Le Décamoron, jour septième

Florence, août 1348

Très cher cavaliere di Latrique,

Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état de désarroi votre lettre m’a plongé. Depuis hier, je suis folle d’inquiétude, je fais les cent pas dans ma chambre en imaginant le pire. Mon doux cavalière, moi qui n’ai ni dieu, ni maître, ni foi, ni loi, je prie chaque instant le grand vide pour que vous soyez épargné par le mal qui afflige tant de nos semblables.

Je vous en supplie, soyez vigilant et guettez la progression de la maladie. Ne vous fiez pas à votre miroir, car lorsque les premiers signes de la déchéance physique apparaîtront sur votre visage, il sera déjà trop tard. Car il s’agit en tout premier lieu d’une infection de l’esprit, qui lentement se gangrène et qui, une fois pourri jusqu’au trognon, se répand au corps. Le premier symptôme est la mauvaise conscience et je crains que vous y soyez déjà atteint. Je sens que déjà, vous refoulez votre instinct de liberté, que vous vous délectez dans un culpabilité intense, mais mal fixée, diffuse, sans objet précis et toutefois toute puissante. Ça ne s’arrêtera pas là: le sentiment de culpabilité se transformera en haine de vous-même, puis en haine des autres. Vous vous mettrez à mépriser et à maltraiter ceux qui agissent pour eux-mêmes, ceux qui se rebellent, ceux qui assument ce qu’ils sont, ceux qui sont en position sociale d’infériorité. Vous vous mettrez à sanctifier la vengeance sous le nom de justice et n’arriverez qu’à tolérer ce qui est uniforme, conforme à la masse, prévisible, gris comme un cadavre.

C’est alors que vous perdrez votre sève, votre élan vital; c’est alors que vous deviendrez un mort vivant. Lentement, mais sûrement, vous en viendrez à dire non à la vie et à vous-même, votre volonté se retournera contre la vie. Vous deviendrez un être de négation, vous nierez tous les devenirs, tous les possibles. La beauté et le désir vous effraieront, vous répugneront. La haine rentrée, la vengeance de l’impuissant vous rongeront de l’intérieur, vos propres instincts d’homme sauvage, libre et nomade se retournent contre vous. Seulement alors, votre corps ploiera sous le poids putride de votre esprit: votre peau prendra couleur de cendre, se couvrira de pustules nauséabondes et votre pensée malade suintera par tous vos pores comme une bile noire et nauséabonde.

Mon doux, mon tendre, mon très cher cavaliere, lumière de mes jours, il n’est encore temps de vous sauver, il est encore temps de sauver notre amour. Au nom de la passion qui nous liera à jamais, agissez sans tarder. Il existe un vieux grimoire écrit il y a fort longtemps par le mage sarrasin Hakim Bey qui contient les recettes mystiques et les incantations seraient à même de vous guérir. Je vous en supplie, lisez cet ouvrage, envoyez s’il le faut Teresa le quérir pour vous et soignez-vous avant qu’il ne soit trop tard, avant que vous n’ayez décidément basculé du côté de l’ombre. Faites-le pour moi, en souvenir de toutes nos étreintes brûlantes. Faites-le, je vous en conjure; je ne supporterais pas de vous perdre définitivement.

En ce qui me concerne, je vous rassure, je suis toujours indemne, en sûreté au sommet de mon clocher. En plus de mes sorties quotidiennes pour quérir de l’eau à la fontaine, je me suis risquée à explorer l’abbaye dans l’espoir de trouver les vivres qui me permettraient de tenir quelques semaines de plus. Je n’avais pas encore osé le faire depuis mon arrivée à Grande-Antonio-Rei-Dei-Robineux, car vous connaissez la réputation des moines; transformés en zombies, ils doivent sans l’ombre d’un doute être encore plus pervers et dangereux qu’à leur état naturel. Il eut donc fallu que mon ventre grognât de famine pour que je m’enhardisse à visiter ces couloirs sombres que je croyais assurément arpentés par les plus vils croqueurs de cervelle. Par chance, il n’en était rien. Je n’ai trouvé que quelques cadavres en putréfaction rongés par la vermine. Après avoir glané tout ce qui était encore comestible dans le réfectoire, je me suis résolue à passer toutes les cellules des moines au peigne fin. J’y ai trouvé des trucs assez surprenants: des cilices, des tubes de KY, des fouets et des accessoires de cuir cloutés à profusion, des godemichés de taille chevaline, des gravures pornographiques mettant en scène le Christ, les douze apôtres et la vierge Marie, et surtout, caché sous la paillasse du frère économe, un fusil de sniper L115A3 soigneusement rangé dans son coffre, avec visée télescopique, silencieux et trépied. Dans un sac, juste à côte, il y avait assez de munitions pour assassiner une armée entière d’infidèles. Qu’est-ce que nos bons clercs faisaient avec un engin pareil? S’en servaient-ils pour éloigner les corbeaux et les gueux de leur potager? Je sais que vous avez fait quelques retraites fermées au monastère alors vous serez sûrement en mesure de me l’expliquer.

Toujours est-il que je suis remontée à ma chambre de sonneur de cloches avec dans mon sac tous mes trésors. Après avoir dévoré un sandwich au baloney à peine avarié, j’assemblai mon nouveau flingue avec l’assurance et la précision d’un assassin à la solde des Albizzi. Moi qui jadis avais les armes à feu en horreur… si vous aviez pu me voir! J’ai assemblé la pétoire en moins de temps qu’il ne le faut à un archidiacre pour trousser un enfant de choeur. Lorsque ce fut fait, il a bien fallu l’essayer. Je l’installai donc à ma fenêtre et observai les alentours avec la visée. A trois cents toises, j’aperçus un zombie particulièrement décharné qui claudiquait vers le parking du Village des Valeurs. J’appuyai sur la gâchette; la balle ricocha sur le pavé uni, ce qui fit à peine sursauter le mort-vivant, tant qu’il était décérébré. J’ajustai ma mire pour compenser le vent et la distance et tirai un second coup; la balle l’atteint en plein dans la tête, qui explosa comme une scrofule trop mûre. Attirée par le bruit, une lamie tout aussi déglinguée – probablement sa pouffiasse – s’approcha du cadavre. Celle-là, je lui réglai son cas du premier coup. Je descendis ainsi une vingtaine de ces damnés et n’arrêtai que lorsque j’eus peur que ce massacre finisse par me faire repérer.

