Le Décamoron. Jour deuxième

Ma Marquesa di Archet,

Je me croyais seul, perdu à jamais, et voilà que ma cousine Térésa m’affirme vous avoir vue partir à cheval vers la Colline aux Corbeaux Noirs, pourchassée par une horde d’immatures clowns obèses scandant des slogans. Haut perchée dans la tour que je crois apercevoir à travers les gaz – mais j’ignore si je suis ivre, tout est si crevant ici, asphyxiant, comme le manque qui me tenaille –, je vous imagine armée jusqu’aux dents, ma guerrière, empoignant le canon luisant de votre mitraillette, un sourire coquin aux lèvres, en train de mimer la cadence effrénée de notre coït d’adieu qui a bien failli sacrer votre lit à baldaquin par terre. C’est intenable ; je deviens inactif, je me laisserais pendre par les couilles tant elles sont prêtes à exploser ; j’en oublie de vivre.

Je suis dans la cave chez Mère. Je m’y suis réfugié. Comme toutes les mères de notre temps, elle sait le Bien ; elle connait la sécurité. Je vous supplie de ne pas m’en vouloir, je ne suis pas ici par lâcheté. Avec tout ce qui se passe dans les rues, je me suis fait un devoir de rejoindre les miens afin de les protéger contre les impies assoiffés de sang. Ils ont réussi à pénétrer dans le manoir, nous forçant, Mère, Térésa, Père et moi, à nous établir dans la cave. Heureusement que l’espace est assez grand et muni de toutes les commodités nécessaires (un téléviseur à écran plat, un portable, deux cuvettes, un déshumidificateur, une boîte pleine de Télé 7 jours, une cuisinette, des vivres, et, surtout, un accès à internet).

Je ne vous importunerai point trop longuement avec mes tourments. Vous les connaissez, sans doute. André Pratte est clair, de même que la paria Denise Bombardier, une marquise comme vous, qui accédera à une position très importante d’ici peu selon Mère. Père, de son côté, m’assure que les choses deviendront de plus en plus laides et gangrenées, et ce, malgré le fait que notre peuple n’en soit pas à ses premiers affronts contre l’Envahisseur. La peste sévit, les corps finissent de mourir en pourrissant sur les routes, ça pue, c’est épouvantable, même nos dirigeants n’osent plus sortir sur la place publique parce qu’ils se sentent intimidés.

Florence est surveillée, de même que ses habitants. Plusieurs troubadours se sont fait couper la langue, des pitcheux de roches se font placer en quarantaine dans la léproserie du coin rénovée en chic panier à salade géant pour l’occasion, et que dire des sorcières qui se font cramer le lard sur la place publique…

Les croqueurs de cerveaux errent dans les rues ; ils viennent également râler par dizaines devant la fenêtre de la cave, qui est fort heureusement barricadée. Les instruments de jardinage de Mère ainsi qu’une faulx, une hache et une arbalète sont là, dans un coin, en cas de besoin ; Père étant pour le registre des armes à feu, nous devons en assumer les frais aujourd’hui. Dehors, comme vous que je conçois dans votre tour, ou ici, dans ma forteresse familiale, je me sens en danger, comme vous, à risque. En fermant les yeux, je puis facilement me croire dans un hôpital aux allures d’Alcatraz dirigé par un Doc Mailloux très sadique.

Ma Marquesa, j’ignore si nous aurons le droit – devrais-je dire la possibilité – de nous retrouver. Depuis notre séparation, je suis ma propre camisole de force, mes bras vous cherchent, sanglés, tels des branches mortes attachées à un tronc mort. Le temps n’existe plus.

Le plafond va s’effondrer s’ils continuent de marcher aussi fort, là-haut ; même les cris des survivants armés de pancartes de l’autre côté du pont (savent-ils nager, les décervelés ?) et la stridence du bruit des hélices des hélicoptères n’arrivent pas à la cheville de leur tintamarre. Mère, Térésa et Père ne savent plus où se mettre tant ils sont tétanisés par la peur. Nous espérons l’arrivée des troupes.

Diantre ! La peste s’infiltre ici, plus vite que jamais, j’ai la chienne. Je dois cesser de vous écrire. Ils viennent de percer un trou dans le plafond. Une main me fait « Yo ! » à travers les lattes de bois, les ongles sales, comme si elle cherchait un clitoris à faire saigner dans l’air, ou un cerveau à se balancer dans la gueule. Le mouvement est sauvage. Les croqueurs grognent fort, ils dansent certainement, les sales cannibales ! Je crois qu’ils nous savent pris au piège et que ça accentue leur soif de pouvoir. Jamais je n’aurais cru qu’ils pouvaient être aussi forts.

En espérant vous enlacer, je vous hume, ma Marquesa, je vous aime.

SS, Cavaliere di Latrique

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Comments
7 Responses to “Le Décamoron. Jour deuxième”
  1. Anne Archet dit :

    Comment ça, «anachronisme»? Tout ça me parfait rigoureusement conforme aux faits historiques avérés.

  2. Lora Zepam dit :

    YO!

  3. Réal Bilodeau dit :

    Cher Latrique,

    C’est la première fois que je vous lis et c’est assez réjouissant. J’aime votre façon d’intégrer l’actualité à un texte qui, à prime abord, ne s’annonce pas comme allant dans ce sens là. Divertissant. Je vais pouvoir m’attaquer au jour premier du Décaméron (je n’ai jamais pu lire dans l’ordre). Bien le bonjour monsieur.

  4. SS Latrique dit :

    C’est très gentil. Merci. Mais que voulez-vous… parfois, il m’arrive de trouver la Bombardier tellement pertinente que je la ligoterais (bien qu’elle soit totalement marquise), que ce soit maintenant ou en temps de peste noire…

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