Queer & the Shitty. Saison I. Épisode V

Il n’y avait pas un matin où Ritz Carlton ouvrait lentement ses yeux sous le poids de ses cils lourds comme trois tonnes de mascara et qu’elle ne ressentait pas l’envie d’en finir avec sa vie. C’était pour cette raison qu’à chacun de ces mêmes matins, elle se devait de chercher dans l’urgence l’idiotie qui la ferait sourire. Mais en cette journée de fête, la tâche se voyait un peu plus facile. Comme elle détestait les surprises autant que sa mère sous l’influence des Ativan, Ritz avait elle-même planifié le déroulement. Un château immense, immaculé de blanc et de rivières d’alcool, l’attendait.

Aujourd’hui, elle allait avoir 33 ans et ses fidèles acolytes étaient là pour elle. Aujourd’hui, on allait dire fuck les images à tuer, on allait les immortaliser. Fuck les casseroles. La démocratie, nous allions la réinventer le temps d’un week-end. On allait dire fuck la haine, nous penserions à nous aimer. Les chiennes étaient encore gavées des os bien frais de Ray Couture. Minette nous avait rapporté un divertissement digne d’une tarte aux pacanes servie au bistro du Prospero. Et il était temps pour nous de nous évader et de laisser les douchebags gonfler leur queue loin de nous.

Ritz avait tout préparé. Le minimum vestimentaire dans la valise (des nichons blancs ça n’attire pas le regard), le rhum, le vernis à ongles qui allait s’agencer au tapis de la table de billard, le poulet éventré à faire fumer sur le BBQ de fortune et son beau porc toujours enclin pour un coup de bassin ou deux.

À la rencontre de la fermeture éclair et du nylon effiloché de sa valise, la porte sonna. Son pantouflard nous attendait en bas pour la route du Nord. Nous étions beaux et avions le coeur léger malgré nos idées de destruction massive.

Un crissement de pneu comme si une lumière passait du rouge au vert et nous étions partis. Ritz se sentait comme Marilyn sans le voile et la décapotable. Une envie de pipe lui montait à la tête, mais la salive trop grande et les regards trop insistants de Nicky l’empêchaient de choir à ses habitudes. Valait mieux se changer les idées en pensant aux 101 degrés du spa et à la table gauloise qui nous attendaient. Enfin, pour le moment.

Une fois Laval et toute sa pollution visuelle passées, nous nous détendions à six battements cardiaques à la minute. Les pieds de Carlton bien installés sur le tableau de bord, Max lui lança : « Si t’es pas gentille ce soir, soit assurée que seule ma bouche aura le plaisir de sentir ma langue ». Minette gloussa jusqu’à la porte du Nord. 

Il aura fallu deux bébés cheeseburgers du McDo pour l’empêcher de caqueter comme l’idiote qu’elle sait être.  Ritz retrouva son calme et le soleil sur ses pieds.

Trois tours d’album de Sanseverino et nous étions devant la porte du palace. Ritz dissimula son sourire, la main de Nicky dans la sienne.

*

Quand le sosie de Michèle Richard est venu nous ouvrir la porte du manoir, j’ai tout de suite pensé à un béluga bronzé et je me suis mis à rire. J’ai regardé Ritz Carton qui s’était ramené Maxime Olivier Moutier en guise de cadeau de fête pour essayer de penser à autre chose, mais mon besoin de me foutre de la gueule de la fausse Richard était plus fort que mon image de Ritz sur un divan en train de se faire doigter par un psychanalyste. Nicky Dean se sentait déjà chez lui ; il a lâché une fuse monumentale… c’était l’horreur… tellement intense que j’ai eu peur que la pourriture pogne dans les murs ou pire, que Godzilla décide d’émerger d’une craque de trottoir pour venir mettre le trouble dans notre pow-wow de l’amour parce que ça puait le calvaire. La Richard rushait ; elle n’avait pas l’air habituée de se faire gazer. Et moi, je me bidonnais comme un cave. Minette Salinger a essayé de m’excuser.

–          Il est pas tout l’temps d’même, madame. C’est nerveux. C’parce qu’il est content d’sortir de Montréal.

Je l’ai trouvée nounoune mais je l’aime comme ça. Toujours fine. Ritz Carlton a signé le registre, un ridicule cahier acheté dans la plus niaise des papeteries de Ste-Adèle et le béluga a empoigné la poignée de porte frustré en me regardant croche. Je ne savais pas si c’était juste à cause de moi parce que Minette empestait le sperme de la veille… ça ne peut pas plaire à tout le monde.

La journée allait bien se passer, c’était clair, elle allait pétiller autant ou plus que les quarante bagues plaquées or qui découpaient ridiculement les doigts bouffis de la fausse Richard. Elle était trop maquillée en bleu, blonde, grosse. J’ai imaginé sa carcasse aussi échouée que le corps de ma tante Bernadette sur la plage quand on est allé à Old Orchard quand j’avais cinq ans. Je trouvais que le haut de son bikini ressemblait à deux immenses parasols tombés sur des montagnes molles.