Évidemment, toute cette violence me plongea dans un état d’excitation insensé. Je tentai de me satisfaire avec le dildo surdimensionné que j’avais trouvé chez les moines, mais mon intiminet est de taille trop modeste pour accueillir un engin aussi monstrueux. Je me contentai donc de me limer longuement les orifices avec le cierge pascal trouvé dans la chapelle, jusqu’à ce que le spasme vénérien m’apaise.

Je suis heureuse et drôlement soulagée de me savoir mieux armée pour me défendre, car ici, à la Piazza della Signora, la situation ne fait que se dégrader. Comme il fallait s’y attendre, la rumeur du naufrage de la Nef des délaissées s’est répandue comme une traînée de poudre, si bien que notre Florence chérie et martyrisée a basculé dans la guerre civile. Les rues résonnent des cris de guerre des zombies qui s’entre-dévorent. «C’est assez! Faut que ça pourrisse!» crient les fantassins portant la livrée de la maison des Legault. «Pourrir Florence !» répondent ceux qui marchent sous le blason des Charest. Quant aux cadavres ambulants du Parti Florentin, il se font égorger en pleine rue en couinant «À nous de périr !». Du haut de ma tour, j’entends nuit et jour les épées qui s’entrechoquent, le bruit sec des boucliers fracassés et les hurlements d’agonie de ceux qui pour une seconde fois trépassent. Avec la visée télescopique de mon L115A3, je les observe de loin s’entredéchirer à coup de slogans stupides et de coups de poignard dans le dos. Tant pis pour eux ! Qu’ils crèvent, tous autant qu’ils sont! Que les loups s’entre-dévorent ! Puisse le massacre se terminer que lorsque le dernier d’entre eux sera éviscéré !

Vous qui connaissez si bien les secrets de mon âme et de mon corps, vous savez bien que ce que je viens d’écrire n’est que vaine bravade. Je sais trop bien que les vivants n’ont rien à gagner des batailles des morts, car ils sont toujours les premiers à en pâtir. Pour une raison que j’ai encore peine à saisir, les zombies sont obsédés par une certaine urne qui aurait supposément la vertu magique de conférer à celui qui l’emporte le pouvoir absolu sur tous les mortels. Au lieu de psalmodier leur habituel «cerveau, cerveau», on entend les zombies crier sans cesse, de l’aube à l’aube: «L’urne! L’urne!». Cette obsession maladive de l’urne, que j’ai baptisée «urnophilie», est sur le point de me rendre folle. La nuit, j’ai de plus en plus de difficulté à dormir tant que ce mot, crié inlassablement, me fait faire des cauchemars où je revois les atrocités de la veille. Je revois ce jeune estudiant tenter de ressortir casseroles et cuillères de bois avant de se faire décapiter à coup de pancarte par un urnophile, sous les cris d’approbation et les applaudissements de la foule décérébrée. Je revois ces milliers de cavalieres, jadis si fiers et révoltés, retourner sur les bacs froids de l’académie, sous prétexte qu’il ne faut pas nuire à l’affrontement en cours et porter au pouvoir une des factions en lutte. Je revois ces milliers de dames de haute lignée se résigner, les larmes aux yeux et la rage au visage, à boire jusqu’à la lie le vin amer de la défaite. Je revois aussi – spectacle aussi dérisoire que tragique – les plus brillants d’entre nous fouler misérablement au pied leur honneur et rejoindre les croqueurs dans leur pantalonnade grotesque. Si bien qu’au matin, je me réveille au chant du coq, les yeux hagards, la tête endolorie et la rage au ventre.

Ce matin, Banarchiste, mon gentil minet, est revenu à ma porte après une nuit passée à battre le pavé. Lorsque je lui ouvris, il déposa à mes pieds un doigt humain. Je crains que les choses ne soient pas sur le point de s’améliorer.

Je vous embrasse tendrement en vous suppliant une dernière fois de vous soigner avant qu’il ne soit trop tard.

Anne, marchesa di Archet

P.-S. Je suis très sérieuse. Soignez-vous et sauvez ce qui reste de notre amour. Faites-en le serment.

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Comments
5 Responses to “Le Décamoron, jour septième”
  1. tasoeur dit :

    Métaphysique d’esprit brisé.Vous vous gavez de grotesque symbolisme vide surrané pour dissimuler votre décalage fixé d’un traumatisme, vous ravissant vous-même d’immaturité déguisé en pathétique tentative d’audace. Vous avez tout intérêt à ce que vos semblables n’agissent pas selon la loi du plus fort face à vous mais dans un cadre de respect moral. Be careful what kind of world you wish for… someday it might come knocking on your door. Et vous écrivez sur « l’amour »? M’en vais gerber.

    • Anne Archet dit :

      Je peux vous aider en tenant vos cheveux quand vous serez penchée au dessus de la cuvette, ô ma soeur. Vous voyez à quel point je vous respecte dans un cadre moral…

  2. tasoeur dit :

    Pardon j’étais à cours de gravol.

  3. SS Latrique dit :

    C’est si hygiénique, vomir. On devrait le faire plus souvent.

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