Queer & the Shitty. Saison I. Épisode VI (partie II)

C’est fou comme le temps peut parfois prendre la place de la loi, aussi efficacement que l’ennui lorsqu’il s’installe sournoisement entre deux battements de cœur, comme ça, sans crier gare. Souvent, le temps se balance du plaisir ; il nous en dépossède, comme pour nous rappeler que c’est lui qui mène, et que malgré tout, envers et contre toutes nos tentatives pour essayer de profiter du bonheur qui se laisse parfois effleurer, c’est l’éphémère qui va gagner. Le temps, c’est souvent de l’argent. Il faut l’économiser et en être conscient si on veut en profiter avant qu’il ne nous écorche.

Tout ça pour dire que j’étais en train de penser à ça quand j’ai réalisé, la face grise, que le temps était en train de nous avoir ben raide, Nicky et moi. Même si on voulait que la pièce de théâtre arrive pour qu’on puisse enfin se saucer le batte dans le rustique confortable des deux voisins, on avait de la misère à agir vite à cause des maudits Bloody de marde. Après trois heures à boire comme s’il n’y avait pas de lendemain, on commençait à ressembler à des morses pognés sur une banquise qui cale.

Heureusement pour nous, on avait pris de l’avance. Pour qu’il n’y ait pas de traces non voulues dans le Quartier Général, tous les plastiques étaient étendus par terre, les chaises mouraient de symétrie tellement leur alignement était parfait, et les futurs massacrés continuaient de macérer patiemment dans l’Écurie en attendant la suite. Ils étaient parfaits suite à la séance de make-up, surtout celui préparé par Minette ; du sosie de Patrick Bateman, le bellâtre repêché à la Place Versailles était passé au statut de doublure parfaite pour n’importe quel hypothétique pauvre con à moitié bouffé par Hannibal Lecter… La Salinger lui avait si bien arrangé le portrait qu’on aurait pu l’exposer dans la vitrine du Jean Coutu au coin de la rue Aylwin à l’Halloween (les sadiques kinky d’Hochelaga-Maisonneuve n’en seraient pas revenus et les grosses matantes en robes usées en auraient chié tout rond leur hot-dog à 69 cennes plus taxes en une seconde…) – Nicky et moi avions été plus softs même si nos instruments étaient pires ; on avait même gardé un des voisins de Ste-Adèle pratiquement intact, question d’avoir l’impression de baiser un être humain quand son tour allait venir. À coups de ceinture à studs, la Salinger avait donc accoté une croc-barre et une scie à métal ; c’était une magnifique job.

–          Ok, Ritz, c’est l’temps d’mettre des pantalons, ça va devenir salissant, dit Nicky.

–          Ben là, j’peux pas rester cute ?! Tsé, une belle créature fêtée… c’t’en robe !

Minette s’est étouffée avec son drink. Juste à l’idée d’imaginer Ritz les cuisses recouvertes, elle vivait l’hilarité. C’était tout simplement du jamais vu.

*

À 4h45, Bonnie Frappier est arrivée comme prévu, armée de 4 bouteilles de champagne portées par deux travestis. On a pogné un deux minutes, surtout Nicky.

–          Crisse, m’m’an, t’es ben en feu d’inviter du monde de même chez nous… (Il parlait du nombre d’invités imprévus – qu’on le note –, mais j’étais perdu dans l’affaire, le regard fixé sur les souliers verts de la grosse rousse qui s’appelait apparemment Madame Claude. Haut-perchée sur ses échasses, elle avait de la misère à se tenir droite.)

Il était troublant de voir la belle-mère de Nicky se pointer sans un de ses fidèles prétendants parce que son besoin constant de finir la soirée en fourrant était plus prenant que tout, plus criant que la menace atomique, aussi vital que la vie même. En guise de réponse à la protestation déguisée en surprise de son beau Nicky Dean, Bonnie s’est contentée d’émettre un de ses rires de gorge ultra-gras ; ça roulait là-dedans ; et elle s’est dirigée vers le frigidaire pour y ranger les bulles.

Minette Salinger devait entrer en scène. La pièce allait commencer. Bonnie et Ritz étaient en feu, de même que Madame Claude, qui allait et venait frénétiquement dans le Quartier Général en se s’autoproclamant Reine de la Nuit des suceuses, aussi sexée que Youppie dans sa robe laide comme dix culs de singe, les bras gras dans les airs, conne.