Michèle R. a eu toute la difficulté du monde pour ne pas rester stallée dans l’entrée de notre cabane de luxe de la nuit avant de sauvagement regarder son cellulaire. Elle devait décrisser vite. Son fils avait un problème avec la police. Il nous a d’ailleurs dépanné en coke ; une belle passe en dessous de la ceinture signée Minette, qui le connaissait intimement depuis le secondaire à notre humble insu.

Le gros char blanc est parti en trombe. Et c’était fait. Le palace nous appartenait.

*

On se sentait libérés de la ville. Ritz Carlton avait l’air d’aimer son palais. Yeux d’enfant. Larmes aux yeux. Sourire rêveur. Je ne l’avais pas vue aussi zen depuis longtemps. La Salinger tournait en rond, Maxime Olivier préparait déjà des martinis, Nicky testait le système de son, et là, comme si elle trouvait que ça manquait d’action, Ritz m’a fait un clin d’œil ; elle a pointé son index vers l’escalier qui menait au spa en criant « Tout l’monde tout nu pour dix minutes de cul !» En moins de deux, obéissants, on était tous à poil en train d’essayer de comparer nos ouvertures rectales en cherchant les plus gros jets sur lesquels nous asseoir. Nicky Dean, grand parleur en matière de marde, n’a pas pu s’empêcher de nous décrire l’apparence de son éventuelle prochaine galette.

–          Hé boy… ça va sortir en swompe c’est clair. Mais au moins ça va sentir le chlore, dit-il en lâchant un p’tit « oh » chatouillé.

–          Maudit qu’t’es cave, man ! (Ritz trouvait ça sketchy mais bon. Elle respectait les goûts de Nicky, comme moi. Minette a failli dégueuler dans le spa.)

De l’autre côté de la clôture qui nous séparait du reste du monde, il y avait deux beaux musclés en train de réparer un tracteur. On aurait dit qu’ils sortaient de Brokeback Moutain, des cuisses d’acier, le cul rebondi dans des jeans trop serrés, sûrement tendres dans une tente, pas de carries en apparence – les sourires blancs shinaient au soleil. Nicky les regardait avec appétit, comme s’ils étaient des étalons en devenir qui allaient sauter leur clôture pour atterrir jusque dans sa bouche. Il ne portait plus aucune attention aux jets du spa ; il ne faisait que zieuter, la verge aux aguets.

–          Euh… on les invite ? J’me mettrais tellement ! Ma prostate capote.

–          Pour le dessert, dit Ritz à Nicky, en posant sa main sur la cuisse de son beau porc.

–          Ok, mais un pour toi pis un pour moi. Ou on les fourre ensemble, dis-je, en m’imaginant en train de jouer le plus bel air de pipeau de ma vie, ou plutôt une flûte de pan à proximité de la gueule, prête à cracher, parce qu’on était quand même en train de parler hypothétiquement d’un trip à quatre.

Pendant deux heures, on n’a pas arrêté de boire. Chacun notre tour, on jouait au bar tender. Le litre de gin y était passé ; à coups de Dirty Martinis corsés, la bouteille n’avait pas fait long feu.   

*

           Notre festin était prêt. Du saumon, du poulet, deux cochons (en comptant le gros porc de Ritz Carlton), des carrés de tofu pour Minette la mangeuse de plantes, un couscous, des merguez, trois sortes de salades, et des légumes grillés pour faire beau ; on allait rouler avant notre saoulerie officielle si on s’envoyait tout ça.

           J’ai pogné Ritz à part sur la terrasse pour une pause clope. On venait de s’envoyer une quantité industrielle de moules en entrée et c’était impossible pour moi de continuer l’empiffrage non-stop.

–          As-tu vu ça, Marie-Élaine Thibert a envie de sucré, la cochonne.

–          Pas pour rien qu’elle est grosse comme trois Ginette Renaud à la retraite.

–          Hein, Ginette Reno est enceinte ?

–          Bon il fait l’imbécile incapable de faire une omelette.

–          Nah. J’connais mon 7 jours, c’est toute… mais tsé, avoue qu’on est ben en crisse icitte… pas de nouvelles, pas d’étudiants, pas d’maudits conflits rouge-vert, pas d’Charest, pas d’Amir Khadir sur des parodies d’peintures, rien, même pas d’trolls sur fessedebouc, j’capote… on dirait qu’la forêt bande…

–          Tu marques un point Lat. C’est réconfortant l’odeur de vache, mais moi me torcher avec des feuilles plus de deux jours, ça me donne la nausée. Je vais être ben contente d’astiquer mes poêlons à varger derrière la tête de p’tits cons.

–          Les étudiants ou les charrues ?

–          Omelette 2 personnes: 3 oeufs, un quart de tasse de lait, sel et poivre. Les charrues qu’est-ce que tu penses… J’trouve l’écurie en manque de pow wow.

