Le Décamoron, jour quatrième

Florence, juillet, 1348.

Ma Marquesa,

En recevant votre réponse, j’ai oublié momentanément la glu brunâtre qui nous dégoutte sur la tête depuis trois jours ; j’ai tenté de boucher le trou dans le plafond de la cave avec un vieux drap, mais les croqueurs produisent une quantité importante de liquide semblable à de la bile noire – j’ignore ce que c’est. La substance maléfique est accidentellement tombée dans l’œil gauche de Père et depuis, il a perdu l’usage de la parole et ne va plus s’informer sur internet ; il s’est même mis à peindre les murs en vert, à pisser sur nos vivres et à tenter de saboter notre huis-clos en allant entrouvrir la porte pour laisser les pestiférés descendre jusqu’à nous. Ma Térésa aux mains habiles de truckeuse a créé une chaise munie de chaînes et de barrures ; l’instrument est très utile pendant la nuit. Ce n’est pas que je veuille torturer Père… mais son virage inquiétant est aussi épeurant que Michelle Courchesne, la décervelée descendante de la sanguinaire lignée des Thatcher ; vous la connaissez déjà trop, j’en suis persuadé. Les hommes d’Église étant en état perpétuel de tétanie depuis l’enfermement de Marie-Josephte Corriveau dans sa cage à moineaux sur la Place – les pauvres pieux se sentent menacés par un éventuel retour à la vie de cette cruelle créature –, nous avons décidé de nous occuper nous-mêmes, ma cousine et moi, du démon qui a pris d’assaut les pensées de Père. Cela nous occupe fichtrement bien.

Je sais, ma promise, que vous m’aviez prévenu de ne surtout pas me réfugier dans les lieux creux, sous la terre, parce que les assoiffés de cerveaux favorisent ces endroits pour appliquer leur technique de prise en souricière. J’aurais dû inciter mes proches à me rejoindre et partir avec vous, près du ciel, afin de nous éloigner du trou à rats dans lequel nous sommes en train de nous terrer tels des tarés en devenir. Je m’en veux tant ; dire que j’aurais pu être à vos côtés et vous observer, ne serait-ce qu’a travers une serrure, vous amusant avec tous ces objets dont vous me parlez, la chatte ouverte, vous trémoussant, juteuse comme je vous sais pouvoir l’être. Des araignées immondes tissent leurs toiles jusque dans mes braies mais je les porte toujours (bien que ce soit démodé et que je ne monte plus à cheval depuis belle lurette), car votre odeur y séjourne.

Hélas, Anne, c’est ici que j’ai élu domicile en ces temps de crise, mais – c’est toujours cela – Mère me prépare des muffins comme quand j’étais petit. Contrairement à vous, je ne souffre aucunement d’un manque d’eau potable mais je ne puis me laver parce que mes effluves mâles possèdent des propriétés très efficaces contre les attaques des mouches à marde, qu’on surnomme les cancres-cerfs-volants. J’en suis venu à cette constatation en réalisant que Mère a un sérieux problème avec elles ; se lavant et se parfumant à outrance, elle se voit obligée de porter un voile quand la brunante s’installe. Si elle ne le faisait pas, je peux vous garantir qu’elle avalerait une quantité impressionnante de ces racoleuses bestioles. Sa tapette à mouches est beurrée aussi épais que les parois du glory hole qui nous a unis par une chaude nuit à Rome, il y a de cela trop longtemps… Vous vous souvenez, ma précieuse ? La simple évocation de ce moment me fait durcir ; j’en précumise.