–          Bon, là, tout le monde farme sa yeule ! The show must go on… dis-je, en pointant les chaises.

Minette a fait son apparition habillée comme la plus belle chienne en chaleur du monde. Sa jupe en cuir lui moulait les deux trous, qu’on pouvait entrevoir aussi ouverts que deux yeux cokés à travers son absence de string. Elle tenait son gars par la bite, le seul endroit de son corps non ensanglanté pour l’instant, contrairement à son anus qui n’arrêtait pas de couler parce qu’il avait été défoncé par le gros gode mauve de Nicky avant qu’on parte pour la campagne. Pour empêcher sa victime de se lamenter pendant la parade, la Salinger lui avait tout bonnement cousu les lèvres avec du fil à pêche. Que le gars soit toujours en vie relevait carrément du miracle, compte tenu des souffrances atroces que lui avait infligées l’habituellement trop tendre Minette. Sur les chaises, les spectatrices applaudissaient ; Bonnie avait les yeux rivés sur son robinet chéri cracheur d’ingrédient secret en matière de beauté éternelle, la bouche grande ouverte, prête à recevoir, tandis que Ritz Carlton riait à s’en faire éclater le rack à jos.

–          Tue-le ! (Bonnie l’a ordonné. Elle s’en sacrait parce qu’il n’arrivait définitivement pas à bander. Madame Claude rushait ben raide et sa copine, Paula, est tombée dans les pommes.)

–          Euh… C’est parce que tu déranges avec tes commentaires… osa dire la Carlton.

Minette, complètement déboussolée, a perdu le contrôle de sa prestation. Au milieu de la scène, elle commençait à se chier sur place de honte. Dans un élan de solidarité, je me suis dirigé vers elle et je lui ai chuchoté à l’oreille que ce n’était pas grave, pas important pantoute, qu’elle ne devait pas se plier aux exigences de l’auditoire, et que si elle préférait ranger Bateman dans l’Écurie, elle en avait pleinement le droit.

–          It’s over, man, articula-t-elle, s’adressant aux filles.

Nicky est venu nous rejoindre. Et on est passé dans les coulisses pour sécher les larmes de notre Minette. On avait un méchant défi à relever pour notre partie du spectacle : la soif intarissable de Bonnie Frappier.

*

Après 15 minutes de discussion avec les girls, Ritz commençait à trouver le temps long. Nicky et moi étions prêts à prendre la scène d’assaut, mais ce qui se passait de l’autre côté du rideau nous amusait ; c’était pissant ; le big fight était pogné : Ritz et Bonnie contre les drags. Madame Claude et Paula ne comprenaient rien à notre mission. Elles nous jugeaient mais, quoi qu’il en soit, elles n’allaient certainement pas l’emporter contre les deux tigresses. Suite à la menace d’être les premières fausses femmes à se retrouver dans l’Écurie si elles n’arrêtaient pas de faire suer le monde, les deux travestis ont pris la porte, ayant été très préalablement bien informés en bonne et due forme par Bonnie que leurs jours étaient comptés si nos activités sordides sortaient d’icitte.

On avait requinqué Minette pour qu’elle soit rayonnante et en mesure de suivre le reste de la soirée. Un speed en arrière de la cravate avait fait l’affaire. Sa place l’attendait avec les autres. Ça allait être parfait.

Pour mettre un peu de piquant dans l’affaire, on voulait être évalués comme dans les compétitions de patinage artistique. Chacune des juges allait devoir donner une cote de zéro à dix sur nos prises, le plus honnêtement possible, froidement. Les pancartes blanches vierges et les marqueurs venaient d’atterrir entre leurs mains. Comme on ne tenait plus en place à cause de notre envie d’enculer le plus beau des deux voisins, on a décidé de sauter l’étape du presque mort pour y revenir à la fin. En voix off, j’ai lancé :

–          Mesdames et mesdames, attention, veuillez accueillir chaleureusement Nicky Dean, SS Latrique et le premier beau blond fraîchement arrivé de Ste-Adèle !

