Queer & the Shitty. Saison I. Épisode VI (partie I)

Après les doutes et les essais, quand on a l’impression que les choses nous échappent ou, au contraire, quand l’extrême confort s’installe parce que l’impression de contrôler parfaitement une situation ou le monde nous laisse croire que rien n’est insurmontable ; quand on devient subitement le plus grand salaud de l’univers ou la salope qui n’aura jamais trop froid aux yeux pour continuer à avancer peu importe le respect, peu importe l’amour, il est temps de faire un bilan, de s’arrêter, ou de choisir la dérive. Ces pauses sont nécessaires ; elles sont des catalyseurs dans l’exécution de notre devoir envers la vie ; rien n’est plus souhaitable, essentiel et utile afin d’éviter de foncer trop rapidement dans le néant. Personne n’est immunisé contre le vide, même pas nous, bien que toutes nos ouvertures corporelles se fassent remplir quotidiennement à fond la caisse et qu’on le fasse aux autres sans perdre de temps ; nul n’est à l’abri de la gratuité, d’un geste posé va savoir pourquoi, et contre quoi au juste. Ce genre d’absurdité-là, on la fuyait comme la peste… et fraîchement débarqués de Ste-Adèle, on avait les idées claires, on était reposé. C’était la journée idéale pour remettre les pendules à l’heure.

Après deux semaines de lutte contre le Même, où les images ont goûté à notre sauce, un brainstorming s’imposait. Le danseur et le sosie de Patrick Bateman continuaient de respirer dans l’Écurie, les os de Ray Couture avaient été grignotés jusqu’à la moelle par les chiennes de Ritz – sa peau et ses organes, méticuleusement sacrés dans un sac de gym, étaient en sécurité au commissariat, entre les mains sales du SPVM –, et deux bozos en salopettes de jeans nous attendaient dans la valise du gros char bleu, en bas, gelés comme des balles sur la drogue du viol.

En mettant le pied dans le Quartier Général, Minette Salinger s’est lamenté.

–          Shit man, ça sent l’salon funéraire icitte !

Ritz Carlton a sauté sur l’occasion pour se laisser aller dans ce qu’elle avait le goût de nous dire depuis une semaine. L’idée de l’embaumement n’avait pas l’air de la laisser indifférente ; il faut dire que notre Écurie, malgré ce qu’on y collectionnait, avait un certain rapport avec le sacré. On lavait le monde ; on excommuniait les rapaces faussement sexées ou genrées de sa surface. Ritz était la seule meurtrière jusqu’à présent. Et après le désossement de Ray Couture, elle avait eu crissement peur de se faire avoir par les flics.

–          Pourquoi on les laisse pas crever d’faim dans notre réservoir de stéréotypes au lieu d’les tuer, suggéra-t-elle. On a juste à acheter des sent-bons si ça pue… Faut dire que toé, Minette, t’as tellement l’nez fragile à force de sentir l’amour qui va arriver…

Minette a voulu répliquer mais elle s’est retenue. Elle s’est allumé compulsivement une clope. Malgré l’attaque de Ritz, elle a fait comme si de rien n’était. Je l’ai trouvée bonne. Anyways, on allait revenir sur tout ça en famille, après le souper, en même temps que les mises au point ; pour l’instant, on n’avait pas le temps de jaser d’amour versus la décrépitude.

On avait du pain sur la planche, en particulier Minette, Nicky et moi. Comme finale du Festival de la fête éternelle des 33 ans de Miss Carlton, on devait lui préparer une pièce de théâtre digne des plus grands music-halls new-yorkais mettant en scène nos prises des deux derniers jours. On avait donc trois beaux messieurs à arranger, les deux voisins dirigés par les gars et le sosie de Bateman from la Place Versailles par Minette Salinger ; la célébrée, de son côté, allait se rincer l’œil comme jamais auparavant, comme une grande (son beau Moutier n’était pas invité pour la représentation). La pulpeuse Bonnie Frappier allait se joindre à nous pour l’occasion ; on n’avait pas hésité à l’inviter parce qu’un véritable trois pour un se présentait à elle sur un plateau d’argent, trois différents types de sperme à échantillonner dans ses p’tits pots Masson en une visite ; ça allait lui rapporter gros, d’autant plus qu’elle devait présenter ses nouvelles crèmes hydratantes à ses bourges de Westmount au PC parce qu’elles n’arrêtaient pas de meugler, avides d’odeurs épicées de battes à s’appliquer dans la face.

