Le décamoron, jour cinquième

Florence, juillet 1348

Très cher cavaliere di Latrique,

Ce que je vais vous dire vous choquera sûrement, car je connais la valeur de vos sentiments ainsi que l’attachement indéfectible que vous portez à vos devoirs filiaux et à l’honneur de votre illustre famille. Je connais aussi toute la fidélité que vous avez envers votre père et la noblesse ancienne de votre lignée.

Vous devez toutefois comprendre que le temps de l’aristocratie, de l’honneur, de la bienveillance et de l’élévation des sentiments est révolu; nous sommes entrés dans une ère de ténèbres où non seulement l’homme est un loup pour l’homme, mais aussi sa principale source de protéines. Votre père est atteint par le mal, il est devenu l’un des leurs. Peut-être semble-t-il encore sain d’esprit, peut-être y a-t-il encore de quelques moments où vous reconnaissez en lui l’être aimant et aimé que vous avez toujours connu. Hélas, cela ne saurait durer. Il s’enfoncera de plus en plus dans le délire, son visage se tordra à la moindre parole, il suintera la bile par tous les orifices, adoptera la logorrhée de Raymond Bachand et éclatera votre crâne à la première occasion. Il le fera sans l’ombre d’une hésitation, car il sera devenu à ce moment une bête du troupeau. Il applaudira le règne des zombies, il approuvera notre persécution et jouira en cela de l’appui tacite des autorités. La société actuelle aura toujours pour elle la masse des médiocres, car les règles établies par elle constituent délibérément une prime au conformisme et à la médiocrité.

Très cher Cavaliere, je vous en conjure, au nom de l’amour qui nous lie, soyez sans pitié et abattez votre père. Faites-le maintenant, sans attendre; tranchez-lui la gorge pendant son sommeil, ou alors remplacez son vin par du windsield washer, si vous craignez que votre main tremble et que votre volonté faiblisse. Le temps de la miséricorde est révolu; soyez impitoyable, votre salut ainsi que celui de votre mère et de Teresa en dépendent. Celui que vous appeliez votre père n’est plus, faites-en votre deuil sans tarder. Achevez-le sans pitié comme la bête fauve qu’il est devenu, puis brûlez ses restes pour éviter toute contagion. Il en va de votre survie, mon aimé; promettez-moi que vous le ferez.

Quant à moi, il m’est arrivé une drôle de mésaventure hier soir, lors de ma sortie quotidienne de ravitaillement en eau potable. Contrairement à mon habitude, j’avais emprunté le portillon ouest pour me faufiler hors de l’enceinte de l’abbaye. Je me retrouvai bien vite dans un dédale de ruelles glauques jonchées de corps en putréfaction et bordées par des échoppes pour la plupart abandonnées par les Bardi, les Peruzzi et les Acciaiuoli, leurs propriétaires. C’était, vous l’avez deviné, le secteur des usuriers, des pawn shops – et par le fait même, des junkies et des maquerelles. Jadis grouillant d’activité, le quartier était aussi sinistrement désert qu’une église pendant le carnaval. Alors que je cherchais la fontaine la plus proche, j’entendis, au détour d’une ruelle, un miaulement faible et aigu. Près d’une poubelle débordant d’immondices se trouvait le plus mignon des petits chatons roux, au minois digne de figurer au panthéon des lolcats. Il miaulait si gentiment et semblait si affamé que je ne pus me résoudre à l’abandonner. Je me penchai plutôt et le pris mes bras; il se mit immédiatement à ronronner et me faisant les yeux doux. Comment aurais-je pu résister?

— Toi, mon trésor, je vais t’appeler Banarchiste, lui dis-je après lui avoir embrassé la frimousse.

Ce moment d’égarement sentimental me fut presque fatal. Après avoir mis Banarchiste dans ma besace, je me retournai pour m’apercevoir, à mon grand désarroi, que j’étais sur le point de me faire prendre en souricière par quatre groupes de zombies qui avançaient en claudiquant vers moi. «Casseuse! Communiste! Gogauche! Anarchiste! Violente! Enfant-roi! Cerveau!» criaient-ils en s’approchant toujours un peu plus. Je crinquai ma winchester et me préparai à défendre chèrement ma peau dans un combat que je savais perdu d’avance, lorsque j’entendis une voix masculine familière qui provenait du balcon au dessus de moi.

— Heille gang! Ça vous tente-tu d’avoir du fun? cria le zigoto.

Je levai les yeux vers lui et le reconnus immédiatement: il s’agissait de Giovanni-Marco di Parent, selon toute vraisemblance avait décidé de s’offrir un dernier tour de piste avant le trépas.

— On est toute pareil, dans le fond, hein? Ce qu’on veut, c’est de la reconnaissance, de l’amour, pis avoir du fonne entre chums. Gang, montrez-moi que vous êtes de party! Let’s go, on flash not’ fanal!

