Le Décamoron, jour dixième

Florence, novembre, 1348.

Chère Anne,

Je prends une pause dans ma cérébrale goinfrerie pour vous écrire cette dernière lettre (nonobstant mon envie criante de vous envoyer un jet de sperme sur un tas de merde) parce que je sais vivre. J’engraisse à vue d’œil, ne vous en faitespas pour moi, les propriétés nutritives du cerveau humain me comblent à merveille – quel délectable mets! Quelle tendreté! – et je traque de mieux en mieux mes victimes, je chasse seul, le stade de la meute beuglante n’étant plus d’actualité ni appropriée selon moi. Jamais je n’aurais cru que manger la grosse tête à claque frisée de la déshonorée charrue représentante de Florence allait me rendre aussi intelligent et perspicace; je peux désormais manipuler, je mens comme je croque, avec appétit, plus efficacement, et je suis plus assoiffé que jamais.

Si vous me croisiez, je puis vous assurer que vous ne voudriez point m’aider, que vous feriez fondre vos oisifs bourrelets à force de courir et que nous serions loin de nous étreindre. Le passé n’existe plus. Je n’ai plus de temps à perdre. Il faut mettre une croix sur notre histoire avortée dans l’œuf.

Anne, comment osez-vous dire que vous êtes dans le droit chemin!? Vous me faites débander avec vos histoires! Je n’ai besoin de personne, je suis le peuple, j’avance, pour qui te prends-tu pour venir me troubler ou essayer de le faire, je me suis libéré de ton amour débilitant. Plutôt que d’essayer de me guérir, tu devrais surveiller tes arrières, je risque de me pointer bientôt, je connais ta cachette, je viendrai te décarcasser et t’arracher ton cerveau.

Je me suis monté une magnifique collection d’os polis de toutes les formes et de toutes les grosseurs afin d’affuter mes dents cariées; elles s’effondraient telles des boiteux aux jambes gangrenées avant que je me mette au régime ultra-protéiné que vous connaissez. Désormais, je croque, je viole, je ne t’aime plus, ma mission est ailleurs, je suce déjà des queues en enfer et je m’en réjouis, je perds des bouts de peau, je suis fort, je tue, je survis, je contamine.

Mon infâme, vous qui osez vous inquiéter pour moi en me disant que vos yeux pleurent du sang, ne savez vous pas que ce sont les rues qui saignent, ignorez-vous, sale égoïste, que plus rien n’est possible, que nous, les croqueurs, malgré le ménage, malgré les touffes de cheveux coincées dans nos gorges, même nous, ma pauvre sadique révoltée contre l’ordre, sommes en train de perdre le contrôle? J’imagine bien que vous êtes trop occupée, que du haut de votre sale tour d’ivoire, vous flinguez, faites la cynique, que vous sautez sur tout, ne serait-ce que pour vous faire effleurer la perle par la langue de votre stupide chat roux que je sodomiserais à sec devant vous pour vous montrer que la nature est ce qu’elle est, que votre combat est vain, que vous allez perdre la bataille! Je n’ai pas répondu à votre missive larmoyante avant parce que cela vous aurait fait gagner des plumes. Je vous hais, vous et vos pairs, je crache sur votre supposée révolution, je vous ferai souffrir un par un jusqu’au dernier représentant de votre race. Vous êtes la peste, sale chienne, pire qu’elle-même, tu es son pus.

Je suis venu à bout des pires. J’ai finalement réussi à enlever la tête de mousse du maudit soit-il panda et je l’ai fourrée comme un pain, je me suis fait aller à travers ses yeux; j’ai démembré l’aristocrate Pauline-Rouge-du-Carré-Noir pour m’en faire un radeau, je l’ai repêchée, j’ai assemblé les pièces de son gros corps de clown gonflé moi-même, et je suis traversé sur la rive gauche pour faire la fête aux derniers survivants buveurs de sangria à coups de dents; j’ai allumé un feu de joie avec les restes indigestes de France David Lee-Roth après l’avoir séparée de son pantin pitcheux de roches, j’ai dansé autour, et je me suis masturbé sur les cendres; et j’en passe. Savez-vous, ma belle endolorie, que votre tour viendra? Je puis te promettre, noir sur blanc, ici, que tu vas passer le pire quart d’heure de ta mièvre existence de saboteuse quand je vais t’agripper. Les gosses m’en jutent.

