Le hanneton aka barbeau

C’est le monstre de mon enfance. La terreur de mes nuits.

Le Bonhomme Sept Heures, le Yâwbe, les pédophiles pis le Père Noël, ça marchait pas avec moi. Ce qui m’effrayait au plus haut point, c’était les barbeaux. J’ai un souvenir très très précis : j’ai quatre ou cinq ans, je suis dans la cour avec ma soeur et on voit un barbeau. Puisqu’on le considère comme un insecte méchant, ma soeur lui plante une épingle à couche dans le dos. Une épaisse goutte blanche perle. Il continue de marcher. Avec l’épingle sur son dos. Il marche pas très habilement avec son épingle, mais anyway un barbeau c’est jamais habile. Trop balourd. On trouve ça full dégueu, mais il le mérite : c’est un méchant. Je pourrais pas dire à partir de quand je me suis mise à craindre cette beubitte, mais il semble que ça remonte à très loin. Serait-ce la sensation de ses pattes griffues sur ma peau, son vol bruyant, sa grosseur ou sa texture croustillante en dehors mais avec du mou dedans qui me l’ont rendue dégoûtante? C’est peut-être un peu tout ça. Ça m’a amenée à faire des cauchemars. J’étais un peu obsédée par mes rêves de barbeaux, parce que j’en parlais beaucoup durant le jour, pendant que ça me faisait moins peur. Mais il ne fallait pas qu’on me fasse penser aux barbeaux à l’heure du coucher, sinon je voulais pus dormir dans mon lit, je voyais des barbeaux dans mes draps, sur le plancher, dans la fenêtre de ma chambre, partout. Ma mère, excédée, finissait toujours par me dire : « Bin weyons, les p’tites beubittes mangent pas les grosses! » Ha ha. Maman, t’as jamais entendu parler des insectes nécrophages? Attends un peu que je grandisse, que j’apprenne à lire, que je découvre de nouvelles choses en revenant de la bibliothèque. Je vais t’en fournir, moi, des arguments.

À ce moment-là, je savais pas encore que les petites beubittes mangent parfois les grosses, pis je savais pas non plus que les hannetons sont végétariens. Pour moi, c’était pas important, j’avais peur du monstre, j’avais pas besoin de raisons pour être terrorisée. Je voulais pas qu’il me touche, point.

Darnziak a dessiné un magnifique Phyllophaga anxia, à l’image du monstre qui hanta les nuits de mon enfance.

Autre traumatisme : On vient d’avoir le câble et je regarde un épisode de Ploom, la chenille duveteuse qui fait scou-pidou-pidou. Je l’aime beaucoup Ploom, je la trouve belle et elle a l’air ultra douce, j’en voudrais une chez moi. Ploom a mal à une dent. Elle a besoin de soins dentaires. Et c’est qui, tu penses, le dentiste de Ploom? Un fucking barbeau. Oui! Un barbeau en chemise blanche, avec un regard sévère, qui marmonne et grogne — les personnages de Ploom ne sont pas dotés de la parole, ils ne font que des sons. Son attitude agressive et son allure me font déjà peur, mais le pire est à venir. Le barbeau dentiste attache un fil à la dent de Ploom, et il tire fort. Ploc! D’un coup sec, la tête de Ploom ARRACHE. Wah! Sa tête a vraiment bondit dans les airs? Kessé ça? Ma soeur trouve ça drôle. Moi, j’ai pas encore atteint l’âge pour aimer l’humour violent, et j’ai pas atteint le stade où je peux rire d’un barbeau. À chaque fois que cet épisode repassera, je le regarderai à travers mes doigts, dans une tentative ratée de cacher l’horreur avec mes mains. Exactement comme les fois où je voulais PAS regarder le clip de Thriller.

Le boutte, c’est quand j’ai dit à ma mère que je voulais pus manger ses carrés aux dattes parce que je trouvais que les dattes ressemblaient trop à des barbeaux. Les pattes en fibres, les élytres en pelure. Le format et la couleur étaient pareils. Je voyais des barbeaux jusque dans mon dessert préféré. Un jour, ma soeur m’a montré un truc pour que ça ne ressemble plus à des barbeaux : tu noies ton carré aux dattes dans de la crème Nutrifil* et tu fais une grosse bouette beige avec. C’est comme ça que j’ai recommencé à manger des carrés aux dattes.

