La culture du mépris (AJOUT)

NDLR : Suite à une courte discussion avec un de ses lecteurs, le Mercenaire a jugé bon d’ajouter quelques hyperliens au texte, histoire de pointer certaines sources du mépris dont il parle.

Vient un temps où tu ne sais plus quoi dire. Parce que tant a été dit et si peu a été entendu. Aussi parce que tu atteins le nerf, l’endroit hypersensible où plus rien ne peut se dire ni s’entendre; l’endroit où la lutte ne s’organise plus qu’entre deux adversaires dépouillés et irréductibles qui ont dévoré l’arbitre vivant.
J’ai l’impression que le débat qui agite la province depuis 3 mois a pris la forme d’un dialogue de sourds. Les arguments se confondent en une masse sonore cacophonique et inintelligible. La discussion n’accouche plus de rien. Les camps sont choisis et leurs représentants ne changeront plus leur fusil d’épaule. Depuis le début de la crise, il y a eu assez de textes d’opinions, assez d’articles de fonds, assez de données compilées qui ont circulé pour que le commun des mortels (voulant bien fournir l’effort de s’informer) puisse se faire une idée claire de la chose, du monstre, en fait, qui remue et qui inquiète les mauvaises personnes. Ceux qui ne sont pas encore convaincus refuseront de l’être. Tout ce que je ne vois plus, c’est deux idéologies incarnées qui se tapent sur la gueule; tout ce qui reste à l’oreille, c’est le bruit des claques… voire celui des coups de matraques, des sirènes et du verre qui éclate sous les brumes lacrymogènes du centre-ville de Montréal ou sous celles de Victoriaville. C’est dans ce vacarme qu’on a évacué, dévalué, déformé, voire occulté, le débat fondamental dans lequel s’inscrit la hausse des frais de scolarité. C’est au nom de ce vacarme qu’on a frappé d’anathème le droit de manifester. Je ne veux pas vous servir un autre texte qui viserait à vous démontrer que la hausse des frais de scolarité est injustifiable, chiffres et arguments à l’appui. Je me vais contenter de répéter qu’une mesure d’austérité est inacceptable lorsqu’elle est commandée par un gouvernement corrompu qui gère le fric public de manière ouvertement douteuse. Période.

Ce dont je veux parler surnage sur les vagues de cette crise. Je veux parler du mépris (voire de l’ironie, ça dépend de ton degré de coolness) qui travestit maintenant tout débat, toute question de société. Un mépris dirigé. Envers tout ce qui n’a rien de l’honnête travailleur yes-man, responsable et endetté. Je parle du mépris qu’une génération cultive envers une autre. Je parle d’un mépris soutenu par la doxa d’une certaine droite néolibérale sous l’œil de laquelle l’individuel aura toujours plus de valeur que le collectif et qui réussit à convaincre que le collectif est létal pour l’individuel. Parce que t’sais, ce que le gouvernement te prend à toi, dans l’immédiat, petit contribuable sans défense, c’est bien plus inquiétant que ce qu’il nous vole à nous tous, sur des générations. Sauf qu’à’ shot de centaines de milliers que vous êtes, chers petits contribuables, si vous cessiez de contribuer pour trancher la main qui plonge dans vos poches à coup de fausses promesses, vous ne seriez plus petits. Et vous seriez encore moins sans défense. Mais personne d’entre vous ne se lève. « Les gens en ont marre. Ils ne croient plus à rien. » Bien-sûr. Le cynisme. Voilà bien une forme trompeuse de docilité; voilà bien une forme dégénérée et inefficace de posture critique. Et du cynisme au mépris, y’a qu’une rue à traverser. Pour t’en convaincre, lis une note de la Clique du plateau. Lis aussi les commentaires qui se répandent en-dessous.

