Nudité et action révolutionnaire – version modifiée

Lors d’une discussion avec le sombre et ténébreux Marc-André Cyr — tu ne me remercieras jamais assez de construire ta légende mon cher —, j’affirmais que la nudité en elle-même ne constituera jamais une action révolutionnaire. Surtout pas si elle met en jeu le corps de la femme, objet de désir par excellence de la société du spectacle. Pour que l’image nous affecte, il faut qu’elle transgresse l’ordre de sa propre réification. Autrement dit, que l’être perfore l’image. Ce à quoi Marc-André me répondait qu’il aime ça, lui, les totons. Marc-André n’est pas macho, il jouait le jeu seulement pour me piquer, sachant que le fond féministe en moi réagirait. Mais ce faisant, il touchait au nerf de mon malaise : est-ce que se mettre à nue pour une cause donne envie de se garrocher sur un carré rouge ou tout simplement de se branler?

Là où voulait en venir Marc-André, c’était à se poser la question « pourquoi la nudité ? » Formuler la question avec un « pourquoi » remet en cause la liberté d’action, ce avec quoi je ne suis pas d’accord. À mon avis, c’est la question « comment la nudité », qu’il convient de se poser. Ainsi, la liberté d’action est préservée, et c’est la question de l’efficacité qui est abordée.

À l’heure des publicités de Sexcité dans le métro, de la pornographie explicitement véhiculée dans les images les plus anodines; à l’heure où le sexe est inutilement visible, sans désir et sans effet; à l’heure où le corps nu s’étend sur un panoptique de visibilité forcée, la médiatisation du corps sombre dans un rideau d’indifférence qui n’a plus rien de subversif.

Pourtant, je ne remets pas tant en cause l’idée « d’incarner » l’action révolutionnaire dans l’image, c’est l’aliénation de l’image qui me pose problème, car l’action demeure-t-elle action quand elle n’est plus qu’image? Est-ce que l’image peut encore agir alors qu’elle est dépossédée de son existence propre? Peut-on casser la représentation au cœur de l’image aussi facilement qu’une vitrine de banque? La question n’est donc pas pourquoi la mise en scène du corps, mais comment redonner à la mise en scène du corps sa signification subversive?

Par conséquent, l’idée derrière Écoutez Nu n’était pas mauvaise, elle était audacieuse même, mais en quoi représenter cinq superbes femmes nues serait une action révolutionnaire alors qu’elle s’appuie sur tous les mécanismes de marchandisation du corps? Que le corps soit marchandisé au service d’une cause ou d’un produit, cela revient au même.  Malheureusement. Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je dis, je m’incline devant le courage de s’exposer, de se mettre à nu en dévoilant sa vulnérabilité, mais que dit l’image qui ressort de cette beauté plastifiée dans la pause? Ceci dit, il ne s’agit pas d’y opposer la laideur, qui ne serait que son renversement, sa forme inverse tout aussi stratifiée.

Je pose donc l’hypothèse suivante : il faut briser l’image pour lui insuffler vie. Retourner à la cruauté dont parlait Antonin Artaud, car selon lui : « Tout ce qui agit est une cruauté. » « Cruauté » vient de « cru », c’est-à-dire « indigeste » et met en jeu un certain rapport au réel qui ne cherche pas à masquer le mal, mais le laisse transparaître, elle cherche à faire naître la sensation de la réalité chez l’autre en jouant au vif de ses nerfs.

Poser cette hypothèse sans tenter l’expérience me paraît de mauvaise foi, c’est pourquoi je prête mon propre corps au jeu. Je n’ai pas la science infuse. Dans nos modes d’actions, nous avançons tous et toutes à tâtons dans le noir cherchant comment toucher cet autre qu’on ne voit pas et qui, peut-être, n’est même pas là. Ce billet en est un de questionnements bien plus que de réponses.