J’espère que vous continuerez longtemps d’éclater la cervelle de la pire race de cerveaux grignotés qui soit, la plus dangereuse, qui tient des tribunes. Je suis fier de vous, bien fait pour le connard de Facal ! Votre rôle est fondamental en ces temps de peste noire, où notre liberté d’expression risque de graves atteintes parce que les habitants de Florence ne peuvent plus crier, ni même gémir faiblement, parce qu’ils s’étouffent à cause des reflux de pus. Nous ne pouvons plus circuler dans les rues sans craindre une arrivée subite des croqueurs et les réseaux sociaux sont parasités par les espions de l’Escouade Charrues inc. De mon sous-sol, j’essaie parfois de vous faire parvenir un certain encouragement en frappant sur les barreaux de la fenêtre avec les ustensiles de cuisine de Mère, les chaudrons les plus robustes ayant servi à assommer des contaminés afin de réussir à nous réfugier ici. Je dois désormais agir seul, mais je connais parfaitement les rudiments en matière de musique domestique. Fort heureusement pour moi, Père fut un excellent instituteur avant sa métamorphose, ponctuel et acharné tous les soirs dès 19h55, et ce, malgré les remontrances du reste de la maisonnée (je parle ici des femmes) qui détestait se faire déranger pendant la finale de Qui perd gagne les lundis et les mardis sur les ondes de TVA. Je vous prie donc de poursuivre votre carnage, ma Marquesa, mais de grâce, surveillez vos arrières… Ils sont traîtres, rapides et mille fois plus vicieux qu’on ne le laisse entendre.

Ce matin, j’ai assisté à ma première séance de bouffage de cerveaux bien malgré moi. J’étais accoudé à la fenêtre, rêveur, pensant à vous, quand trois croqueurs se sont sauvagement rués sur deux filles de joie qui s’engueulaient. Une question de territoire faisait l’objet de leur litige. Elles ont été prises par surprise, ne se méfiant aucunement des malotrus qu’elles considéraient sans doute comme de potentiels clients. Je n’ai pas crié parce que je ne voulais pas les attirer vers nous. Les pauvres filles… Si vous aviez vu, ma mie, le terrible spectacle… Mère en a vomi son Kraft Dinner.

J’ignore ce qui a traversé l’esprit des trois loqueteux, quelle soif intarissable, mais à environ deux mètres des deux femmes, ils se sont mis à quatre pattes et ont foncé directement sur leur sexe. Ils ont sauté sur les prostituées comme s’il s’agissait de leur déjeuner. La plus fardée a bien essayé de se défendre ; elle donnait des coups de pied et lacérait le visage du plus gourmand des trois, mais ses ongles s’enfonçaient dans la peau gangrenée comme s’il se fut agi d’une pêche moisie. Ça jutait de partout. Les croqueurs râlaient fort. Les filles de joie hurlaient. Et personne autour n’a osé intervenir. Après avoir transformé les temples en plaies béantes à coups de dents, les lèvres pleines de poils, les croque-minous (je connais désormais ce penchant) se sont occupés des crânes, une croquée par tête, et ils sont repartis en riant.

De l’autre côté du pont, le killer-panda et ses suivants dansaient. Comme si la peste sévissait dans un autre Royaume que le leur, aveuglés par les mouches, ils continuaient de boire de la sangria en attendant l’arrivée de l’aristocrate Pauline-Rouge-du-Carré-Noir à la proue de sa Nef des Délaissés. La majorité d’entre eux étant atteints de scorbut parce que nourris au beurre de peanuts et à l’alcool, je les voyais perdre frénétiquement leurs dents sur l’autre rive en me disant que personne n’allait s’en sortir indemne ; 1348 allait laisser des tranchées dans la mémoire collective, irrévocablement.

J’en étais à ces considérations quand une envolée de vautours vint s’interposer entre ma fenêtre sale et le monde. Et Père commença à applaudir. Mère continuait de se vider partout dans le sous-sol.

Ma tendre, je ne sais combien de temps je pourrai continuer à vivre loin de vous. J’ai l’impression que tout se déroule hors de moi. Je vous attends, bien que je sache que nos chances de nous retrouver s’émiettent de jour en jour.

Écrivez-moi ; je vous en conjure.

Je vous embrasse, pour toujours.

Votre très dévoué SS, Cavaliere di Latrique

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Comments
One Response to “Le Décamoron, jour quatrième”
  1. SS Latrique dit :

    Ma douce Anne, l’aristocrate Pauline-Rouge-du-Carré-Noir vient d’arriver. Et Mère ne vomit plus, enfin.

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