Contrairement au gars de la Place Versaille, celui-là se tenait droit. À part des bleus dans la face, rien d’autre ne laissait présager des traces de violence ou de négligence. Il avait l’air en parfaite santé et vigoureux, ce qui a enchanté Bonnie, prête à le bouffer. Les filles ne se sont pas faites prier pour passer au vote ; on n’avait toujours rien fait, pas de cul ni rien, qu’elles se trémoussaient déjà de plaisir face à l’éventualité d’une scène ardemment méchante et torride. Le score global était tout à fait correct, sauf que Bonnie faisait sa mal baisée en n’accordant qu’un 2… va savoir pourquoi ; Minette donnait un beau 9.2, généreuse, et Ritz Carlton s’est laissée aller avec un respectable 8.9 sur 10.

Avec ses menottes, notre premier modèle était crissement fourrable. En attendant la fin de l’engueulade de tantôt, dans les coulisses, on l’avait obligé à se laisser manger la cenne par l’autre pour qu’il se réchauffe et qu’il puisse se faire défoncer plus facilement sans lubrifiant une fois sur scène. Nicky tenait la tête du plus amoché bien alignée et moi, j’écartais les fesses. C’était beau.

–          Tuez-le ! (Bonnie la Reine de Cœur revenait à la charge.)

J’en ai eu plein le cul d’elle, j’ai éclaté :

–          Heille toé, câlisse ! As-tu fini ? Tu veux-tu l’faire, le show ?

Dans son one-piece-suit Versace, Bonnie Frappier semblait ne plus tenir en place sur sa chaise, sa poitrine siliconée me pointait du mamelon avec persistance. Une lueur cruelle commençait à poindre dans son regard de biche d’aristocrate dégoûtée.

— Mais pour quel genre de p’tits cons est-ce que vous vous prenez? Coupez! Coupez! Hurla-t-elle.

Elle a foncé sur Nicky et moi, nous a sorti de scène en nous tirant par l’oreille et nous a forcé à nous asseoir en première ligne. Maman Frappier avait une leçon à nous servir. Elle était furieuse. Les enfants la ramenaient à la triste réalité : elle avait échoué dans son rôle de mère, Nicky n’avait rien compris de ses stratégies de base en domination des masses, il fallait tout réexpliquer. Pourtant, Nicky savait comment sa mère prenait un malin plaisir à intégrer dans ses plans d’affaires de subtiles machinations visant à prendre le contrôle du monde. Il savait qu’elle avait délocalisé en Chine plusieurs de ses laboratoires où elle faisait des recherches pour intégrer des composantes chimiques interdites au Canada dans ses crèmes. En modifiant à peine la structure moléculaire des BPC, par exemple, elle avait créé une gamme de produits cosmétiques dont les émanations causaient des dommages cérébraux irréversibles à peine perceptibles. Ses bonnes femmes de Westmount étaient toutes en train de se putréfier du cerveau sans s’en rendre compte, et plus abruties elles devenaient, plus Bonnie avait la main mise sur leur portefeuille, gérant tous leurs désirs de beauté plastique en jouant sur leurs neurotransmetteurs, ingénieux cercle vicieux marchand dont Bonnie savourait chacun des rouages.

La torture comme l’exploitation devait être rentabilisé. La gratuité de la chose faisait horreur à Bonnie. Elle avait mis en l’Écurie l’espoir de voir son fils la relever. Elle voyait là sa graine d’entrepreneur-ship, croyant qu’il y menait des expériences quelconques sur des cobayes humains. Elle constatait avec un certain désespoir la puérilité avec laquelle nous traitions nos jouets. Elle a d’abord tenté de nous expliquer quelques fondements économiques. Mais devant notre manque d’intérêt manifeste, elle a haussé les épaules, a secoué la tête et a dit :

— Si vous voulez détruire des images, alors n’excluez pas la possibilité d’aller au bout de la destruction.