AJOUT :

J’ai décidé d’enlever la photographie qui accompagnait cet article. De tous les articles que j’ai publié sur Terreur! Terreur!, c’est de loin celui qui a le moins circulé. Je présume que l’image rate sa cible, un peu comme les photos gores sur les paquets de cigarettes, me disait un ami. Il a raison. Je n’avais pas tenu compte qu’à l’heure actuelle le monde d’images qui nous entoure est pavé de violence et cela nous rend indifférents dans la plupart des cas. Pour voir des cadavres ou des vraies de vraies personnes s’entre-tuer en direct, suffit de regarder le bulletin de nouvelles. Une image n’est rien de plus qu’une image, et comme le soulignait Anne Archet dans son commentaire : « Pétitionner le pouvoir, que ce soit en déambulant les gosses à l’air ou en écrivant à son député, ça reste seulement pétitionner le pouvoir ». Or donc, c’est à Marc-André que je donne raison, la question n’est pas, après tout, comment, mais pourquoi.

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Comments
11 Responses to “Nudité et action révolutionnaire – version modifiée”
  1. Anne Archet dit :

    Écoutez-nu, c’est bien beau et bien cute, mais qui est interpellé, ici? Qui est censé écouter? Et qu’est-ce qui est censé se passer ensuite?

    Pétitionner le pouvoir, que ce soit en déambulant les gosses à l’air ou en écrivant à son député, ça reste seulement pétitionner le pouvoir, c’est-à-dire demander à une instance supérieure d’intercéder en notre faveur. Avant, on priait Jésus pour qu’il nous délivre du mal. Maintenant, on veut être écoutés de nos maîtres pour qu’il soient plus gentils avec nous. L’efficacité de ces deux actions est comparable.

    • geniedecesiecle dit :

      Ça change ma perspective. Je pensais que c’était pour créer une brèche de dialogue avec les gens contre la hausse, pas pour parler au pouvoir. J’ai omis ce côté-là des choses, faut croire…

      • Anne Archet dit :

        Ça fait des semaines qu’on ne manifeste plus que pour démontrer notre capacité de manifester. On tourne tellement en rond que même les derviches ont envie de renvoyer.

        • geniedecesiecle dit :

          Faut-il revoir nos modes d’actions ? On fait quoi ? Ça se crisse à terre comment tout ça ?

          • Anne Archet dit :

            On reprend ce qui nous a été volé. Immédiatement.

            • geniedecesiecle dit :

              J’avoue qu’il suffirait de retirer tout ce que a en banque en même temps juste pour faire crasher le système financier du pays. Action simple, convaincre le monde par contre, c’est une autre histoire.

  2. Anne Archet dit :

    Autre chose. Le corps est toujours objet de honte en occident et la nudité, toujours aussi scandaleuse. Il n’y a que la nudité féminine qui répond aux canons de beauté absurdement juvéniles et plastiques qui soit considéré objet de désir. Dès que le corps est gras et vieilissant, il devient profondément choquant et obscène. Quant au corps masculin, même jeune et ferme, il déclenche rien de mieux que l’hilarité, même de la part des femmes, à qui on a inculqué que seul le corps féminin pubescent est digne de désir.

    • geniedecesiecle dit :

      Oui, mais obscène seulement par opposition aux critères de beauté, ce qui n’est pas plus parlant. Dans le fond, je cherche à faire parler l’image, sauf qu’ici je triche parce que je lui colle un sous-texte…

  3. SS Latrique dit :

    Image transgressive ou image subversive ? J’aurais tendance à citer Butler plutôt qu’Artaud. Parce que manger trop cru me donne mal au ventre comme le fast-food, comme la surconsommation qui rime avec le spectacle des enseignes graisseuses des grandes chaînes de la malbouffe. Comme Butler, je préfère déconstruire au lieu de faire exploser violemment, en dénonçant les apories dans un système mal construit, en exposant ses brèches, pour faire dire autrement.

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