Fâchée au Phasmarium

L’Insexarium, c’est un musée des horreurs pour les entomophobes. Tu peux pas mettre le pied là si t’as pas réglé un minimum ta peur irrationnelle. Parce que c’est ça que c’est, une phobie. Irrationnel. Tout le monde a des peurs, mais tout le monde n’a pas des phobies. Tu vois, moi je suis un peu agoraphobe. Je dis un peu parce que ça varie selon mon état du moment, et selon les circonstances. Mais je sais que c’est pas rationnel. Que peu importe d’où elle part, cette peur est disproportionnée et ne m’est d’aucune utilité, bien au contraire, parce que bon, l’agoraphobie ça peut être assez contraignant. La phobie des insectes, ça te fucke un peu moins l’existence, sauf si tu vis à la campagne, ou que ta maison est constamment infestée d’arthropodes. J’ai décidé de m’attaquer à cette peur parce que pour moi ça me semblait tout à fait possible, et parce que ça me gâchait un peu la vie. Je savais que je me sentirais libérée si j’y arrivais, mais surtout, que je me sentirais plus cohérente, puisque j’aime les beubittes depuis toujours, même quand j’en avais le plus peur. J’aime les animaux, toutes les espèces, et je leur veux aucun mal. Alors pourquoi je refuse de traverser un champ qui est peut-être grouillant de criquets volants? Je tiens à régler ça, c’est important pour moi. Mais je sais que je dois pas brûler des étapes. Alors s’il-vous-plait, ne me garoche pas des criquets par la tête en espérant que ça va m’aider à m’y habituer. (Bientôt, je vais t’expliquer en quoi ça peut même être dangereux de me faire une telle chose.) Je crois qu’il y a une façon de vaincre ses peur, qu’il est important d’en trouver une qui nous convienne, mais je suis pas mal convaincue que d’aller visiter un insectarium quand t’es terrorisé par la vue d’une fourmi dans un livre, c’est peut-être un peu heavy. Exposition progressive, OK? Alors n’entre pas là si tu te sens pas prêt.

Ça faisait des semaines qu’on en parlait, qu’on planifiait, qu’on remettait ça, mais là on est vraiment allés à l’Insexarium pour vrai. (Si tu connais bien la série Insectia, tu vas comprendre pourquoi j’appelle ça comme ça.) Mathieuse et moi avions un rendez-vous avec Darnziak et Cédric à la station Pie-IX. On est arrivés un peu en retard (c’est ma faute) mais on s’est tous retrouvés. Ce fut laborieux de trouver l’entrée de l’Insexarium sans map, et on a fini par s’y rendre en luttant contre le froid grâce aux barils de whisky que transportait notre meute de St-Bernard.

Juste avant d’entrer, je demande à mes amis si on risque d’y trouver une mascotte à l’intérieur. En tout cas, moi, tant qu’à être une mascotte, je voudrais être mascotte pour l’Insexarium. Me semble que j’aimerais ça me déguiser en grosse beubitte. En plus, j’ai déjà de l’expérience pour faire peur aux enfants, parce que même si je suis gentille et bienveillante, les enfants ont souvent peur de moi parce que j’ai des sourcils de vilaine de film de Disney.

À l’accueil, j’hésite à m’abonner pour un an. Est-ce que ça vaut la peine? D’un coup que je veux revenir observer les insectes à chaque semaine? Bah, je verrai plus tard… Les nerfs, l’enthousiasme. Première constatation : Y’a donc bin des jeunes mammifères, icitte! « C’est le début de la semaine de relâche », fait remarquer Cédric. Ah! Yé. Quel timing on a.

Dans la première section, on arrive face à un énorme panneau à l’intention des enfants. Pas de mascotte IRL, mais Phannie — honnêtement, je sais plus si c’était son vrai nom ou si on l’a inventé — un énorme dessin de phasme anthropomorphisé qui nous crie dans un phylactère que « RECONNAÎTRE UN INSECTE, C’EST SIMPLE! » et qui rajoute : « BIENVENUE CHEZ LES FORMIDABLES INSECTES, SUPERHÉROS DU MONDE ANIMAL. » OK, là je trippe. Des superhéros. J’ai pas déjà dit ça, un manné? Je sais pus, mais ça devait ressembler à ça. Bref, ça part bien! Juste à côté de Phannie, on peut voir d’autres arthropodes. Des crustacés, des trilobites, des pycnogonides (ça ressemble à des areniers molles, mais c’est pas des areniers), des limules (AON!), des scorpions et des diplopodes vivants. On se rend dans la pièce principale, où se trouvent des centaines d’insectes naturalisés et plusieurs vivariums dans lesquels je peux admirer des coléoptères, des phasmes, des mygales, et même un aquarium avec des dytiques et autres beubittes aquatiques.

