Le Décamoron, jour troisième

Florence, juillet 1348

Très cher Cavaliere di Latrique,

La joie d’avoir reçu votre missive et le bonheur d’apprendre que vous êtes en vie sont obscurcis par l’inquiétude de vous savoir en situation si précaire. Ne vous avais-je pas répété sans cesse que les caves sont peu sûres? Ne vous avais-je pas expliqué en long et en large comment ces pestiférés décervelés n’hésitent jamais à descendre toujours plus bas? Je vous en supplie, fuyez le domicile de vos parents, même s’il est rassurant et confortable, abandonnez-le et courrez vous réfugier dès l’aurore vers les cimes, loin de l’horreur et des pestiférés, là où l’air et la vie sont plus purs et plus élevés. Celui qui gravit les plus hauts sommets rit de toutes les tragédies et j’ai tant besoin de savoir que j’entendrai encore un jour les cascades cristallines de votre rire.

En ce qui me concerne, j’essaie tant bien que mal de m’habituer à ma vie de réfugiée. J’ai élu domicile dans la cellule du sonneur de cloches, au sommet de la tour de l’abbaye de Grande-Antonio-Re-Dei-Robineux. J’ai dû préalablement jeter par la fenêtre le corps à moitié putréfié du locataire précédent qui s’était pendu au battant de son bourdon, non sans avoir épinglé au préalable un carré rouge à sa bure. Par bonheur,la chambre est spacieuse, les vivres ne manquent pas et surtout, l’armoire est remplie d’ouvrages qu’un moine ne devrait pas normalement avoir en sa possession: des romans à l’eau de rose, des magasines féminins, des revues de culturisme et des manuels de décoration intérieure. Je crois bien que mon gaillard était de la jaquette flottante, ce qui explique peut-être pourquoi il était si désespéré de savoir que les zombies réacs contrôlent maintenant la ville.

Mon seul problème est l’eau potable. Pour m’approvisionner, je dois quotidiennement me faufiler à l’extérieur de l’enceinte du monastère et parcourir deux cents toises pour me rendre à la fontaine la plus proche. Je ne sors qu’à la tombée du jour, en prenant mille précautions, un seau à la main et mon Winchester dans l’autre. J’essaie, autant que faire se peut, de m’y laver, sans jamais oser m’y baigner puisqu’un croqueur de cerveau peut surgir à tout moment. Ce qui d’ailleurs m’est arrivé hier soir. Je retournais à la tour en tâchant de ne pas renverser mon seau, lorsque je vis une troupe de pestiférés qui avançaient en claudiquant vers moi, accompagnés de quelques agents du SPVM au visage si ravagé que leur moustache pendouillait tristement le long de leur joue. L’un d’eux lisait à haute voix le Journal de Florence et ses compagnons répétaient après lui les passages les plus marquants: «La gauche a la démocratie et la liberté d’expression en horreur… Les médias sociaux sont des égouts à ciel ouvert… Les étudiants sont des enfants-rois… le principe Charest agit en bon père de famille… le parti florentin, c’est la rue… », le tout entrecoupé de grognements et de l’habituel «cerveaux… cerveaux…» psalmodié d’une voix caverneuse. J’ai eu tout juste le temps de sauter dans un conteneur à vidanges avant qu’ils ne m’aperçoivent. Dès qu’ils furent à bonne distance, j’émergeai de ma cachette, la robe tachée de merdre et fleurant le hareng saur. Pour la toilette quotidienne, c’était râpé.