La bebitte

Les coléoptères du genre Phyllophaga appartiennent à la sous-famille des Mélolonthinés. Ils sont une grosse gang (pas loin de 300 dans le monde), mais au Québec on en a au moins cinq ou six espèces. Pour les besoins de ce texte, je vais présumer que c’est P. anxia qui hantait mes cauchemars, même si je n’en suis pas certaine à 100%. Ce hanneton est un insecte nocturne qu’on aperçoit régulièrement tournoyer près des sources de lumières en mai et juin, d’où ses noms anglais May beetle ou June beetle. Il a une longévité d’environ trois ans. Quand on parle de l’espérance de vie d’un insecte, il faut prendre compte du fait que ça inclut la période larvaire, qui est souvent plus longue que le stade adulte. Ainsi, P. anxia est une toute petite larve translucide lorsqu’il sort de son oeuf, et il grandira au fil des mues successives, atteignant jusqu’à 4 cm. Tsé, les gros vers blancs bien viandeux qu’on trouve dans le jardin? Ce sont des bébés barbeaux. N’est-ce pas adorable? Genre, comme un bébé phoque touptit touptit, mais sans la fourrure.

Bébé Phyllophaga sp. On dirait une crevette. Je me demande ce que ça goûte.

Party animal

C’est au printemps que commence cycle du barbeau. Les adultes sortent de la terre, tel des zombies affamés, à la différence qu’eux ils ont faim de sexe. Oui, les barbeaux veulent fourrer, alors ils font des méga party nocturnes dans les arbres où ils se retrouvent en gang pour manger des feuilles et fourrer. Manger des feuilles! Wow! Full malade! Oui. C’est lors de ces soirées folles que quelques perdus se retrouvent dans ta fenêtre, attirés par la lumière, fonçant dans la vitre bruyamment. Ça te fait peur? Moi aussi. Peu après les orgies, maman barbeau pond une cinquantaine d’oeufs dans des petites mottes de terre qu’elle cache ensuite dans le sol. Dans ta belle pelouse, par exemple. Tout ça se déroule de la mi-mai à la mi-juin environ (hiiiiiii, ça s’en vient!). Un mois plus tard a lieu l’éclosion, et la petite larve commence sa passionnante existence. À ce stade, c’est plus facile de la trouver quioute : touptite, elle mange principalement des débris végétaux. C’est durant son premier été qu’elle mue pour atteindre le deuxième stade larvaire. Elle grandit un peu, devient plus dodue, puis s’enfonce très creux dans le sol une fois l’automne venu pour hiberner. Au printemps suivant, la larve se faufile jusqu’à la surface et se goinfre jusqu’au début de l’été. Là, elle mue encore, et c’est à son troisième stade larvaire qu’elle devient le plus bad ass. Phyllophaga anxia est un ado qui veut tute péter, un trou sans fond qui fait chier les jardiniers. Faut lui pardonner, ça va passer à l’automne, quand il va de nouveau retourner se cacher bien creux pour l’hiver. Rendue à son troisième printemps, la larve du hanneton va encore manger une tite shot avant de retourner se cacher pour se transformer en nymphe et hiberner de nouveau. Au printemps suivant, c’est un beau hanneton adulte qui va émerger du sol, même pas besoin de demander à Vincent Price de le caller (joke de zombie!), et il va se joindre à ses congénères majeurs pour faire la fiesta à son tour.

Mais kessé m’as faire avec tous ces vers blancs dans mon beau jardin peurope?

D’abord, calme-toi un peu. Ta pelouse pis ton jardin sont capables d’en prendre. Mais puisque les larves peuvent causer plus de dommages aux pelouses qui sont en moins bonne condition, j’ai ici quelques suggestions pour limiter les dégâts potentiels de P. anxia et ses amis apparentés. Parce que peut-être que t’apprécies pas que ta pelouse ait l’air d’un tapis jaune.

