Il n’y a pas de communiste au Québec, oubeudon pas tant que ça

Nous sommes en juin 1848, Paris se soulève et je suis Flaubert. Je suis prétentieuse de même. Mais, alors que Montréal bouille, que je suis de toutes les manifestations ou presque, je n’en demeure pas moins le témoin de l’échec à venir. Vous allez me dire que je suis pessimiste, je vous vois venir, soit. Vous vous demandez aussi si j’ai l’intention d’écrire une version contemporaine de L’Éducation sentimentale. J’adore ce roman. Je ne me suis jamais autant tordue de rire au détour de chaque tournure de phrase. Personne ne décrit mieux que Flaubert l’illusion petite bourgeoise, même dans ses ambitions révolutionnaires. Vous l’avez déjà lu? Vous devriez. Mais je contourne la question… Oh! Bien évidemment, ne vous inquiétez pas, il y aura probablement des tonnes de romans qui mettront en scène le vaudeville qu’il semble convenu d’appeler le « Printemps Érable ». Nous sommes à l’ère où tout est capitalisable, les produits dérivés de la grève ont commencé à émerger (même si la cause est juste), et l’industrie du divertissement ne perdra pas de temps à réifier notre lutte. Pour rire, j’ai déjà soulevé l’idée d’écrire L’amour au temps du carré rouge. Pour le faire honnêtement, il faudrait y mettre un certain recul dosé de mordant. Le rôle du romancier n’est pas de véhiculer des idées politiques ou de perpétuer l’économie de marché à travers des œuvres homogènes dont les sensibleries bourgeoises éveilleraient votre sentiment d’identification. En fait, le rôle du romancier est d’ériger le mensonge en vérité, ou mieux, de ne pas avoir de rôle.

Je digresse. Je voulais vous parler de la gauche. Cette gauche qu’on prétend être radicale. Je voulais vous rassurer, vous dire qu’il n’y a pas de gauche radicale au Québec, ou bien si peu et si ignorée des grands médias que vous ne réaliserez sans doute jamais son existence.

Vous allez me dire que, pourtant, vous avez entendu parler de ces méchants communistes qui rêvent d’installer une « dictature » du bien commun au Québec, nous plongeant toutes et tous ainsi dans la plus grande stérilité économique jamais vécue. Ou encore, de ces voyous d’anarchistes violents qui auraient cassé les fenêtres d’une banque, une fois au chalet. Peut-être même soulèverez-vous cette anti-démocratique démocratie directe de la CLASSE, spectre archaïque issu des bas-fond de la Grèce Antique, qui pourrait bien dévisager le Québec tel qu’on le connaît pour en faire la République du Québékistan. Et que dire de ces dangereux terroristes qui menacent de s’armer de chaudrons et de cuillères pour prendre l’asphalte en otage et envoyer au caveau de la désobéissance civile notre système de Justice?

Je vous répondrai que soit les tenants de l’économie néolibérale cherchent à vous faire peur pour conforter leur pouvoir financier, soit vos chroniqueurs et journalistes fétiches n’ont aucune modération sur leur utilisation de l’hyperbole (probablement due à un surplus d’inventaire de démagogie). Soyons sérieux, la gauche québécoise est modérée. Les termes « radicaux », « terroristes », « communistes » et « anarchistes » ont été tellement galvaudés d’un bord et de l’autre dans les derniers mois que peu de gens savent encore ce qu’ils signifient. Sinon que ce sont des termes bien plus sensationnalistes que la plate et peu effrayante « social-démocratie » qui, pourtant, est le terme qui convient le mieux aux revendications des étudiantes et étudiants.

Qu’on se le dise, la gratuité scolaire, ce n’est pas une revendication proprement anarchiste ou communiste, enfin, pas plus que ne l’est le système de santé gratuit. Et il faudrait commencer à doser vos peurs de sortir dans les rues tout à coup qu’un dangereux panda anarchiste pour la gratuité scolaire vous prenne dans ses bras, pardon, vous égorge dans une étreinte païenne, renversant tout le système politique sur son passage. Telle que proposée, la gratuité scolaire se présente plutôt comme une revendication social-démocrate, en ce sens qu’elle ne remet pas en cause le système capitaliste dans son ensemble, mais tend plutôt à faire valoir comment la gratuité scolaire favoriserait l’économie actuelle. Par exemple, il s’agit toujours de démocratiser l’accès aux études supérieures pour ce qu’elle rapporte, en termes de profits, à la société. Ainsi, l’investissement individuel est remplacé par l’investissement collectif. Finalement, c’est de la gestion du portefeuille social en se demandant, comme peuple, si on préfère que nos impôts et nos taxes, qu’on paie de toute façon, serviront à financer une route utilisée seulement par une minière chinoise dans le fin fond de la péninsule d’Ungava ou s’ils serviront à financer les correctifs sociaux que nous pouvons apporter au capitalisme sauvage.

