La sérigraphie selon Doctorak

Peut-être as-tu déjà acheté un de ses t-shirts, et peut-être te demandes-tu comment il procède. J’ai vu comment ça se passe dans la shop de Doctorak, j’ai vu, touché et senti, et je vais te révéler ici des secrets.

Mathieu a commencé à faire de la sérigraphie il y a trois ans. Il a appris sul tas, comme on dit. Il me parle de ses projets de t-shirts depuis que je le connais, et au début je figurais pas très bien comment il faisait ça. Il faut que je précise d’abord que sa shop, c’est chez lui, ça se passe dans sa chambre et sa salle de bain. Très artisanal. Mais avec des produits de qualité et un soin indiscutable! La première fois que je suis allée chez lui, il a imprimé un Louis Ferdinand Céline Dion devant moi, et ça me semblait être un tour de magie, je comprenais pas trop le processus. Puis, au fil du temps, j’ai pu le voir effectuer toutes les étapes mais dans le désordre, un peu au hasard de mes visites chez lui. Parfois, il me montrait un nouveau design, et je comprenais pas super bien toutes les étapes qui suivraient pour que ça finisse sur un t-shirt. « Ce soir je brûle ma soie. » Han? Brûler une soie? « Oui, tchèque, là y’a l’émulsion photosensible, je prends l’acétate, pis là…bla bla bla exposition… bla bla bla réaction… bla bla bla soie… bla bla bla sur ma presse… bla bla bla… » Tout ce que j’ai retenu, c’est que Mathieu faisait ça tounu. Il rince ses soies tounu dans la douche. C’est la seule affaire que j’avais assimilée, alors quand est venu le moment de me lancer moi-même dans la sérigraphie pour faire mes t-shirts de Po, la première affaire que je lui ai demandée, c’est : Faut-tu que je fasse ça tounue moi aussi? « Oui. Sinon ça sera pas aussi beau. » OK! Chu dedans pour ça!

Dès le départ, il m’a aidée pour la conception du design, parce que j’arrivais pas à faire un halftone parfait. Et c’est juste une fois que le design fut terminé qu’il me dit que le halftone c’est pas super facile à imprimer, qu’il a raté ses premiers Laure Conan le barbare.

Baon. Ça commence bien. Me vient alors à l’esprit cette phrase toute pleine de sagesse que m’a dit mononc Robin quand j’avais huit ans et que je peinturais pour la première fois, contorsionnée sous l’évier de la cuisine du chalet : « Quand qu’tu commences que’que chose, faut qu’tu commences dans marde. » Parfait! Après ça, pus rien me fera peur.

La deuxième étape, c’est d’imprimer le design en négatif sur une acétate. J’ai dû l’imprimer trois fois, la câlisse d’acétate. La première fois, je décide d’essayer un centre d’impression que je connais pas parce que c’est plus près de chez moi, mais le résultat est un peu mal chié. La deuxième fois, j’écoute Mathieu et je vais au Centre d’affaires, mais je me fourre d’imprimante et Mathieu me fait remarquer que le noir est trop gris. Je reviens au Centre d’affaires dix minutes avant la fermeture, la face en sueur, pour enfin imprimer l’acétate comme du monde. Puis, je retourne chez Mathieu pour la troisième fois et, dès que le soleil se couche, on commence le travail. Il éteint les lumières et me montre comment placer l’acétate sur la soie qui a préalablement été enduite d’émulsion photosensible. Il installe un gros spot et me dit de tenir la soie à une distance bien précise de la source de lumière. « Il faut l’exposer durant 16 minutes. » On peut pas juste placer la soie par terre? Il dit que non, parce que ça serait pas uniforme, et puis ces 16 minutes nous offrent une belle occasion pour penser. Rester immobile durant 16 minutes, c’est vraiment pas si grave. Tu peux écouter des émissions à France Culture. Ou du François Pérusse, mettons. Mais nous, on écoutait de la musique hawaïenne. Parce que.

La troisième étape, c’est de brûler la soie. Moi, j’avais en tête que c’était une grosse job salissante pis que je serais en contact avec plein de produits chimiques, faque j’ai pas pris de chances pis je me suis munie de lunettes protectrices, de gants et d’un masque anti-poussière (faute d’avoir trouvé mieux). Une fois finie l’exposition à la lumière, il faut rincer la soie. « Bon, c’est le temps de se mettre tounu! » On enlève nos vêtements. Je lui dis que je suis heureuse d’apprendre la sérigraphie et que je vais tellement ajouter ça à mon CV. « Si un jour tu travailles dans une shop de sérigraphie, tes collègues risquent d’être un peu étonnés quand tu vas te déshabiller pour faire les soies… » Tu penses? Là, une fois dans la douche, on peut allumer la lumière et voir l’image se former à mesure qu’on frotte la soie sous le jet d’eau. Aon! C’est beau! C’est magique! On est tounus et on s’énarve de voir apparaître une Po et un Roger Des Roches côte à côte (il y a deux designs sur la soie). Maintenant, il faut laisser sécher la soie. On se sèche et on se rhabille, et on observe de près le résultat : il y a un tout petit trou où il ne devrait pas y en avoir. Mathieu corrige ça à l’aide d’une aiguille enduite d’émulsion. Weöw. Je suis toujours impressionnée par son habileté manuelle. Dire qu’il est supposé être un artiste intello pas bon avec ses mains… Pff.

