Le Décamoron, jour premier

Très cher Cavaliere di Latrique,

C’est sans espoir et la main tremblante que je vous écris, car je suis à peu près certaine que vous ne répondrez pas. Reste-t-il encore quelqu’un dans cette ville avec les capacités mentales assez intactes pour lire et écrire? Personnellement, j’en doute, surtout quand j’entends les cris gémissants de tous ces loqueteux lobotomisés qui montent jusqu’à ma fenêtre. Je dis ça sans malice aucune: ils sont sales, méchants et abrutis à l’extrême, mais ce n’est pas leur faute. Il faut plaindre les affligés : c’est une loi de l’humanité. Mais si la compassion sied à tous, il y a quand même des limites. Comprenez-moi bien, je suis triste pour tous ces quidams qui continuent de vivre comme si de rien n’était, dans cet état d’hébétude hallucinée, mais de là à m’inquiéter de leur sort… disons que j’ai d’autres soucis en ce moment. Comme avoir assez d’eau et de bouffe pour tenir encore quelques jours. Ou assez de balles pour éclater la cervelle de tous ceux qui, miraculeusement, auront trouvé le chemin pour se rendre jusqu’ici.

Je ne sais combien de temps ma connection internet sera fonctionnelle. Si par miracle vous lisez cette lettre, sachez qu’elle est datée du 18 juin de l’an 1348. La peste, comme vous le savez déjà, s’est répandue dans notre chère Florence, la plus belle de toutes les villes d’Italie. Quelques années auparavant, ce fléau s’était fait ressentir dans diverses contrées du Sud, où il enleva une quantité prodigieuse de gens. Est-ce la surconsommation de poulet frit aux hormones? Est-ce l’ingestion immodérée de liqueur brune édulcorée à l’aspartame? Ou serait-ce, comme certains l’affirment, le cocktail nocif de crystal meth, d’herbicide à pissenlits et de télé-réalité? Toujours est-il que la peste s’est lentement, mais sûrement, étendue jusque dans nos contrées septentrionales, d’où nos iniquités et notre délabrement moral, sans doute, l’attirèrent dans notre ville.

La peste a fait en très peu de semaines des ravages terribles malgré la vigilance de tous ces courageux jeunes gens qui, armés de modestes casseroles, ont essayé tant bien que mal d’avertir le bon peuple du danger qu’il courrait. Leurs efforts furent aussi héroïques que désespérés, car le mal s’est répandu à une vitesse foudroyante, tant et si bien que la presque totalité des braves habitants de la cité, d’ordinaire si affables et tolérants, se sont transformés en bêtes immondes, hébétées et purulentes. Les magistrats et les notables de notre cité, vite débordés par l’épidémie, furent les premiers touchés, puisqu’ils ont été en contact avec les zombies qui se cachaient dans les charrettes transportant les cadavres. Leur esprit, puis leur corps tout entier se gangrenèrent, leur peau prit l’apparence grisâtre de la chair en putréfaction et ils se mirent tous à répéter en choeur des bribes de phrases tirées des chroniques de Richard Martineau et du maire Gendron: «Infiltration anarchiste… cinquante sous par jour… faire sa juste part… banalisation de la violence… étudiants puants et communistes…» – le tout entrecoupé de râles et de cris macabres.

Le mal n’épargna pas non plus les gardes du SPVM (Service de protection, de vigilance et de maréchaussée), ceux-là même qui, en temps normal, sont chargés d’assurer notre sécurité. Hélas, leur esprit étant rongé par la peste, ils ont perdu le peu de jugement qui leur restait; ils errent nuit et jour dans les rues de Florence, matraque et bombe fumigène à la main, en tentant de prendre en souricière les individus encore sains et combatifs pour leur tyraper les poignets derrière le dos, faire éclater leur crâne pour ensuite déguster avidement la purée sanglante qui leur tenait lieu un instant auparavant de cerveau. Telle est l’horreur quotidienne qui accable notre pauvre cité.

Au début de ce temps de calamité, j’ai bien essayé de me concentrer sur mon ordinaire, fait de petits larcins, de récolte de nourriture dans les poubelles de Loblaws et de rédaction d’écrits séditieux pour masturbateurs compulsifs. Je me suis aussi jointe un temps aux jeunes hommes et aux jeunes femmes dans leur lutte contre le mal, mais sentant le vent putride tourner, j’ai pris la décision – lâche, soit, mais lucide – de me réfugier au sommet de la plus grande tour de Florence avec un fusil à canon scié, quelques vivres et mon ordinateur portable pour attendre d’éventuels secours qui ne viendront probablement jamais.

Et vous, très cher ami, que t’arrive-t-il? Est-ce que la masse décérébrée a fini par vous avoir? Avez-vous pu fuir à temps ces réacs rongeurs de cervelle? Si oui, faites-moi signe… je ne suis ici que depuis deux jours et je suis déjà au bord du désespoir. Quant aux nuits, j’ose à peine en parler: tous ces cris lugubres venant de la rue me glacent le sang. Les temps sont durs pour ceux et celles qui sont épris de beauté et de liberté.

Je vous embrasse, où que vous soyez,

Anne, marchesa di Archet

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Comments
4 Responses to “Le Décamoron, jour premier”
  1. David Gendron dit :

    Ce moyen d’expression est à mon avis le meilleur pour bien comprendre les choses! Excellent!

    J’adore l’affiche sur l’image!

  2. jean barbe dit :

    Une beauté certaine dans l’agonie. Une élégance.

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