Les geeks aussi sont amoureux


(Mes textes pour Terreur! Terreur! forment une série à propos des échecs amoureux chez les geeks. Avant celui-ci, il y a eu :
1) La fille du Bic
2) La plus belle fille de la classe
3) Les geeks aussi sont des salauds
4) Les geeks aussi lisent Bukowski
5) Au lit avec ma meilleure amie

Les textes peuvent se lire de manière indépendante, mais il vaut mieux les lire dans l’ordre. Celui-ci se déroule avant les événements principaux des autres textes).

* * *

1. La vie au second degré
Il y a douze ans j’ai tenté d’utiliser mon site web Anomalie pour séduire une fille dont j’étais amoureux.

Elle n’en a jamais lu la moindre ligne. Certaines filles sont si éloignées du geek qu’elles n’ont même pas d’adresse courriel. Elles ne s’approchent jamais d’internet. En 2000 elles ne savaient pas ce qu’était msn et en 2012 elles vivent loin de facebook.

Certaines filles sont inaccessibles aux geeks.

Ce sont celles que les geeks désirent le plus.

Les filles du réel, lieu inaccessible pour ceux qui vivent dans le monde superposé au monde, pour ceux qui vivent dans leur tête avec leurs idées, leurs histoires, leur musique, leurs images, pour ceux qui vivent dans l’intangible, pour ceux qui vivent la vie au second degré.

Le geek désire les filles sauvages avec un visage de petite fille.

Un jour elles nous ramèneront sur terre, espère le geek. Un jour nous seront avec elles sous les couvertures d’un lit.

Cela passera tout près d’arriver mais encore une fois nous flotterons au-dessus sans nous toucher.

* * *

2. Prologue en secondaire trois
En 1993, avant l’époque d’internet, le professeur de français n’aimait pas la configuration de sa classe. Nous étions les A+, un groupe spécial de doués, la même cohorte de trente élèves ensemble depuis le début du secondaire. Des sous-groupes s’étaient formés depuis des années : même parmi les tronches jailli une seconde hiérarchie basée sur bien autre chose que les résultats scolaires. Les sous-groupes étaient étanches, sans aucun recoupement ou passage possible. On ne se parlait pas.

Au sommet il y avait les populaires, les géants aux cheveux longs avec leur groupe de métal et leurs blondes, les plus belles filles de la classe. Au spectacle de noël, ils avaient joués Seek and Destroy à l’auditorium et sans jamais leur dire ou le dire à mes amis j’avais été épaté, transporté, extatique. C’était des rocks stars. Ensuite venaient les sportifs avec leurs casquettes et leurs statistiques de baseball, une gang de gars. Dans le fond, les petites filles tranquilles et inoffensives qui parlaient à voix basse de sujet inconnus. J’étais avec les nerds. Des gars qui s’échangeaient des disquettes et des nintendo power entre les cours, des gars qui avaient lu le Seigneur des anneaux et qui commençaient à écouter du métal en cachette sans le dire à personne, par ma faute. On ne parlait jamais aux filles. Ce n’était pas un problème. On gardait ça pour plus tard. On n’y pensait pas. Notre monde était paisible, ordonné, stable.

Le professeur avec un sourire mauvais allait tout détruire.

— Je vais vous mélanger. Les gars s’agrippent trop aux gars, les filles se cachent trop avec les filles. Je vais casser ça. Désormais ce sera un gars avec une fille.

Protestations dans toute la classe. Le prof était déterminé. Il n’a pas hésité. Il a brandi sa liste arbitraire et l’a lue en pointant des places.

— Jean-Philippe, tu vas avec…

Terreur qu’il me place à côté de la plus belle fille de la classe.

—  Avec N.

Trop tard.

—  Ah non! Pas avec lui!, a-t-elle lancé, très fort, pour que tous l’entendent.

Tout le monde s’est déplacé, les populaires en maugréant, les nerds en silence. C’était une transgression de l’ordre naturel. Le professeur avait commis un crime contre la structure du monde. Un sacrilège. Me voilà à l’avant avec elle, devant le prof. A-t-il fait exprès? Avait-il remarqué que je passais tous mes cours à fixer N. à l’autre bout de la classe? Je pouvais le faire en toute impunité. Jamais elle ne jetait un regard dans ma direction. Je pouvais la dévorer des yeux, ses longs cheveux bruns, sa silhouette démentielle. Le prof le savait. Voulait-il m’aider, voulait-il me torturer? Faire une expérience sadique?