Le lendemain, je reviens chez Mathieu et on passe à la quatrième étape : le premier test d’impression. Ses parents et sa soeur sont là, alors il fait un peu une démonstration de groupe et c’est magnifique de voir tous ces yeux brillant d’êtres désireux d’apprendre. Il faut avant tout fixer solidement la soie sur la presse, mais mes petites mains peinent à serrer les manivelles. Le t-shirt doit être placé sur la presse symétriquement, et la soie doit être parfaitement alignée, sous peine de se retrouver avec un design imprimé tout croche. Mais avant de placer le t-shirt, il faut vaporiser de la colle sur la presse pour que le tissu ne bouge pas durant le processus. De la colle en spray? Quoi, je vais respirer ça? Nenon, pas question que je sois sua poffe de colle. OK d’abord, on envoie un petit nuage de colle, puis je change de pièce pour respirer 2-3 minutes. Parce que j’ai les nasaux intolérants, tous les parfums me font pleurer, faque. Un coup que l’odeur est dissipée, le fonne commence (quoi qu’il était déjà un peu là). Je garoche une bonne plotée d’encre sur la soie à l’aide d’une spatule et je l’étale avec un squeegee.

 

Si ça sentait la vanille, j’en mangerais.

 

Elle a une texture de crème de guimauve, mais pas du tout l’odeur. Mon ti nez est quand même capable de toffer ça.

 

Il faut bien étaler le crémage sur la soie avant de racler ça solidement.

 

Ensuite, il faut que je pousse l’encre à travers la soie avec le squeegee.

 

Après avoir raclé l’encre avec le squeegee, ça donne ceci.

 

Je passe trois coups, puis je lève la soie. AON! C’est Po!

 

Après une première couche d’encre.

 

Maintenant, je dois sécher un touptit peu avec un super-séchoir de la mort : Mathieu me dit qu’avec ça, je peux mettre le feu. Je me sens pas trop à l’aise. J’ai peur de me brûler.

Allons-y doucement… Prudemment… Lentement, mais pas trop. OK, l’encre est semi-sèche, on peut repasser trois coups de squeegee. Après ça, l’image apparaît dans toute sa splendeur!  « L’étape la plus plate et la plus longue arrive. » Meh? « Faut tout nettoyer! » Ah. Mais oui. C’est comme quand on a fini de jouer. Faut ramasser nos bebelles. Heureusement, l’encre se nettoie très bien à l’eau.

On peut maintenant procéder à la dernière étape : la cuisson. Sans se brûler. Sans crisser le feu. Sans bousiller tout le travail. D’une main, je tiens le super-séchoir et de l’autre, un gonne-thermomètre à pointeur laser. « Faut que tu maintiennes une température entre 320 et 400°F. » En bas de ça, l’encre ne tiendra pas bien. Au delà de ça, le t-shirt va brûler. Oh. J’ai un peu peur. Concentration…

 

Sécheux dangereux.

 

Oh, ça semble être une réussite!

Après, Mathieu pis sa soeur musicienne s’obstinent en analysant un t-shirt qu’il a raté.

— C’est pas raté, ça. Moi j’achèterais ça, personne peut voir l’imperfection!

— Bin moi je la vois, pis je voudrais pas qu’un client me dise que son chandail est pas parfait.

— Mais c’est artisanal! Le petit flou, là, c’est juste une trace du procédé artisanal!

— C’est comme quand t’écoutes de la musique! Si c’est pas sul bon temps, tu vas dire que c’est slaque! Tandis que moi je trouve que ça sonne garage.

—  Bin non, c’est pas pareil! Le p’tit flou, c’est plus comme un peu trop de feedback, c’est pas slaque.

— Mais c’est la même chose!

Mathieu n’est pas minutieux dans toute. Mais quand il fait des t-shirts, il l’est. Je me souviens très bien de sa honte quand il avait inversé des lettres en faisant un chandail pour mon coloc avec du lettrage acheté au Douleurama.

 

Grâce à la charmante gaffe de Mathieu, le coloc aimait encore plus son chandail. Je crois que c’est son préféré.

