Le Décamoron, jour sixième

Florence, juillet, 1348

Ma bien aimée Marquesa,

Je serais le pire des malhonnêtes si je vous disais que tout va bien ici. Au contraire, les choses vont de plus en plus mal et, malgré le fait que je me sois juré de ne point vous tourmenter et ce, envers et contre la grande faucheuse qui pourrait m’éloigner de vous à jamais parce qu’elle me traque, je dois vous avouer que je suis effrayé, torturé par une nuée de corbeaux funèbres qui me court-circuitent inlassablement les pensées. J’ai peur de mourir. J’ai peur d’être contaminé. J’ai peur de moi-même.

Bien que le manque me tenaille et que cet état affligeant puisse réveiller des dragons enfouis dans les entrailles de l’amant déserté que je suis sans vous, me voilà aux prises avec un sentiment que je n’aurais jamais pensé être en mesure ressentir en vous aimant ; c’est honteux, je suis loin de l’ignorer, mais je suis jaloux de votre toutou quadrupède. Je n’y peux rien, votre nouveau compagnon de vie m’obsède ; je me sens menacé parce que j’ai peur de perdre le monopole de votre clitoris savoureux si Banarchiste continue de vous brouter la savane en ronronnant… d’autant plus qu’il est roux, comme moi, et que je sais que contrairement à la majorité silencieuse qui refuse de s’exprimer franchement, vous virez folle à l’odeur des roux. J’ose à peine imaginer la folie dans laquelle m’aurait plongé votre missive si votre nouveau jouet – oserais-je dire votre godemichet vivant – s’était appelé Brutus et qu’il avait été un Rottweller de l’enfer ; j’en serais sans doute mort de chagrin entre les deux montagnes molles de Mère, inondant le plancher de la cave jusqu’à ce que j’en meure.

Ma Marquesa, vous ne pouvez savoir à quel point je souffre ici. J’ai les gosses chargées à bloc. Ma prostate crie. Contrairement à vous, il m’est impossible de me crosser en paix. Dehors, c’est l’émeute perpétuelle, ça hurle sans cesse, et les croqueurs de cerveaux se reproduisent à une vitesse troublante. Ils se déplacent de plus en plus facilement, comme si le fait de se multiplier aussi efficacement que l’infâme Xenopsylla cheopis dans le poil des rats leur donnait du pouvoir. Et que dire de ce qui se passe ici, huit pieds sous terre, dans le sous-sol… Mère n’arrête pas de me couver ; je suis littéralement séquestré dans et par sa diarrhée verbale incessante. Ayant perdu toute interaction avec Père depuis sa terrible maladie, elle passe son temps à m’entretenir au sujet de ce qui se passe de bon chez Michel Barrette et dans le merveilleux monde de L’auberge du Chien Noir. Je n’ai plus le temps de m’amuser ou de m’éduquer sur les internettes et encore moins de moments libres pour aller me vider dans un coin. C’est très souffrant.

Nul besoin de vous dire que la situation de Père m’inquiète au plus haut point. Depuis hier, il dessine des enfants bâillonnés, de gros personnages blonds frisés qui parlent à des poupées pas de yeux et des policiers armés jusqu’aux dents sur le sol, ne voulant apparemment pas écorcher le vert sur les murs qu’il a peints lui-même. Dès que nous le libérons de ses chaînes pour éviter qu’il ne crève d’inanité sur sa chaise, il se précipite sur ses craies et il continue sa fresque sur le ciment froid. Vous avez raison de me dire qu’il serait préférable de lui faire sauter le caisson, mais j’en suis incapable. Bien qu’il ait essayé de mordre Térésa à quelques reprises, nous sommes trop sensibles pour user de barbarie envers lui. J’ai d’ailleurs remarqué que des bulbes douteux commençaient à apparaître sur ses aisselles ; elles sentent l’infection plus que jamais… même la bassine remplie de déjections dans la salle d’eau en a mal au cœur. Comme je suis un bon chrétien et que je ne veux pas goûter à la fourche de Satan ad vitam aeternam après ma mort, je ne commettrai pas le parricide. Ne me jugez pas ; je vous en conjure ; le ciel demeure ma seule et unique étoile en votre absence. En ces temps sombres où la peste et les zombies semblent se répondre et se donner la main afin de nous ensevelir dans l’abrutissement le plus corrosif, il est impératif que je m’accroche à quelque chose.