Giovanni-Marco di Parent joint le geste à la parole et se mit à faire clignoter sa lanterne à l’aide d’un bout de tissu noirci de suie en chantant «flash ton fanal si tu t’ennuies, flash ton fanal juste pour le fonne». Interloqués, les zombies s’arrêtèrent puis, après un moment d’hésitation, entonnèrent en choeur la rengaine du clown. Ceux qui tenaient une torche tentèrent de la faire clignoter en plaçant leur main directement sur la flamme et leurs cris de douleur provoquèrent l’hilarité de leurs congénères qui criaient «Rire et délire! Rire et délire!»

Après quelques minutes de ce manège, Giovanni-Marco sauta en bas de son balcon et vint me rejoindre.

— Débarque de mon stage, chose, tu fais pas le poids, me chuchota-t-il d’un ton méprisant.

Se tournant vers son public de morts-vivants, il cria:

— Heille gang! Vous vous en rappelez-tu quand on vivait chez nos parents pis qu’on faisait du picking en écoutant du Pinque Floye dans le sous-sol? Come on gang, on fait du picking! Let’s go mon Redge, pars la musique!

Il se mit alors de faire semblant de jouer du luth en y mettant beaucoup d’affect et d’expression. Les zombies l’imitèrent joyeusement en chantant Another Brick in the Wall et en faisant de l’air luth. J’en profitai pour prendre la poudre d’escampette, puisqu’on m’avait si vertement enjoint de le faire. Avant de tourner le coin de la rue, je me retournai une dernière fois. Les zombies s’approchaient dangereusement de Giovanni-Marco di Parent qui enchaînait avec une histoire de moto marine qui semblait ne pas avoir le succès escompté auprès de son public de pestiférés. Je repris ma course et l’entendis hurler de douleur lorsque son crâne éclata sous les dents des affamés.

Comme il était triste de voir le dernier clown de Florence terminer sa carrière avec ce contrat purement alimentaire!

De retour dans la chambre du sonneur de cloches de Grande-Antonio-Re-Dei-Robineux, je déposai Banarchiste sur le plancher, ouvrit le frigo, lui offrit ce qui me restait de crème dans une soucoupe, puis je me déshabillai en riant nerveusement. J’étais si tendue après cette mésaventure qu’il fallait que je me branle – c’est le seul remède efficace que je connaisse. Je me laissai donc choir sur ma paillasse et entrepris de travailler ma pâte feuilletée et de brasser ma soupe avant qu’elle ne déborde.

Alors que je me masturbais, Banarchiste vint lécher ma main déjà humectée de cyprine. Il s’en régala avec une frénésie que rien ne semblait vouloir arrêter. Me vint alors une idée folle, de celles que vous me souffliez toujours à l’oreille au temps béni où nous étions toujours ensemble. Très lentement, je déplaçai ma main, afin de la rapprocher de mon sexe. À chaque déplacement, le chat avançait, entrant dans mon jeu, toujours un peu plus près de mon con.. Soudain, je retirai ma main et me la plaquai sous les fesses. Banarchiste me regarda, interloqué. Après quelques instants d’hésitations, il remua la queue dans tous les sens, puis approcha son museau de mon clitoris gorgé de sève et, d’une petite langue pointue et rêche se mit à lécher.

Ô mon aimé, mon cher, mon très cher Cavaliere, ce que je craignais est arrivé, je deviens folle ! L’isolement et la privation de caresses m’ont fait perdre toute dignité et tout honneur, me voilà réduite à me satisfaire avec un vulgaire chat de ruelle. Ses moustaches me chatouillaient un peu, mais on s’habitue bien vite à leur caresse. J’écartai mes lèvres pour lui faciliter la tâche; il continua, lapa, comme si j’étais un bol de lait. Excitée à mort, je me tripotai le clito tandis que la langue de Banarchiste me lissait mes chairs intimes de sa curieuse petite langue râpeuse. Ivre de plaisir, je poussai un hurlement, m’arc-boutai sur ma couche et dégringolai sur le parquet, pantelante. Le chat, effrayé par mes démonstrations d’enthousiasme, détala pour aller se réfugier derrière l’armoire.

Le cul sur le bois brut et une écharde dans la fesse gauche, je repris mon souffle en me disant que, décidément, ça ne valait pas le moindre de vos baisers.

À défaut de sentir à nouveau votre mâle liqueur jaillir en moi, je vous embrasse tendrement,

Anne, marchesa di Archet

P.-S. N’oubliez pas ce que je vous ai dit à propos de votre père. Écrivez-moi dès que vous l’aurez expédié ad patres, pour me rassurer.

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Comments
One Response to “Le décamoron, jour cinquième”
  1. Anne Archet dit :

    Tout le monde ensemble, gang!

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