 

Une autre gaffe très fameuse de Mathieu, c’est quand il a fait mon plus beau cadeau de fête du monde : mon t-shirt de Herbert Léonard. Ça faisait longtemps que je voulais me le faire avec du papier transfert cheapo, mais il m’a fait une superbe surprise, et sa coquille n’aura qu’ajouté encore plus de charme à l’oeuvre.

 

Plus beau t-shirt du monde

 

Le lendemain, je retourne chez Mathieu pour imprimer mes commandes. Pas sur des bouttes de t-shirts ratés, sur des t-shirts Blank que je veux pas rater.

« Non, t’as pas le bon angle. » OK, j’ajuste pour former un angle moins aigu. « T’appuies pas assez fort. Transfert de poids, Sophy! » Mais QUEL poids?! Je pèse quarante livres! Pis ça c’est quand je suis maquillée! J’appuie plus fort. « Oh! T’as entendu le p’tit « zoui »? Quand t’entends ça, c’est bon signe. » Ah! Il faut que ça zouisse. OK. Je poursuis en essayant de maintenir la même technique. On fait ça par terre, faque c’est un peu dur pour le dos, les genoux et les pieds. Mais c’est pas grave! Je vais me rockyfier, querisse!

Faut que je le dise : c’est très satisfaisant de voir une belle image bien imprimée sur le tissu. Ça motive à continuer, à rester attentif à tute, comme : ne pas laisser sécher la soie sinon ça bouche pis ça fucke toute pis il faut déboucher ça avec du stoffe qui sent pas bon. Quand tu sens que tu commences à maîtriser la technique, c’est vraiment l’fonne! Ouh! C’est zouissif! (Oué, je suis écolo au point de réutiliser mes jokes, moué.)

Sur huit t-shirts, il y en a un que je considère raté. Mathieu le trouve correct parce que ça fitte avec le design un peu punk, mais je préfère ne pas le vendre et en refaire un autre. Je les repasse tous avec un fer pour uniformiser et lisser l’encre, puis je m’installe sur la galerie pour la cuisson, question de pas m’intoxiquer avec les vapeur dégueuses. Pendant que je cuis les t-shirts, ça sent les crevettes. Mathieu cuisine et l’odeur se répand partout, même dehors. Je reste concentrée sur la température à garder, la bonne distance de tir, la vitesse d’exécution. J’espère fort que je vais pas me fourrer, parce que rendu là, ça ferait beaucoup de travail gâché. Heille, faut que je le dise : c’est ça, l’étape la plus longue et plate. Pis ça puse rare.

Mais la vraie dernière étape, c’est de payer les t-shirts à Mathieu et vendre mon stock. Et, évidemment, apprécier le résultat final sur quelqu’un. La couleur? Ha! La couleur. Oué. J’écrirai une autre note quand je serai rendue là.

 

Dans ton prochain cataloye Simpson-Sears, Frédéric Dumont et Po.

 

Lors de ma deuxième production de t-shirts, Mathieu s’installe sur son lit pour me laisser aller et m’observer, pour voir si j’ai bien retenu son enseignement. De son lit jacké au plafond, il me regarde, il est juste une tête qui me regarde et me juge. Il s’est un peu foutu de ma gueule pendant facilement dix minutes : j’arrivais pas à dévisser la presse. Avec un torchons, avec un gant de caoutchouc, en sacrant, en silence, je forçais comme une ossetie. Pis lui il riait. « Es-tu sûre que tu tournes dans le bon sens? » Heille. Je suis surtout sûre que mes doigts vont finir par s’égrener. Je sais pas comment j’ai réussi, mais j’ai fini par réussir. J’ai ajusté la presse et j’ai commencé le travail. Ça s’est assez bien passé, sauf quand j’ai raté un t-shirt. Après avoir appliqué une première couche d’encre, je l’ai retiré de la presse. Nounoune. Dommage que ce soit un medium pour homme, je l’aurais bien porté, parce que je le trouve beau. Je vais essayer de le vendre à quelqu’un qui pourrait aimer son look délavé. En tout cas, ma gaffe aurait pu être pire, faque je suis quand même fière. Mais je suis un peu moins fière d’avoir kické le séchoir de la mort. Puisque je travaille nus pieds, en bobettes — il fait chaud chez Mathieu, et j’aime bien être confortable pour travailler — j’ai rien pour me protéger des brûlures. Ça fait un peu mal, mais j’encaisse ça comme une toffe.

En tout cas, je peux dire que la sérigraphie artisanale est physiquement exigeante — pour quelqu’un comme moi — et demande concentration et minutie, mais ça en vaut la peine. Et j’ai pogné l’envie d’en faire plein!

Pis là, astheure que tu sais que ça prend pas dix minutes faire un t-shirt, tu vas pas demander à Mathieu de te faire un t-shirt à chaque fois que tu trouves une joke d’auteur-valise, han?

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