*

Le moins que je puisse vous dire, c’est que ce n’est pas l’action qui manque dans les rues autour de notre Domaine. L’horreur qui s’y déroule comme si tout allait de soi pourrait même empêcher un narcoleptique de fermer l’œil, s’il était en mesure de voir à travers mon regard lorsque je m’accoude à la fenêtre. Ce matin, après une nuit de rumba de la mort avec ses fidèles acolytes contents de la voir amarrer, la téméraire aristocrate Pauline-Rouge-du-Carré-Noir a décidé de traverser le pont-levis afin d’essayer de comprendre pourquoi et comment les choses ont pu s’envenimer à ce point sur notre rive. Comme vous l’imaginez sans doute, la mission s’est vite transformée en abominable épisode sanglant. Je suis certain que les morceaux de cadavre de Giovanni-Marco di Parent (dont vous m’avez appris le malencontreux grignotage) ont pu ressentir la terre vibrer sous leur absence de corps tant c’était monstrueux.

Vêtue de sa plus belle houppelande beige et les boules jackées par un corset – elle ressemblait un peu à une cloche mais là n’était pas la question –, la noble Pauline, une hache dans la main droite et son cochonnet Léo sous le bras gauche, s’est présentée seule de notre côté de la rivière en scandant son hymne aux propriétés chasseuses de croqueurs. Elle hurlait haut et fort son désormais célèbre « À qui la rue ? À moi la rue ! » sans considération aucune pour les mendiants et les aveugles qui dormaient paisiblement près de l’Église. La scène était étrange ; elle relevait d’un mélange quasi parfait entre la féérie et le désespoir. Des fanaux continuaient de flasher aux quatre coins du faubourg, dans les chaumières dépareillées comme à la fenêtre de certains châteaux majestueux, selon les désirs les plus vils du feu clown Parent tandis que, de partout à la fois, des projectiles divers – des luths, des dents, une tête de bébé, des gros et de minuscules cailloux, un chandelier plaqué or, des biscuits, de tout… autrement dit – étaient balancés à la gueule de l’aristocrate Pauline-Rouge-du-Carré-Noir à la rescousse des pestiférés de Florence.

Imaginez la farce, ma mie ; c’était une véritable fête des fous mais sans les fous. Alertée par le tintamarre, Mère a même réussi à lâcher le diantre de macramé sur lequel elle pioche depuis ma naissance en espérant que Père la trouve re-baisable pour venir se poser à la fenêtre, avec moi, le temps de la représentation. Comme elle avait la bouche pleine de pop-corn parce qu’il s’agissait d’un grand moment de cinéma hollywoodien pour elle, elle ne me parlait pas, enfin…

La mission de la grande dame continuait et, nullement irritée par les protestations des malotrus lanceurs de toutes sortes contre le sauvetage hygiénique qu’elle s’apprêtait à exercer, Pauline a osé implorer ses dieux bleus. Elle a théâtralement levé ses deux bras gras vers la voûte céleste (son Léo s’en ai cassé une patte en foutant le camp par terre)  et elle s’est lancée dans une invocation aux allures de morale douteuse afin que ses seigneurs descendent l’aider, qu’ils tombent, vite, sinon les plaies d’Égypte allaient se reproduire. Évidemment, tout cela a duré un temps, assez longtemps pour qu’elle oublie de regarder autour d’elle… la pauvre ; je ne crois pas devoir vous préciser que les assoiffés de cerveaux ont profité de la trêve de slogans anti-eux pour dangereusement se rapprocher d’elle.