Beau petit crâwbe

J’observe les vivariums remplis de beubittes (et de morceaux de concombres et d’oranges) et je cherche les plaques informatives, une description, que’que chose. Nom commun, nom latin, moeurs, alimentation, répartition géographique. L’essentiel, quoi. Heille, faut croire que j’avais des attentes démesurées. Cédric me fait remarquer que j’ai pas besoin de chercher longtemps pour en savoir plus sur l’alimentation des insectes : «  Ça mange des oranges pis des concombres. » Ah! Mais oui!

Qu’est-ce que ça mange, un insecte? Des concombres pis des oranges.

Oh! Regarde là! Narceus americanus! C’est un iule! Mais… mais pourquoi c’est écrit nulle part? C’est écrit « mille-pattes », ostie! MILLE-PATTES! Ça serait quoi de juste nous apprendre que ça s’appelle plus précisément un IULE? Aussi bien dire que toutes les espèces ici sont des BEUBITTES. Cibole. De crisme.

Au moins, je sais c’est quoi un phasme. L’insexarium en a une grosse collection, autant des morts que des vivants. C’est quand même des insectes impressionnants. Tsé, personne voudrait voir un vivarium de mouches. Bin trop boring. Non, on veut voir des beubittes étranges, exotiques, épeurantes, colorées, cornues, farfelues, guerosses. La plus rapide, la plus petite, la plus géante, la plus dangereuse, la plus rare, la plusse tute.

Tu l’as déjà vu, han? Concours amusant : nomme deux films dans lesquels il tient un rôle et gagne une surprise. Tu cherches pas dins internets, OK?

Après avoir admiré des murs d’insectes morts mais magnifiques, on entre dans une section sombre. Darnziak m’explique qu’ici on devrait voir des ruches d’abeilles, et là des tubes où circulent des abeilles frénétiques, mais en mars, les abeilles se font pas chier avec l’hiver, alors les ruches et les tubes sont déserts. Eh bin. Logique. On reviendra cet été. Juste à côté, je remarque un tas de branches au centre de la pièce. On voit rien qui bouge. Je lis l’écriteau : « La fourmilière est en rénovation. Les fourmis reviendront bientôt dans leur vivarium. » En bin. Timing, han, timing!

Je remarque des gens qui regardent les arthropodes avec dédain et je trouve ça triste, parce que personne n’est là pour leur donner des infos sur ces petits monstres. Pourquoi cet animal est-il si « laid »? Pourquoi est-ce qu’il pique? Pourquoi existe-t-il? C’est pas important, apparemment. Peut-être que ce qui compte, c’est de faire vivre une expérience marquante aux visiteurs? Si c’est le cas, ça marche en crisse avec la fille qui fait des faces en regardant les mygales (non, c’est PAS des tarentules). Le seul employé qui s’est adressé à moi est venu me voir pour me demander très gentiment de ne pas manger dans le musée. J’ai piteusement rangé mon Mélange du randonneur dans ma sacoche et j’ai continué à m’autodigérer. J’aurais eu mille questions à lui poser, mais après mon acte de désobéissance civile (involontaire), j’étais bin trop gênée de lui adresser la parole.

Dessin de Cédric Plante

Plus loin, il y avait bien une jeune femme qui faisait de l’animation avec une grosse beubitte dans les mains, mais j’arrivais même pas à voir de quoi elle nous parlait, il y avait trop d’enfants attroupés autour. On s’est pas trop attardés là pis on est retournés admirer les phasmes de toutes les longueurs. On n’arrêtait pus de faire des jokes de phasmes. Darnziak a même sorti : The Phasme and the Furious. On se pissait dessur.

Mais j’ai quand même appris des choses, là! Tiens : mon poids équivaut à 1 750 000 insectes. Même Darnziak pèse plus que moi! Ça doit être en partie parce que j’ai les os creux, mais surtout parce que son cerveau pèse plus que le mien. Gnnnneuaé! Cerveau de Darnziak = 250 000 insectes. Pas un de plus, pas un de moins. C’est scientifique, maaaanne! Parlant de science, on aurait tellement pu nous montrer les bénéfices que l’humain tire de la recherche sur les insectes. « L’étude des insectes a eu des conséquences capitales pour notre compréhension de mécanismes biologiques fondamentaux. » Ça, c’est Jules Hoffman qui a dit ça, un biologiste français qui a investi pas loin de 50 ans (cinquante!) de sa vie à faire de la recherche sur le système immunitaire des drosophiles, diptères surtout connues en tant que « p’tites câlisses de mouches à fruits ». Une fois que tu sais ça, tu peux pus les trouver inutiles, ces beubittes-là. Est-ce que ça demanderait un si grand investissement financier que de proposer au public des informations plus poussées? Je dis ça parce que je soupçonne que les finances de l’institution ne soient pas à la hauteur de ses ambitions. Un sous-financement qui serait à l’image de la considération que l’on peut avoir pour les beubittes, ces petites choses insignifiantes, voire nuisibles.