Ce mépris n’est pas un fait nouveau. J’en témoigne depuis longtemps en errant sur ces hauts lieux du discours qu’a défrichés le web 2.0, ces lieux, dis-je, où l’on peut s’exprimer sans orthographe ni éthique. C’est de ce mépris dont je parle : celui qui nous fait ignorer les enveloppes brunes mais qui nous fait souhaiter l’abolition des subventions en culture.  Celui qui nous fait cracher sur ceux qui manifestent mais qui nous ferme les yeux sur la corruption endémique qui règne sur les milieux politiques. Celui qui nous fait haïr les intellectuels, qui nous fait vomir sur les artistes, qui nous rend allergique aux prétentions citoyennes des individus occupés à autre chose que la ouate de leur nombril et qui jurent par autre chose que le gros bon sens.
Je parle de ce mépris qui nous fait confondre brutalité policière et protection de l’État de droit.
Ce mépris, il est dans la gueule des Stéphane Gendron, des Éric Duhaime, des Richard Martineau, des Normand Lester, des Gilles Proulx, des animateurs de radio poubelle, des animateurs de Sun News. Il gargouille dans la gueule de ces fleurons de la liberté d’expression sans éthique ni principe. Je parle du même mépris avec lequel on a dansé sur la tombe de Lhasa de Sela, on a ri de l’arrestation d’Alexis Martin (voir certains commentaires); je parle de ce mépris avec lequel on dénonce les « béesses de luxe » qui foisonnent dans notre système communiste en plein naufrage. Je parle de ce mépris qui élargit les fossés et disloque la société en groupes autonomes et hostiles. Je parle de ce mépris qu’on justifie par l’avènement d’une apocalypse financière imminente, annoncée par des prophètes de pacotille qui engrangent les milliards en psalmodiant que les coffres se sont vidés sous les coûts astronomiques du filet social. Je parle de ce mépris qu’on justifie au nom des temps durs à venir ou d’une pénurie si grande que seuls l’utile et le rentable à court terme seront dignes d’être sauvés. Car à l’aube de ces temps obscurs, il faudra s’en remettre au déisme douteux des économistes de droite avec leur main invisible et régulatrice, salut inespéré de nos marchés, de notre destin.

Je parle de mépris car c’est bien tout ce qui nous reste. Pour discuter entre nous. Dans la mêlée. Sous les regards satisfaits de nos césars contemporains. Les arguments et la rhétorique s’en sont allés à vau-l’eau. Les phrases sont défaites puis refaites devant nos yeux, éventrées, éviscérées puis emplies de merde bon-marché sans qu’on ne se permette un petit juron, sans qu’on ne se pose la moindre question. Encore faudrait-il se souvenir comment ça se formule, ça, une question. Les armes du discours sont émoussées par une clique qui les monopolise et les démantèle un peu plus à chaque jour. Une autre forme de Renaissance se prépare. Un genre de mise au tombeau. Les paroles se boivent sans résistance. On se renfonce l’écaille dans l’œil, volontairement. Ça saigne. Et puis? Inutile de convaincre, de débattre. Les convaincus sont aussi irraisonnables que les croyants. Les autres sont les infidèles, les hérétiques, dans une époque où les sophistes ont réussi à faire l’économie définitive des discours, à interdire à jamais le lieu du débat, à faire du mépris la prise de parole suprême.
Après le déluge, le mépris, c’est bien tout ce qui nous restera. Il teinte maintenant toute parole, contamine tout discours et annule toute discussion. Il va même jusqu’à empêcher de conjuguer certains verbes à la première personne du pluriel. Et pendant que nous perdrons notre temps à nous mépriser jusqu’à en inaugurer la culture, les grands de ce monde continueront de réécrire nos droits et de s’arroger nos richesses. En riant. Au-dessus de la mêlée.

Illustration : Marlène Paquin

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Comments
One Response to “La culture du mépris (AJOUT)”
  1. Lora Zepam dit :

    Ça fait déjà des semaines que je me répète mentalement « le mépris n’aura qu’un temps », titre d’un film d’Arthur Lamothe que Mathieu a utilisé comme slogan sur sa belle pancarte de manifestant plein d’espoir. Il m’en reste encore, de l’espoir. Plein plein. En veux-tu?

    Le mépris n’aura qu’un temps, et nous on reste debout.

    Merci Stéphane pour le beau texte, merci Marlène pour la belle illustration.

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