Pauline ne s’est pas méfiée. En une minute, elle était cernée. Des croqueurs l’ont sentie vulnérable et, en moins de temps qu’il ne leur en faut habituellement pour prendre une initiative quelconque, ils ont décidé d’un commun accord qu’il fallait l’éliminer ou la rendre comme eux, bouffeurs de cervelles ; autour de la résidence de notre voisine, il devait y en avoir au moins seize. Le chef de la bande n’en pouvait plus d’avoir mal. C’était le plus laid. Ses pustules le faisaient crever et sa mâchoire allait de droite à gauche et ses mains ne lui appartenaient plus, de même que ses yeux qui cherchaient le sang, injectés et globuleux. Plusieurs habitants de Florence continuaient de labourer la terre, de flasher les lumières, d’uriner et de vivre… N’empêche que la mort rôdait. La peste sévissait. Pauline s’est retournée une dernière fois vers la rive, le sourire aux lèvres, et les choses sont devenues sales.

Croyez-le ou non, ma marquise, jamais je n’ai vu une toutoune arborant une tenue beige courir aussi vite. Les bourrelets se faisaient aller dans tous les sens ; c’était une véritable danse. Une horde de zombies à ses trousses, l’aristocrate haletait. Elle courait plus vite que son porcelet afin de ne pas se laisser pogner par les décervelés affamés non loin derrière elle, prêts à la déchiqueter, les bras devant, les ongles crottés.

Arrivée sur le pont, Pauline ne savait que faire. Il fallait à tout prix empêcher les infâmes créatures d’atteindre la rive gauche ; c’était une question fondamentale, aussi cruciale que sa mission d’éducation sur nos terres en matière de diplomatie et de respect de la liberté individuelle au temps des zombies. Tandis que l’envahisseur se rapprochait et que Pauline était en train de devenir mauve de constipation à force d’essayer de trouver une solution au problème, le panda qui aime tout le monde s’est sacrifié en la poussant.

–          Va ! Cours ! Fuis ! Je me charge de les ralentir, dit-il à la madame, tendrement.

Barrant littéralement la route aux croqueurs, il s’est mis à envoyer des bisous vers tous ceux qui, comme moi, s’étaient accoudés à leur fenêtre afin d’assister au massacre. Comme il avait fait la fête toute la nuit sur l’autre rive avec les étudiants et Jean Barbe, il bougeait moins rapidement qu’à l’ordinaire. Ses facultés de jugement devaient être fortement affectées car l’envie de faire un câlin au chef de la bande des zombies du Démon s’est manifestée – fouillez-moi pourquoi – et il s’est retrouvé avec la moitié de la tête bouffée en deux secondes. Le regard rouge à travers ses yeux de mascotte, il s’est fâché (ce qui relevait du miracle) et BANG ! Furieux, il a administré un gigantesque coup de patte sur la tronche du traître qui était en train de s’étouffer avec la bourrure synthétique de sa tête (qui lui avait coûté la peau du cul, soit l’équivalent de cinq robes de bal). La tête pourrie de la sale racaille s’est décrochée du tronc et elle a roulé mollement jusqu’au centre de l’amas de zombies qui suivaient le chef de près. Quelle ne fut pas ma surprise, ma juteuse adorée, en réalisant qu’au lieu de prendre la fuite pour éviter de subir les foudres du killer-panda, les décervelés se sont partagés la tête du mort-vivant plus mort que la mort afin d’en sucer avidement le pus, le reste d’humanité et le jus d’yeux… Ils râlaient de plaisir en se délectant. J’en tremble toujours de dégoût.

Pendant l’intermède plus que nécessaire, Pauline-Rouge-du-Carré-Noir a eu le temps de regagner sa Nef des Délaissés et de trouver une façon de contrer l’éventuelle invasion sur le territoire dont elle avait été proclamée Reine-Mère la veille, à son arrivée. Le panda était rentré au bercail, affecté mais en une seule pièce ou presque. Au gouvernail de son grand bateau, seule à bord, Pauline s’est mise à entonner fort, très fièrement, My heart will go on – il était impossible de ne pas être touché par ce cri du cœur –, elle a fendu les eaux à une vitesse ahurissante et, défiant la peur qui la défigurait, elle a foncé dans le pont.

L’explosion qui s’en est suivie ne nous a laissé aucun espoir quant à une possibilité de survie pour la courageuse Pauline. Ses fans n’en revenaient tout simplement pas. Depuis l’héroïque incident de ce matin, bien que l’autre rive soit protégée contre toute attaque de la part des croqueurs, le deuil colore le ciel sur la rive gauche ; l’ère de la grève de la faim indéterminée a sonné pour la majorité des partisans de la dame.