Sans l’ombre d’un doute, nos pantins à moitié morts avaient intérêt à être en forme et arborer des queues fermes sinon ils allaient devenir des amputés de guerre en moins de deux. Avec Bonnie et Ritz comme spectatrices, les choses n’allaient certainement pas branler dans le manche.

*

Pendant que j’étais en train de dégoutter sous le soleil d’Hochelaga avec Nicky Dean, les chicks se chargeaient de la préparation des Bloody Caesar en haut, pour nous récompenser quand on allait revenir de notre mission de sauvetage des deux épaves embarrées dans la valise du char parké sur Moreau. Il devait faire quelque chose comme 37 degrés à l’ombre et il fallait faire la manœuvre ultra-vite si on ne voulait pas se faire pogner par un fucking passant. Notre plan était correct mais sans plus. Il fallait agir comme si les choses ne dépendaient pas de nous, faire comme si le fait d’enlever du monde pour éventuellement les torturer était une sorte de commandement provenant de l’au-delà ou d’une volonté qui ne nous appartenait pas ; en somme, il fallait agir pour et par notre mission, un point c’est tout ; c’était la règle de base de notreplan d’attaque. Le seul hic, c’était qu’on n’était pas des caves. L’aveuglement et nous, ça faisait deux. Pour remonter les deux loques dans le Quartier Général, ça allait être assez simple en utilisant le monte-charge dans le garage du bloc, mais les débarquer de leur boîte à surprises en plein jour, en pleine rue, à midi, et les traîner (en faisant comme s’ils dormaient si on se faisait accoster par une vieille fouine) c’était crissement chiant ; juste à l’idée de devoir peut-être inventer des scénarios de cons, on suait comme des truies obèses.

Avant d’ouvrir la valise, on s’est demandé si les corps allaient sentir, ou pire, si les cowboys allaient déjà être affectés dans leurs potentiels de virilité bandée dure à cause de la chaleur. Dean ne s’était rien mis sous la dent depuis des lunes et il commençait à s’imaginer transformé en Dirt Devil ploguée sur une fontaine de sperme. En deux mois, son état de manque de cul flagrant nous avait déjà coûté une beurrée en factures de Vidéotron because of les uploads pis toute, ce qui lui valut l’affectueux surnom de Baie des Chaleurs Incorporated.

Sorties de nulle part, deux p’tites connes sont passées avec leurs deux grosses faces beurrées de popsicles… elles riaient et nous regardaient louchement et nous faisaient chier parce qu’elles s’immisçaient dans notre monde avec leur maudite joie de vivre se résumant à se bourrer la face d’affaires à sucer qui fondent. Ça nous a ramené sur le plancher des vaches net frette. Nicky Dean s’est tanné :

–          Man, si on s’grouille pas, on va s’ramasser avec des p’tites saucisses gluantes à bouffer… C’est pas full inspirant… Crisse qu’y fait chaud !

–          Ok mais arrête de faire ta matante qui jase, pis go ! On les monte ! J’ai faim moé… pis j’m’en viens avec la face aussi luisante que Jean-Marc Parent.

Comme si ça allait amoindrir notre degré de visibilité sur Moreau, on a enfilé nos lunettes de soleil, aussi sensuellement que Tom Cruise avant qu’il aille fourrer la Kidman dans Top Gun ; notre snack siamois allait capoter et tomber en pamoison devant nous en nous voyant le délivrer, c’était clair, évident. Nicky m’a souri. Et on a ouvert l’affaire.

–          Ah ben câlisse !