Si le problème est déjà là, tu peux les ramasser le matin ou demander à un ami brave et généreux de le faire pour toi. Mais pourquoi ne pas profiter de la chance qu’on a d’avoir des petits animaux sauvages très quioutes qui mettent à leur menu les vers blancs? Oiseaux, moufettes, ratons laveurs, chiens fous, etc. Offre-leur une place VIP dans ton jardin et ça va être win-win. Si tu tiens à garder vivante ta pelouse, laisse-la pousser un peu (au moins 7-8 centimètres, faut que ça te chatouille les chevilles). Les pelouses tenues trop courtes facilitent l’accès aux mamans hannetons. Limite les arrosages ainsi que l’éclairage nocturne qui donne envie aux hannetons de faire des orgies dans ta cour. Si tout ça ne donne pas de résultats, tu peux attaquer les vers blancs avec des nématodes entomopathogènes. Imagine, tu détruis des gros vers viandeux à l’aide de touptits vers qui vont les parasiter! Une armée juste pour toi! Tu peux trouver ça dans les jardineries. Mais surtout, surtout, évite les insecticides. Ils sont pas mal plus dégueux que les larves de Phyllophaga anxia, et ils sont dangereux pour vrai.

OK, mais kessé ça vient faire dans vie, ça, un Phyllophaga anxia?

Je l’ai déjà dit, et ça se pourrait bien que je le répète — en essayant de trouver d’autres mots, tsé — mais chaque espèce a sa place dans la biosphère. Dans le cas de notre charmant et maladroit barbeau, j’avoue que j’ai un peu plus de misère à trouver des affaires hot et incroyables pour le rendre plus attachant, mais il est certain qu’il a aussi son utilité. Voyons-le comme un personnage de soutien, mais un personnage tout de même indispensable. Manger des feuilles et des racines, c’est pas complètement mauvais, d’autant plus que les plantes saines sont généralement capables de résister aux orgies végétariennes des barbeaux. Et n’oublions pas que ces coléoptères dodus font d’excellents snacks pour un paquet d’animaux. C’est pas rien. En mangerais-tu? Pas moi. Mais je te promets d’en apprivoiser un cet été. Oui oui, je vais toucher au monstre de mon enfance.

*Dans mon temps, la crème Nutriwhip s’appelait de même.


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Comments
11 Responses to “Le hanneton aka barbeau”
  1. Paul dit :

    Ah! Mais c’est donc bien de la belle littérature ça! J’aimerais tant gagner un diner causerie avec cette Laura dans le quartier des affaires un jeudi! Merci. Merci!

    • Lora Zepam dit :

      Merci à vous! J’aime bien les causeries mais, malheureusement, je ne suis pas du genre à m’alimenter. Par contre, vous pourriez gagner un macaron de beubitte (quand je ferai un concours, un manné).

  2. Le Mercenaire dit :

    Le hanneton. Maudit qu’il m’avait terrorisé quand j’étais tombé nez à nez avec lui dans mon carré de sable.

  3. Lora Zepam dit :

    Oh, en passant, j’ai relevé mon défi : j’ai touché à non pas un mais DEUX barbeaux en fin de semaine dernière. Le premier, je l’ai pris dans mes mains, tendrement. Je l’ai tout de suite aimé. On a passé un bon quart d’heure ensemble, moi à l’observer de près pis à pas en revenir de wow qu’il est beau pis à quel point ma perception de ce monstre est tellement pus comme avant pis lui à totalement rien crisser dans ma main. Le deuxième, je l’ai enlevé des cheveux de ma soeur qui trippait pas trop.

    Conclusion : un barbeau, c’est quioute, et je regrette d’avoir mis autant de temps à m’en rendre compte.

    • Jeanne dit :

      Dix fois bravo!!! MErveilleux textes ma belle! Et quelle bravoure! Tu avances dnas ton cheminement, en prendre dnas ses mains, être fasciner par leur beauté! VA faloir passer à la prochaine étape, et quelle est-elle?

      • Lora Zepam dit :

        Chère Jeannette. Je te laisse deviner. Mais avec un indice : toi pis moi sur un BMX en train de descendre la pente qui part du chalet des Yeux de la rivière jusque su Marc. Crisser le bécique à terre. Des cris de frayeur. S’enfermer dans le chalet. Ne plus vouloir sortir. Jamais jamais.

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