Vous voyez, quoiqu’il en soit, on parle en termes capitalistes, comme si toute notre pensée critique s’était effondrée dans le « there is no alternative » de Thatcher. On nous parle d’une génération de gauchistes qui se réveillent, mais cette gauche-là n’a rien de radicale en ce qu’elle est incapable de repenser le système selon ses propres termes. Elle est néo-post-social-démocrate si vous voulez, mais ne me parlez surtout pas de radicalisme quand elle s’entête à parler le langage du capital.

J’entends ainsi cette gauche-là me susurrer à l’oreille ses histoires de hiérarchie verticale, de relation de pouvoirs, d’opprimés et d’oppresseurs, mais en refusant de se défaire des structures capitalistes, elle agit comme l’opprimé qui voulait devenir l’oppresseur, au lieu de faire table rase sur la volonté de puissance. Pourtant, nous n’arriverons jamais à abolir les inégalités et à instaurer un réel climat de justice sociale si les relations de pouvoirs ne sont pas supprimées. Mais elle le sait, la gauche, que ce n’est pas politiquement sexy de s’écarter du jargon capitaliste. Elle s’est résignée, c’est ça, la social-démocratie.

Ça se résume à prendre le parti du moins pire.

Vous n’avez donc rien à craindre, bourgeoises et bourgeois, pour votre suite du monde. Du moins, pour l’instant, car des crises naissent souvent les plus grandes idées.

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Comments
15 Responses to “Il n’y a pas de communiste au Québec, oubeudon pas tant que ça”
  1. Anne Archet dit :

    Les maos du PCR et les trots de la GS vont essuyer une larme en lisant ce titre.

  2. Pat Caza dit :

    des oranges et des fraises en janvier…
    il me passe un rêve dans le cinéplex à toutes les nuits dernièrement :
    GND avec un petit carré de feutrine rouge à son collet qui serre dans ses bras un pêcheur Somalien qu’a pas catché dans ses filets de poisson plus gros qu’un méné depuis vingt ans et qui lui explique qu’eux deux livre un seul et même combat
    pis là mon rêve se brouille
    je me retrouve sur un banc de parc d’Edmonton à deux heures du matin avec une connexion wifi de cul à essayer de pogner un site gore ou ça prend une éternité à ce que passe un clip vidéo de la suite de mon rêve
    pis je comprends pas
    le gars de la boucherie ou j’ai acheté mon souper m’a juré sur la tête d’Allah que mon porc était cachère…
    f
    comme dans fuck

  3. Réal Bilodeau dit :

    Un texte qui devrait rassurer les sociaux-démocratres de la classe moyenne, dont je suis, quant à la surutilisation de termes comme : communistes, anarchistes, etc., allègrement utilisés dans la presse écrite du Québec et dans le reste du Canada. Cela dit, ton public-cible ne se trouve assûrément pas dans TerreurTerreur, qui connaît, lui, la signification du terme « anarchiste ». Je t’inviterais à le faire paraître dans le Devoir; là se trouve un lectorat susceptible d’être sensible au contenu de ton article; c’est opinion personnelle.

    Cela dit, vu que tu débute ton texte en parlant de bourgeoisie provinciale dans la littérature flaubertienne, je t’invite à lire, si tu ne l’as pas déjà fait, « Les demi-civilisés » de Jean-Charles Harvey. Roman écrit en 1934 au Québec et qui se prend à décrier la petite bourgeoisie de Québec. Ce fut le dernier livre au Québec à être mis à l’index par notre sainte mère l’Église.

    À +.

    • geniedecesiecle dit :

      L’ironie passe mal dans les mass medias. Ici, sur TT, j’ai une liberté totale. Livrer le même message dans les grands journaux impliquerait une démarche plus sage dans le style.

      Je connais de titre, mais je n’ai pas lu. J’ai une pile de bouquins à lire, mais je note la référence. Quand j’aurai remis le manuscrit réécrit de mon roman, je m’autoriserai à recommencer à lire des romans et ce sera le premier sur ma liste! Ça faisait longtemps que tu ne m’avais pas fait de suggestion de lecture. J’en suis heureuse. Merci!