*

Dans mon cachot aux allures de tombeau familial, je me sens seul au monde, plus que jamais, ma douce Anne. Entre les simagrées incompréhensibles de Père, la terreur que je lis quotidiennement sur les traits de ma cousine Térésa et les épouvantables événements qui se déroulent à l’extérieur, je suis pris au piège. Je ne voulais pas vous inquiéter avec ce qui me ronge le plus au monde depuis hier soir, plus que la mort de Pauline que je viens de vous narrer comme si c’était l’apocalypse, mais je crois devoir le faire parce que cette lettre sera peut-être la dernière.

Ma précieuse, hier, juste avant d’aller au lit, Mère m’a appelé pour que je prenne mon goûter. Elle m’avait préparé sa recette spéciale de muffins aux carottes. Lorsque je me suis approché d’elle pour la remercier et lui donner un baiser de bonne nuit, elle m’a regardé tendrement, m’a caressé la nuque et CROUNCH ; elle m’a mordu la joue. La blessure s’est mise à saigner sur le champ et à enfler. Je sens mon cœur battre à travers les traces de dents depuis l’incident. Ça élance et tout. Térésa a beau nettoyer souvent la plaie, elle s’infecte sans relâche. Le bandage sur mon visage s’imbibe à la vitesse de la lumière.

Mère n’est pourtant pas changée physiquement et mentalement. Elle ne ressemble aucunement aux zombies qui continuent de passer devant la fenêtre en boitant ; contrairement à Père, qui se transforme en larve imbécile de jour en jour, ses agissements et ses convictions politiques demeurent les mêmes. Mon amour, dites-moi, croyez-vous qu’il soit possible que la maladie demeure invisible sur certains sujets ? Je ne sais pas ce que je devrais faire. Juste à l’idée de pourrir ici sans vous revoir, je deviens fou.

Je souhaite de toute mon âme que vous soyez en mesure de combattre l’ennemi encore longtemps. Si j’en venais à perdre la carte ou à mystérieusement changer de personnalité, je vous prie de ne point me concevoir comme un faible… Il faudrait me retrouver et me tuer, comme les autres, parce que je serais devenu un monstre malade. Pour l’instant, je ne me sens aucunement altéré, fort heureusement, mais je dois vous avouer que je demeurerais complètement insensible face au passage de Banarchiste, votre maudit chat roux voleur de chatte, devant la façade d’un restaurant chinois…

Je vous aime, ma mie, je vous appartiens.

Très tendrement,

SS, Cavaliere di Latrique

*

Le jour cinquième, par la Marquise d’Archet : http://terreurterreur.com/2012/07/20/le-decamoron-jour-cinquieme/

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Comments
4 Responses to “Le Décamoron, jour sixième”
  1. Anne Archet dit :

    Je sens que la marquise va se mettre à freaker grave.

  2. jean barbe dit :

    J’ai le mal de mer.

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  1. […] "Vêtue de sa plus belle houppelande beige et les boules jackées par un corset – elle ressemblait un peu à une cloche mais là n’était pas la question –, la noble Pauline, une hache dans la main droite et son cochonnet Léo sous le bras gauche, s’est présentée seule de notre côté de la rivière en scandant son hymne aux propriétés chasseuses de croqueurs. Elle hurlait haut et fort son désormais célèbre « À qui la rue ? À moi la rue ! » sans considération aucune pour les mendiants et les aveugles qui dormaient paisiblement près de l’Église."   "Vestida con su abrigo beige más hermoso y las tetas apretadas por un corsé – se parecía un poco a una campana, pero esto no era el punto -, la noble Pauline, una hacha en la mano derecha y su cerdito Léo debajo de su brazo izquierdo, se presentó sola de nuestro lado del río cantando su himno de propiedades cazadoras de zombies.  Aullaba alto y fuerte su ya célebre "¿De quién es la calle? ¡La calle es mía!" sin ninguna consideración para los indigentes y los ciegos que dormían plácidamente cerca de la iglesia."  […]



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