Notre belle mise en scène romantique à pris le bord. On aurait pu être barré de tous les dépanneurs du monde et ne plus pouvoir s’approvisionner en Arte Nova à 10h55 du soir que ça n’aurait pas été pire. C’était plein de vomi. La fin des étoiles venait d’arriver. Nos deux princes étaient passés date dans le char, derrière nous, pendant qu’on roulait vers une crisse de bonne baise, ou en nous attendant tandis qu’on préparait le Quartier Général et l’Écurie pour les accueillir. C’était dégueulasse. Jaune-brun-verdâtre partout. Nos deux promis en étaient recouverts comme le reste. J’ai chié des taques :

–          Maudit qu’on a été caves de leur donner du GH. Ça fait dégueuler quand t’es assis, c’te marde-là… Imagine quand tu t’fais brasser l’cul pendant deux heures dans un char…

–          Bon, embraye, on r’viendra torcher l’char plus tard, et Nicky Dean a commencé à s’occuper du premier voisin.

Jamais deux corps semi-comateux n’ont été débarqués d’une valise de char aussi rapidement ; j’avais de la misère à suivre mon rythme cardiaque. Les oiseaux continuaient de voler comme si tout allait bien, comme si tout planait, mais on ne les entendait pas chanter, on n’était pas là, on était des cols bleus de la mort ; Karla Homolka aurait pu se pointer devant nous la chatte à l’air avec son jackknife planté dedans et vouloir nous donner des conseils, whatever, ou John F. Kennedy tomber du ciel trop catholique, mangé par les vers, whatever ; on nageait dans notre devoir ; on était des requins preachers.

*

Cinq minutes plus tard quatre étages plus haut, Minette Salinger nous a ouvert la porte du Quartier Général en nous regardant comme si on revenait de la Guerre du Kosovo, et Ritz Carlton, dans sa plus belle robe moulante, nous a demandé si on voulait s’envoyer un Bloody avant de passer aux choses sérieuses. On ne s’est pas fait prier. Sans nettoyer personne, même pas nous, on a entreposé les deux gars dans l’Écurie pour qu’ils continuent de cuver leur shit.

Minette a sorti son laptop. L’alcool rentrait en sale.

–          Ok gang… j’ai trouvé ça sur internet. C’est l’cadeau que j’veux donner à la blonde de mon père pour sa fête… Elle veut tellement que j’l’appelle m’man… dit Minette en riant.

Sur l’écran de l’ordi, on a vu défiler des images de gâteaux de toutes les couleurs sans trop comprendre où la Salinger voulait en venir. Ritz Carlton s’emmerdait ; ça se voyait dans sa façon d’engloutir le contenu de son verre à la vitesse de la lumière.

–          Fermez vos yeux ! (Minette se sentait p’tite fille. On a tous embarqué dans son jeu, même Ritz.)

En nous disant qu’on pouvait regarder, Minette Salinger semblait fière de sa trouvaille. En gros caractères dans nos faces, il y avait une recette… mais pas n’importe laquelle. L’ingrédient principal n’était pas difficile à trouver, même pas besoin d’aller à l’épicerie ; il suffisait d’ouvrir la porte de l’Écurie, d’attraper n’importe lequel de ses pensionnaires, et de se servir aussi simplement qu’un laitier des années 40 dans un pré rempli de vaches. Noir sur blanc sur l’écran du Mac, on pouvait lire le mode d’emploi parfait pour réussir parfaitement les meilleurs cock-cakes au smegma de la terre, avec un crémage au fromage.

Ce n’était rien de moins ni rien de plus, c’était juste ça ; on a trouvé l’idée carrément magnifique et tout à fait appropriée, cruelle en masse envers la méchante belle-mère détestée depuis toujours. On a levé nos verres à la santé de Minette Salinger. Elle était contente.

–          Bonnie va s’pointer tantôt, tu devrais lui d’mander des conseils, j’suis sûre qu’elle connaît ça, suggéra Carlton, fière de Minette.

Des coups dans la porte de l’Écurie se sont fait entendre. Les personnages de notre pièce de théâtre avaient sans doute très hâte de monter sur scène ; ils étaient probablement en train de mourir d’impatience dans le noir, perdus, désemparés.

Nicky s’est emparé de la croc-barre accrochée sur le mur. J’ai donné ma ceinture à studs à Minette, puis je me suis rabattu sur une scie à métal rouillée. Ritz Carlton s’est resservi un drink.

Le show allait bientôt commencer. Dans les coulisses, ça râlait fort.

*

À SUIVRE.

SAISON I. ÉPISODE VI (PARTIE II) : juillet 2012

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