déjà morts, nous sommes des spectres, on ne peut se toucher mais seulement se passer à travers les uns les autres, le monde n’a pas de substance, tout est léger, dépourvu de sens, futile. Le monde n’est que vapeur aussitôt dispersée. J’ai parlé du mal. Le réel est mauvais. Le réel est souffrance, manque. En 2002 j’étais nihiliste. J’étais gnostique. Solipsiste. Une carapace pour cacher que j’étais frustré, seul, désespéré.

— Je ne suis pas capable d’être là.
— Essaie, profites-en.
— J’essaie tellement, si tu savais comment j’essaie…

Elle m’a serré dans ses bras encore. Je lui ai dit de cesser de me torturer. Ça ne servait à rien de me donner ce réconfort. Je voulais une blonde, pas une amie. Je lui ai demandé si elle voulait dormir.

— J’aime mieux t’écouter parler que dormir.

Elle a dit que si je l’embrassais, elle allait craquer. Mais je ne voulais pas.

— Tu raconteras ton discours à ta fuckfriend, elle va t’en faire un, fucking blow-job, je te le garanti…

Elle m’a dit de me tourner sur le dos. Elle s’est blottie contre moi, sur le côté. Puis elle a glissé vers mes pantalons, pour me les enlever, et elle a commencé à me faire une fellation. J’étais surpris. Ça ne fonctionnait pas. Je ne bandais pas. Ça me faisait plus de mal que de bien et je ne comprenais pas pourquoi. Je lui ai dit : « Tu aurais dû en regarder, des films de cul, tu saurais comment faire! ». J’ai appris qu’une pipe ne se demande pas, mais que l’idée peut contaminer par accident l’esprit de ta meilleure amie.

Elle a laissé tomber et elle est remontée près de moi, elle disait encore qu’on ne devait pas s’embrasser, mais on l’a fait quand même.

— C’est seulement la deuxième fois que j’embrasse un gars dont je ne suis pas amoureuse.

Je lui ai demandé pourquoi elle le faisait, alors.

— Parce que je t’aime bien.

Le mot « bien » m’a fait rire. Un rire froid, un rire de désespéré. Je l’aimais « bien », moi aussi. J’ai voulu entrer ma main dans sa culotte, par esprit de réciprocité, mais elle l’a repoussée.

Elle a dit que la première fois qu’elle a lu ma page, elle a cru que j’étais l’homme de sa vie. Mais elle se trompait. Elle disait qu’il me manquait quelque chose.

— Quoi? Qu’est-ce qu’il me manque?

— Il te manque trois centimètres.

Elle ne parlait pas de ma queue.

* * *

Le lendemain matin, on a fait comme s’il ne s’était rien passé. Elle m’a reconduit jusqu’au métro, m’a encore fait la bise sur les joues, puis a déclaré avec un grand sourire.

— C’est ici qu’on se quitte, Jean-Philippe Morin!

C’était exact. Je ne l’ai pas revue de l’été. Je ne l’ai pas revue avant plusieurs années.

La veille, à nos retrouvailles au banc circulaire de Berri-UQAM, elle avait dit : « On va avoir un bel été! », comme si c’était la première d’une longue série de rencontres. Elles n’ont pas eu lieu. À la fin de l’été, je suis parti pour Québec.

À partir de ce moment, elle s’est éloignée de moi. Elle n’était plus vraiment ma meilleure amie. Nos contacts sont devenus rares.

* * *

Dans cette histoire c’est dans la tête d’une autre que se tramaient des désirs contradictoires et compliqués et moi je marchais droit comme un somnambule, distrait et aveugle, sans croire que je puisse heurter quiconque. Je ne peux pas être coupant. Je suis inoffensif par nature. Le trash des geeks est accidentel.

La dernière fois que j’ai revu K. c’était à mon retour à Montréal en 2005. Je l’avais invitée au pub McCarold’s pour qu’elle puisse rencontrer ma blonde. Elle nous attendait à l’entrée du pub alors que ma blonde attendait dans le fond, j’ai dû aller chercher K. seul. La première chose qu’elle m’a dit est « Tu es ben beau! » et puis ensuite « Voyons, dans mon souvenir tu étais bien plus petit! ». J’ai répliqué, un peu piqué, « Je ne suis pas un nain », mais c’était peut-être les talons de mes souliers, je ne sais pas – notre différence de taille paraissait minime.

Je l’ai reconduit vers le fond du bar, où ma blonde nous attendait. « J’étais vraiment curieuse de rencontrer la blonde de Jean-Philippe Morin! » K. et moi, on s’est rappelé nos souvenirs de l’internet antique de l’an 2000, on s’est vite perdus dans une conversation ultra-rapide, comme si on n’avait jamais cessé de parler. Ma blonde restait en retrait, ne disait presque rien. Elle nous écoutait.

À la fin, K. a insisté qu’elle sera très occupée les prochains mois et qu’on ne pourra pas se revoir de l’été et même à l’automne ce sera difficile. J’ai haussé les épaules. Elle disait toujours ce genre de chose.

Les geeks aimeraient bien être méchants, raconter qu’ils sont capables de briser des cœurs. S’ils le font ils ne s’en rendent pas compte. Il ne leur reste que des fragments d’histoire ambiguë à raconter, des histoires où les événements ont presque lieu mais ne se produisent pas.

Il n’est rien arrivé de grave entre moi et ma meilleure amie. Il ne pouvait rien se passer.

Elle est plus grande que moi.

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Comments
4 Responses to “Au lit avec ma meilleure amie”
  1. Stéphane Ranger dit :

    You rock!

  2. Jonathan dit :

    J’ai lu les cinq textes en rafale hier, et j’ai franchement adoré!
    J’espère sincèrement que tu seras publié prochainement, je serai un acheteur à coup sûr! En attendant, je me rabattrai probablement sur quelques archives de ton blog.

  3. Philippe dit :

    Wow, une belle découverte! C’est vraiment bien bravo!

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