Je suis donc retournée en vitesse à mon refuge en invoquant en vain le nom de tous les saints du calendrier ainsi que tous les objets liturgiques de notre sainte mère l’Église. Dieu nous ayant abandonnés à notre triste sort, je suis à peu près certaine que le blasphème est maintenant sans conséquence. Je ruminais ma colère quand soudain, au détour d’une ruelle, je tombai nez à nez sur le nobiluomo Facal. Nous nous dévisageâmes quelques secondes et je constatai qu’on lui avait, lui aussi, croqué le cerveau. Il me saisit par les épaules et d’une voix d’outre-tombe se mit à marmonner des phrases délirantes directement issues de son esprit gangrené: «Amir Khadir veut devenir Staline… sa dynastie durera mille ans… sa fille Yalda poursuivra son œuvre… il veut constituer l’Union Planétaire Anti-Capitaliste à partir de l’axe Florence-Pyongyang-La Havane…». Alors qu’il resserrait son étreinte et s’apprêtait à percer mon crâne de ses incisives, j’eus tout juste le temps d’enfoncer le canon scié de ma carabine sous son menton décharné et de crier: «Va écrire cette chronique en enfer, charogne!» avant d’appuyer sur la détente. La tête de Facal éclata comme un fruit blet et vint maculer les murs de la ruelle. Ainsi disparaissait dans l’ignominie un autre intellectuel respectable et respecté de notre cité.

Quant à moi, j’avais du sang pourri et de la matière grise dans les cheveux et même dans mon corsage. J’étais hors de moi, je pestais contre l’absurdité de la situation, il fallait que je me défoule. Vous qui connaissez les méandres de mon âme savez bien de quel défoulement j’avais tant besoin. Or, étant si désespérément seule et si éloignée de vous, je dus me contenter de mes propres caresses, un bien piètre ersatz de votre étreinte si puissante, si virile et pourtant si douce et réconfortante. Les mains butinant de ma fente et à mes seins, je jouis en hurlant à la lune toute l’ire si longtemps contenue, puis m’effondrai sur ma couche, pantelante et à peine apaisée. Après la colère et la jouissance vinrent les larmes, suivis de près par le gouffre obscur du sommeil.

Très cher Cavaliere, j’ai peur que la solitude me rende folle. Je ne suis pas faite pour vivre loin de mes semblables. J’ai besoin de légèreté, j’ai besoin de badineries, j’ai besoin d’épiderme accueillant et de chaleur, j’ai besoin d’une voix douce et familière pour bercer mon sommeil. Je m’habitue mal à l’isolement, même si – et j’ai un peu honte de l’admettre – la solitude a quand même quelques bons côtés. Je profite de la réclusion pour manger des chips au vinaigre au lieu de la polenta biologique, de la crème glacée à la pâte de biscuits au lieu du brouet au navet allégé, je lis des romans à l’eau de rose plutôt que la Somme de Thomas d’Aquin et le Cosmo plutôt que les Psaumes… et personne ne trouve à redire. Je peux balader sans honte mon corps nu et trop maigre et même tirer la langue et le bout de ses mamelons devant le miroir en croisant les yeux comme une demeurée, puisque personne ne peut me voir. Pire, je m’allonge sur le sofa et j’essaie tout ce qui me passe par la tête. Une chandelle. Une bouteille d’eau minérale. Un concombre. Une statuette de la Sainte Vierge qui brille dans le noir. Bref: tous les objets oblongs et arrondis que le sonneur de cloches, dieu ait son âme, m’a laissés. J’ai beau crier comme une harpie qu’on écorche, hurler comme une naïade besognée par une armée de satyres, personne n’entend, personne ne s’en soucie, personne ne vient – sauf moi, évidemment.

Reste que tout cela est bien fade sans vous. Je vous en prie, écrivez-moi, écrivez-moi encore et toujours et surtout, rassurez-moi; je ne pourrais supporter l’idée qu’il puisse vous arriver quelque malheur.

Je vous embrasse tendrement,

Anne, marchesa di Archet

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Comments
4 Responses to “Le Décamoron, jour troisième”
  1. Réal Bilodeau dit :

    Chère Anne, un autre bout de vie dans la cité assiégée. Rigolo comme les deux premiers. Merci.

    P.-S. – Tu as fait une petite inversion dans une locution : tu écris  » autant se faire que peu », alors que la formulation correcte est  » autant que faire se peut ».

    On se revoit au jour quatrième du Décaméron…

  2. SS Latrique dit :

    Ma Marquesa, j’ai bien reçu votre missive. Je suis fort heureux de vous savoir toujours aussi libidineuse et amoureuse, et en vie.

    Tendrement, votre SS.

    Pisse-scriptom : Je tenterai de vous répondre avant demain soir. Père va très mal.

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