      • Réal Bilodeau dit :

        Le Devoir est peut-être mûr pour de l’ironie. Je t’invite à lire le texte de Benoit Jutras, un collègue de Rosemont, paru aujourd’hui. Il y fait montre d’un grand cynisme et il a été le premier à être surpris que le Devoir ait choisi de le faire paraître. Peut-être que les gens sont tannés des petits discours proprets… Sérieusement, à ta place, je l’enverrais, car l’écriture de ton texte est travaillé; on sent qu’il y a quelqu’un qui réfléchit derrière ces mots. Tu fais comme tu veux. À +, R.

  4. Chris Seroquel dit :

    J’aime bien lire ces réflexions, mais je me demande souvent de quelle gauche vous parlez. Est-ce un trait distinctif de la gauche québécoise de ne pas sentir le besoin de se définir au delà d’un signifiant réifié par cette petite bourgeoisie que vous haïssez tant ? Ce que je vois partout autour de moi depuis des mois de « grand jour », c’est une gauche stagnante, poseuse et corporatiste, qui veut préserver des acquis et dont le projet ultime est de protéger les individus contre la menace de se mettre au travail, par exemple. Dans ce sens là, vous avez bien raison, une gauche qui ne serait pas menée par des profs de cégeps, des boursiers hipsters du conseil des arts et des Rambo de la FTQ, c’est difficile à trouver au Québec. Où est Françoise David là-dedans ? François Saillant ? je ne les entends plus. Je n’entends presque jamais parler des thèmes de gauche qui m’intéressent: revenu de citoyenneté, logement social, formation professionnelle accessible à tous, autonomie de femmes, droits des sans-papiers, etc.

    À quoi ressemble votre gauche MCLC ? À quoi voulez-vous nous faire rêver ? Au nom de quoi devrait-on renoncer à nos récits individualisés et investir le collectif ? Au nombre d’idées que vous semez, et au nombre de commentaires que vous suscitez, on devrait y trouver quelques pistes intéressantes.

    • geniedecesiecle dit :

      Ah! Je m’ennuyais de vous! Je croyais que vous ne me lisiez plus, moi qui attend toujours vos commentaires avec impatience!

      Je ne crois pas que ce soit proprement québécois, cette gauche confortable qui ne se définit pas au-delà de l’économie de marché et qu’on appelle ici les bourgeois bohèmes (bo-bo). Je lisais des articles dans le Monde Diplomatique qui évoquaient la gaugauche française y a quelques années. J’imagine que c’est un stade de la social-démocratie que de devenir « stagnante, poseuse et corporatiste ». Puisque c’est une gauche qui a craché sur les valeurs révolutionnaires, peut-elle réellement se remettre en question et se dépasser?

      Une de mes amies, écologiste de gauche pas rien qu’à peu près, me demandait récemment si la démocratie directe était possible au Québec. Le simple fait qu’elle me pose la question m’a fait me dire qu’on était rendu loin dans la négation des alternatives au système que nous connaissons. C’est ce que le pouvoir veut nous faire croire, que sa décentralisation n’est pas possible, qu’aucune alternative n’est possible. Pourtant, c’est faux et c’est une atteinte à notre capacité d’imaginer un monde meilleur et de le créer.

      Par contre, pour répondre à votre question, à quel genre de gauche je rêve, ça mériterait un article au complet! :-)

      • Chris Seroquel dit :

        Je lit toujours ce vous écrivez. Je commente quand j’ai quelque chose à ajouter. Je vous rejoins sur la décentralisation. Ça viendra. Le défi, c’est celui de penser une démocratie directe et locale qui est responsable, qui a conscience qu’un concours de popularité qui se présente comme un choix parmi une série d’opinions, ce n’est pas vraiment un progrès face à la démocratie libérale traditionnelle. Avoir une opinion ne devrait pas être le critère ultime pour avoir voix à l’élection. On a encore besoin de gens qui personnifient la volonté collective.

        • geniedecesiecle dit :

          Le problème de la personnification d’une volonté collective, c’est que lorsqu’on donne un pouvoir à un être humain, on ouvre la porte à tous les abus. Mais je vous avoue que je ne sais pas comment on désenraye les mécanismes de la volonté de puissance.

          C’est toujours un plaisir de lire vos commentaires.

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