–          J’pense à qu’chose… penses-tu qu’si tout le monde était redneck comme icitte, y’ aurait encore des conflits poches qui durent genre mille ans ? J’trouve que l’monde à l’air ben. Pis pour l’Écurie en manque… on a un show live… r’garde Nicky… y’arrête pas d’espionner les deux voisins ; il va pogner d’la fraîche dans’face  planté d’même devant la fenêtre.

–          Bordel, je vois déjà le gang bang avec le danseur cheap pis l’sosie d’Bateman. Ficellés comme des idiots aux cordes vocales usées comme Patrick Bruel. Caméra !

–          Tellement ! C’tune crisse de bonne idée. T’imagine !? Minette va s’mettre à quatre pattes c’est clair ! On les kidnappe ? (J’étais certain qu’elle allait dire oui.)

–          J’te dis oui aussi vite que j’ai l’goût d’dire oui à la peine de mort pour Magnotta.  Sale traître !

–          C’est clair… Méchant deux d’pique qui s’fait pogner en deux jours… pas fort !  

–          Ok, moi j’rentre.  J’ai envie d’aller frencher mon beau barbu.

–          T’as pas envie d’le sacrer dans l’Écurie avec les deux autres toujours ?

–          Non. 

Après avoir frenché juteusement son protégé de l’Écurie, Ritz Carlton s’est réinstallée à sa place, les boules en cônes, aussi fière que la Reine Élisabeth, mais avec un air coquin étampé dans la face. Elle a regardé ses ongles. Puis moi. Sourire. Puis les autres. Nicky et Minette se demandaient ce qu’elle allait annoncer. 

–          Ok gang. On a eu une idée. (Nicky la voyait venir.) On ramasse les deux bozos réparateurs de tracteurs, on les utilise, pis on les ramène en ville. (Moutier avait chaud.)

J’ai ajouté :

–          Comme ça, on aurait deux pièces pour le prix d’une… Big deal, non ? Le steak avait l’air crissement de qualité. (Minette Salinger venait de catcher que j’avais un œil sur la prise ; elle a fait une p’tite baboune de deux secondes qui s’est vite transformée en clins d’yeux complices.)

–          Ok, j’embarque, dit Nicky Dean.

–          C’est chill man, rétorqua Minette Salinger.

Sans l’ombre d’un doute, tous assis ensemble autour de la table, on était beaux à voir, dignes d’un grand remake du Déclin de l’Empire américain made in Ste-Adèle. On avait des aspirations communes, des blessures similaires, pratiquement le même goût âcre qui nous revenait dans le fond de la gorge quand on avait le loisir de prendre deux secondes pour penser à la chiasse identitaire qui caractérisait les enfants de chiennes qui nous entouraient. On trouvait la société malade. C’était clair. On n’avait pas le choix de l’épurer ; rien à voir avec la violence de nos crimes. On avait beau essayer de faire le vide en campagne, vouloir de toutes nos âmes cesser épisodiquement notre carnage contre les images, on savait que l’Écurie devait continuer de se remplir, impossible de nous désengager ; c’était notre devoir ; Montréal nous appelait de l’autre côté des monts verts.

Les deux voisins ne se doutaient de rien, bien enfermés dans le confort de leur vie sécuritaire entourée de vaches. Heureusement pour eux, ils allaient oublier certaines parties de la soirée ; c’était une autre gracieuseté des dix mille tours dans son sac de Minette Salinger, qui fit apparaître soudainement quatre fioles pleines de GHB entre deux bouteilles de Château Montrose Saint-Estèphe 2005.

En trois secondes, on a élaboré notre plan. Il ne pouvait être plus simple. Pour nous, il s’agissait d’agir sans gâcher le moment magique que nous vivions enfin, isolés, sans avoir peur de nous faire pogner par un hypothétique ami qui allait tenter de nous appeler en pleine séance de remplissage de mission. Il fallait continuer de nous hydrater, ne pas penser à demain, aller chercher les deux cibles, leur montrer nos plus beaux visages pour qu’ils se sentent in, fêter Ritz en masse, en les flattant, comme si aucun vautour ne planait autour d’eux, essayer de tâter leur orientation sexuelle mais finalement s’en foutre comme de l’an 40, les droguer, les attacher comme du monde et, ni vu ni connu, les sacrer dans la valise du char. C’était facile.

Après, la possibilité d’observer tranquillement les étoiles pas en train de s’étouffer dans le smog montréalais serait une option.

Et sur la route du retour, on allait avoir en masse de temps pour décider de la suite. 

*

À SUIVRE.

SAISON I. ÉPISODE VI : juillet 2012.

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Comments
One Response to “Queer & the Shitty. Saison I. Épisode V”
  1. SS Latrique dit :

    Collabo et photo : Rita-Adèle Beaulieu aka Ritz Carlton
    Voir : http://barphotos.blogspot.ca/

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