Même s’il me fait un peu peur, cet orthoptère est magnifique. Mais j’ai peur. Mais il est beau! Mais épeurant. Et beau.

Le titre est exagéré, je suis pas vraiment fâchée. Même que c’est tout le contraire, ce fut une belle sortie, c’était réellement amusant. Mais pas vraiment éducatif. Faque j’ortourne à mes livres pis mes internets. Mais bon, peut-être que beaucoup de gens vont réaliser l’importance des insectes quand les abeilles auront complètement disparu. Mais ils n’auront pas le temps de les regretter longtemps, parce que ça va être le début de la fin.

En sortant, on voit des branches mortes par terre. « Ah! Des phasmes! » « Aon, c’est la famille de Phannie la face de phasme! »

*

Après avoir écrit ce texte, je l’ai envoyé à Mathieu pour savoir s’il se rappelait des autres jokes de phasmes qu’on avait faites (et parce que je peux pas me passer de l’avis de Peparseno). Il m’a répondu ça :

« Non seulement ce texte est bon, mais tu dois totalement envoyer le lien aux employés de l’Insectarium! Je suis sûr qu’ils vont tripper, bin peut-être pas la direction si elle est sérieuse, mais parmi les employés, ça devrait être malade. Ça va être une bonne carte de visite et ça pourrait t’ouvrir des portes parce que ton texte est un peu baveux sans être méchant ou méprisant, en même temps qu’il transparaît un véritable amour des insectes et plein d’espoir pour que l’Insectarium devienne ce lieu que tu imagines. »

Hum, je suis pas sûre d’avoir assez de guts pour ça, là. Surtout que ça pourrait avoir l’air d’une longue plainte alors que c’est plutôt une déception. Et pas une déception parce que considère que j’ai pas été suffisamment divertie ou éblouie par la beauté du monde des insectes. Non, je suis déçue parce que je crois que si l’un des plus importants insectariums du monde a pour mission de sensibiliser le public à l’importance des insectes et autres petits arthropodes, c’est pas normal qu’on sorte de là en se disant que c’est donc bin dégueu une araignée.

Pis les jokes de phasmes?

« Envoye, je suis sûr qu’ils vont tripper! Imagine : recevoir un texte gratuit écrit par quelqu’un qui aime les insectes pour vrai, là, qui a RÉFLÉCHI à son amour des insectes, pas des enfants blasés ou des enfants qui veulent juste voir les grosses bebittes, et surtout leurs parents à fesser dedans qui pensent juste « ah que mon enfant est intelligent quand il est environné de toute cette science » ou « une activité éducative, ça peut jusse ête bon pour lui » ou pire : « j’ai des mille-pattes dans mon sous-sol, c’est-tu poéson », « c’est quoi vos conseils pour pas que j’aye des termites » ou « des grosses aréniées de mingue, on nanapas au Canada han? ». »

OK, pas d’autres jokes de phasmes.

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Comments
5 Responses to “Fâchée au Phasmarium”
  1. geniedecesiecle dit :

    C’tu moi ou ton concombre est déguisé en Banane Rebelle?

    • Lora Zepam dit :

      Ha ha, nenon, c’pas toi. C’est cave de ma part, j’aurions dû mettre une photo où on voit un concombre.
      Mais bon, une banane, un concombre… ÇA SE RESSEMBLE TELLEMENT.

  2. C dit :

    Je ne savais même pas que ta passion avait pour origine une phobie! 0_0

    • Lora Zepam dit :

      Quand j’étais très jeune, j’avais pas peur des beubittes! Et je crois que la plupart des petits enfants n’ont pas peur. On leur apprend à les trouver dégueuses et effrayantes.

  3. Lora Zepam dit :

    Je me permets de partager ici un superbe dessin de Cédric Plante qu’il a fait aujourd’hui : http://strangerandomnoise.blogspot.ca/2012/06/la-princesse-phasme.html?spref=fb

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