Elle s’est agenouillé devant le voisin, a jeté un coup d’oeil à sa bite qui semblait démesurée pour la petite bouche pincée de Bonnie et l’a engouffré d’une experte poigne buccale de suceuse invétérée. Elle n’a mis que quelques secondes à le faire hurler de plaisir. Or, pendant qu’elle roulait le sperme dans sa bouche selon sa technique unique de distillation, elle a émasculé négligemment le jeune paysan d’un léger tour de poignet, a recraché le liquide séminal dans un pot Masson et d’un geste chirurgical, elle a enfoncé une seringue dans la plaie béante d’où giclait un sang presque noir. Le « vaccin » n’a pas mis grand temps à montrer ses effets. Le paysan s’est affalé sur le sol, d’abord paralysé, puis pris de spasmes épileptiques. Sa peau a viré au mauve, puis au gris-verdâtre et enfin au noir. Ensuite, son corps s’est liquéfié comme si ses organes avaient atteint le point d’ébullition. Il a fondu de l’intérieur, puis sa peau s’est mise à déchirer et la bouillie de s’étaler sur la scène. Bonnie avait le sens du spectacle, elle venait de donner tout son sens à l’expression « être sous les feux de la rampe ». Elle a relevé la tête comme si elle était la vedette d’une publicité de Head and Shoulders, est sortie de scène le nez en l’air, a posé son pot Masson délicatement dans son sac, a pris la moppe et a fait disparaître tous les restants humains comme si ça n’avait été que de la pisse de chien. D’un pas entendu, elle s’est dirigée vers la porte qu’elle a claqué ferme, laissant retomber derrière elle un rideau de silence.

*

Tout compte fait, c’était comme si la fin des temps modernes sonnait à notre porte. Le départ catastrophique de Bonnie, qui rimait avec l’inexactitude de notre projet jusqu’à présent, de même que l’attitude des deux travestis aux allures what-the-fuckesques devant le spectacle, devant nous, quand ils s’apprêtaient à assister à une scène digne du pire des films d’horreur selon le commun des mortels, tout ça, nous indignait ; il fallait prendre une décision : tuer ou ne pas tuer (et l’assumer) : telle était la question.

Personne n’avait réussi pleinement sa mission ce soir. Ritz était en crisse après Bonnie la gâcheuse de fête. (Elle n’avait aucunement pris son pied.) Minette était allée trop loin en voulant à tout prix gagner la parade des éclopés… Son projet avait avorté dans l’œuf, nul si découvert comme un pauvre cave freak de l’apparence, parce que sa volonté de puissance l’avait complètement rendue folle de rage, mais accessoirement. (C’était la looser de la soirée.) Bonnie, sans doute, était en train de tenter d’inoculer une quelconque cellule afin de contrôler le monde, qui sait, mais dans son for intérieur, sans doute, chaque parcelle de sa méchanceté capitaliste la rendait malade. (C’était clair.) Et que dire de Nicky Dean et moi ?! On ne s’était aucunement saucé le pinceau… notre échec était cuisant… sans compter notre honte, défigurante, se résumant à l’inaccomplissement de notre bout de two man show avec les deux autres. (On allait devoir se crosser mutuellement, comme souvent.) Suite au départ de Bonnie, tout se résumait donc, désormais, à rien.

Le soleil se couchait et personne n’osait parler. On ne savait pas si on devait se trouver dégueulasses ou romantiques, si l’alignement de Mercure en Saturne allait nous amener une quelconque rédemption, ou si le temps ou le fait que les tueries pétaient les cotes d’écoute sur RDI y étaient pour quelque chose, mais on ne voulait pas abandonner. Ritz Carlton s’est risquée :

–          Bon, je vote pour qu’on ne les tue pas. On vide l’Écurie et on se reprend ; c’était un essai.

On a tous adopté la proposition. C’était trop ça : un essai.

Dans trois jours, le magnifique festival montréalais LGBT Divers/Cité allait prendre possession du Village. Nous allions y prendre part. Latrique et ses pouliches ne pouvaient faire autrement que d’y semer leur couleur flamboyante.

Et n’allez surtout pas imaginer qu’on allait devenir des agneaux ; c’était hors de question. Aussi, on avait impérativement besoin de Bonnie Frappier la salope pour réussir. On avait des idées…

*

À SUIVRE.

SAISON I. ÉPISODE VII : août 2012.

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Comments
One Response to “Queer & the Shitty. Saison I. Épisode VI (partie II)”
  1. SS Latrique dit :

    Photo : Rita-Adèle Beaulieu
    http://barphotos.blogspot.com/

    Collabo : Génie de ce siècle // Marie-Christine Lemieux-Couture (Bonnie Frappier)

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