N. était la blonde du drummeur. N. était tellement belle qu’on ne pouvait la regarder qu’à distance. C’était une gorgone. C’était Méduse. Elle allait me transformer en statue de pierre. L’herbe cessait de pousser sur son passage. Les oiseaux tombaient du ciel raides morts. Elle était la foudre aveuglante.

Je garde au fond de mon esprit une image parfaitement nette de ses petites fesses moulées dans son jean, de ses petits seins moulés dans sa camisole, de ses yeux bruns, ses cheveux longs, de ses lèvres. L’image encore me semble indécente, mélange contre-nature de pureté et de mal. Une puissance monstrueuse, silencieuse, sans conscience, dévastatrice comme une pluie sans fin.

Elle lança son sac par terre, s’écrasa sur la chaise à côté de moi. Elle ne me salua pas. Elle dit ceci, et je me souviens encore de ses mots exacts, de leur ordre précis, de leur poids, de leur tranchant.

—  Je t’avertis, moi, les ordinateurs, j’haïs ça. Mon père en a un et je ne sais même pas comment il marche. Et je ne veux pas le savoir.

Elle s’est tournée vers sa voisine, son amie de l’autre côté de la rangée, la seconde plus belle fille de la classe, la blonde du guitariste.

—  Je ne comprends pas ça, moi. Pourquoi ils restent chez eux tout le temps, devant leurs maudits écrans. Au lieu de sortir, de se faire du fun. On est jeune, c’est le temps pourtant! Non?

Si je ne m’étais pas retenu, mon visage aurait été déformé par le plus grand froncement de sourcil de ma vie. Grincement de dents. Regard baissé. Je tentais de rester immobile, feindre l’indifférence totale, m’absenter de mon corps. Je devais être rouge vif.

Nous avions choisi la voie du geek, c’est ce qu’elle croyait. Des années durant j’ai fantasmé sur la réplique acérée que j’aurais dû lui faire. Je l’ai affutée dans ma tête, rendue coupante comme une guillotine. Une phrase qui tranche, qui l’aurait forcé à abandonner son chum le grand drummeur, les mots qui m’auraient découpé un accès vers son sous-sol, ses bouteilles de bière clandestines, ses cigarettes, ses jambes grandes ouvertes. Aujourd’hui je laisse cela se dissoudre. Les mots ne pouvaient que me trahir, armes à double tranchant. De son point de vue, ma vie souterraine apparaissait comme un choix parce qu’il était aisé de vivre dans l’hédonisme, c’était son mode par défaut. Il n’y avait qu’à se laisser aller et les partys comme un chemin balisé se succédaient devant elle.  C’est refuser de participer qui aurait demandé un effort. Elle ignorait les barrières qui maintenaient prisonniers les geeks, bien sûr : ces barrières étaient invisibles, sans substance, dans nos têtes. Peut-être aurait-il suffi de peu pour la rejoindre. Nos murailles de simples cloisons de papier, pourtant impossibles à franchir.

Dans le cours de français, j’ai traversé l’étape auprès de la plus belle fille de la classe. Je portais un coton ouaté noir pour cacher mes t-shirts de Metallica. Le même t-shirt de crâne défoncé par des massues aux pieux aiguisés que portait son chum depuis bien plus longtemps que moi. Damage inc. Nous sommes des êtres endommagés. Je ne voulais pas qu’elle pense que je tentais d’entrer dans son clan de métalleux cools, durant l’époque éphémère et improbable où cette musique était à la mode. Je ne rêvais pas de sortir de ma caste. Mon sang savait que c’était peine perdue. Pour moi, le métal n’avait rien à voir avec l’appartenance à un clan, c’était une obsession de geek de plus, comme Star Wars ou Final Fantasy. Une obsession honteuse que je cachais, refusant d’avoir l’air de quelqu’un qui fait l’effort de paraître pour être accepté, ne disant jamais que j’en savais bien plus long sur le sujet que quiconque dans la classe, peut-être dans l’école au grand complet. Une obsession que je garderai bien plus longtemps que tout le monde, que je conserverai précieusement jusqu’à aujourd’hui, à l’abri du regard des femmes, sachant très bien que cela n’a rien de prestigieux, d’attirant, parfaitement conscient de ses connotations ridicules, de sa surface de mauvais goût. C’était clair que mon savoir métallique ne pouvait pas l’impressionner. Pour elle, le métal n’était qu’un symbole social qu’elle s’est empressée de jeter aux poubelles l’année suivante. Pour m’approcher d’elle, il m’aurait fallu devenir grand et beau. Le geek n’a pas de difficulté à distinguer le possible et l’impossible.