Je suis le descendant de Nostradamus, mes plaies ne me font pas peur, je prédis notre règne, je vais étendre ta peau de mammouth sur le feu de feu notre amour, la traître Térésa s’arrachera les intestins à force de chier le poison que je la forcerai à s’envoyer derrière la cravate. C’est le sort que je vous réserve.

La guerre civile a éclaté, elle a duré, l’autorité s’est vue bafouée, on a crié des slogans et brandi des pancartes, la peste a tué des hommes de toutes les classes, des palais sont partis en fumée, mais rien n’a changé. Ne voyez-vous pas, là-haut dans votre antre de luxure, l’échec abrutissant, la honte et la futilité cancérigène qui forment un dôme au-dessus du cimetière qu’est devenue la noble Florence? Dis-toi bien que si tu dois t’en prendre à quelqu’un ou a quelque chose dans tout ça, c’est à toi et à tes dragons insubordonnés de malheur!

J’espère que tu te taillades le clitoris en constatant que nous avons pris le contrôle de la ville, la peur est tatouée sur notre drapeau, et que tu es en mesure d’admirer notre œuvre comme tous les pauvres petits Florentins en train de crever de la peste entre les quatre murs de leur maison; je me réjouis en t’imaginant blasphémer dans ta barbe, écumer de rage contre la satanée société du spectacle avec laquelle tu m’as tant cassé les oreilles, les yeux rivés sur les cinq écrans géants que nous avons hissés sur des amas de cadavres trop mous boudés par les vautours. C’est notre ciné-parc, le lieu de nos divertissements entre croqueurs; on y repasse en boucle La petite Aurore l’enfant martyre et La nuit des morts-vivants en alternance avec Dallas et les nouvelles de Télé-Florence; on s’y saoule; on s’y accouple, aussi, crois-le ou non, on aime ça sale, gélatineux et violent. Je suis le croqueur le plus en demande, tant pis pour tes souvenirs.

Dis-toi bien, ma marquise, que tant qu’il y aura la loi, les zombies seront là. Tu nous trouveras toujours sur ta route. Je te souhaite de bien prendre ton pied en attendant que j’arrive, d’en profiter pour te faire trousser la jachère par la pute de Térésa jusqu’à en perdre ton dentier, car ta nuit perpétuelle s’en vient, elle te pend au bout du nez, ne sens-tu pas mon souffle froid sur ta nuque? Tu seras belle, dans ma bouche, et encore mieux, digérée.

Le jour se lève sur Florence. Déjà, les corbeaux se font aller; ils croassent la ritournelle d’une autre nuit passée dans les ténèbres chaudes et humides de notre cité dévastée. Un enfant avec la face à moitié grignotée joue à Tetris sur le Ipod ensanglanté de sa grande sœur qui gît à ses pieds; le bruit des blocs qui s’emboitent les uns dans les autres me donne envie de leur éclater les sanctuaires chacun leur tour, ce serait délicieux, mais j’ai mieux à faire… Il faut que je m’occupe des trois ou quatre anarchistes de ta race qui continuent de troubler l’ordre ici. Ils refusent d’entrer dans nos rangs mais plus pour longtemps. J’arrive.

Sur ces mots empreints des restes de tendresse que je voulais te vomir à la figure avant de venir t’arranger le portrait, je retourne à mon Playboy. Et, de grâce, il faut cesser de m’écrire.

À très bientôt donc,

SS Latrique.

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Comments
2 Responses to “Le Décamoron, jour dixième”
  1. Anne Archet dit :

    Terreur!Terreur! n’a jamais autant mérité son nom.

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