Elle s’est résignée à sa nouvelle place. Elle a fini par me parler, un peu, quand elle a remarqué mes dessins. Elle avait oublié la seule fois où elle m’avait adressé la parole auparavant, en secondaire 2. Dans le cours d’arts plastique, elle avait lancé par dessus mon épaule, comme un ultimatum :

—  Tu vas me jurer que tu cesseras jamais de dessiner.

Je n’avais rien répondu, trop étonné qu’elle m’adresse la parole, abasourdi par l’agressivité de son ton. Mes dessins m’ont souvent permis d’apparaître sur l’écran radar des filles. Ils révèlent qu’il y a plus de contenu dans ma petite carcasse que ce que sont volume peut laisser supposer. On compense comme on peut. Son admiration pour mes dessins me faisait peur. Je ne voulais pas avoir l’air de faire exprès de chercher son attention. J’ai caché mon cahier ensuite, mais j’ai obéit à son commandement. Je n’ai jamais cessé de dessiner.

On a fini par parler de ski. Mon père me payait des cours. Cela ne m’a jamais intéressé mais au moins, me permettait d’échanger quelques mots avec elle. Je faisais semblant d’aimer cela. Pour parler à la plus belle fille de la classe il faut faire semblant de bien des choses et je commençais mon apprentissage de l’enthousiasme feint. Mes habiletés sont restées limitées.

Je ne la regardais jamais dans les yeux. Sa simple présence me traumatisait. Les filles trop belles, les filles pour lesquelles je développais ces affreux kicks, ces horribles crushs, je voulais qu’elles existent à distance. C’était trop dangereux. Je n’étais pas prêt à les affronter. Je voulais les admirer au fond de la classe, rien d’autre.

Je n’ai fait que serrer les dents, fermer les yeux, attendre que l’étape se termine. J’ignorais à peu près tout ce qu’elle disait, je n’en gardais pas de traces, dans l’attente de la fin. L’année suivante elle n’était plus dans mes cours mais je surveillais son passage de ma fenêtre de l’autobus avant le départ à la maison. Parfois, je la croisais dans un corridor et sursautais. Elle ne me reconnaissait pas. Elle s’est fait couper les cheveux très courts, mais cela ne changeait rien aux éclats de danger terribles qui émanaient d’elle. Elle ne m’a plus jamais reparlé.

J’ai pensé à elle avant de m’endormir pendant des années ensuite, bien après le secondaire. Bien sûr, je n’en ai parlé à personne.

Elle haïssait les ordinateurs. Aujourd’hui, elle s’est corrompue. Elle ne sait pas comment bloquer ses photos de voyage dans le sud sur son profil. Elle est sur facebook.

* * *

3. Le radar et la princesse Leia

Puis vint le jour où il fut intolérable de les laisser exister au-delà de la frontière et j’ai commencé à espérer qu’elles franchissent la distance, qu’à nouveau un destin sadique force les belles filles comme des éclairs à se rapprocher de moi et à me frapper sur place.

Ce qui arriva enfin en 2000 à l’âge de 21 ans et cette fois-ci, je n’ai pas attendu sa disparition les dents serrées.

C’était une fille qui n’avait pas d’ordinateur chez elle et qui en 2012 est toujours introuvable sur facebook.

C’était une fille dont j’étais amoureux.

À suivre.

* * *

Note de l’auteur :
Ce texte n’est qu’un prologue. Trash geek love level 6 : Les geeks aussi sont amoureux sera une histoire en douze chapitres, beaucoup plus vaste que les précédentes. Elle se déroulera sur une période d’un an et demi.

Je vais tenter de faire exister mes petites histoires d’amour geek ailleurs. Je garderai donc inédite la fin de ma série (#6 et #7) pour l’instant. Je ne publierai pas ces textes sur Terreur! Terreur!

Le dernier texte de la série sera celui-ci :

Trash geek love level 7 : La reine des ténèbres.

Il relatera l’affrontement entre Jean-Philippe le petit geek et le boss final de trash geek love, une fille ténébreuse qui jouera avec son cœur comme elle le faisait sur sa basse : en s’écorchant les doigts et l’âme jusqu’au sang.

Merci de me lire.

Jean-Philippe Morin aka Darnziak.
Rosemont, 16 juin 2012

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Comments
4 Responses to “Les geeks aussi sont amoureux”
  1. Cedric p dit :

    Mes trucs préférés présentement sur Terreur-Terreur: la série Trash Geek Love, Queer & the Shitty et La chronique des bébittes.

  2. MarieLuneHB dit :

    Ça y est, chu en amour.

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