Le Décamoron – épilogue

decamoron-epilogueFlorence, décembre 1348

 Très chère contessa di Latrique,

Je sais, vous devez être morte d’inquiétude après toutes ces journées sans recevoir de mes nouvelles. Je vous rassure tout de suite, je vais bien et surtout, ce qui devait être fait a été fait. J’espère que vous saurez un jour trouver dans votre cœur la mansuétude suffisante pour me pardonner de vous avoir abandonnée sans dire un mot, d’avoir fui notre refuge de Grande-Antonio-Re-Dei-Robineux en pleine nuit, pendant votre sommeil. Je ne pouvais pas faire autrement, vous auriez tenté de me dissuader d’aller rejoindre votre cousin. Ne le niez pas : vous n’avez cessé de le faire depuis que nous avons reçu la terrible lettre du cavaliere. Dès que vous avez constaté que me raisonner ne donnerait rien, vous avez tenté de me faire oublier mon malheur en m’offrant le doux refuge de votre fica. Bien que je m’y sois lovée avec tout le désespoir d’un animal blessé, bien que j’y ai bu votre plaisir comme vous avez bu le mien à ma propre source, votre tendresse et votre abandon n’ont pas suffi à me détourner de ce dernier devoir que j’estimais avoir envers celui qui sera, pour toute l’éternité, mon seul véritable ami, mon amant, la fibre même de mon être.

 Je ne vous demande pas de me comprendre, seulement de me pardonner. Si vous avez perdu un cousin, moi, j’ai perdu l’amour.

Cette nuit-là, j’ai donc attendu que vous soyez profondément assoupie avant de me glisser hors du lit. Banarchiste, roulé en boule entre vos jambes, ne releva même pas la tête lorsque je jetai un dernier regard vers vous. Les yeux remplis de larmes, j’enfilai ensuite des braies, une chemise et un pourpoint – ces vêtements masculins qui vous font tant horreur, mais qui sont tellement plus pratiques que nos jupes et nos cotillons quand vient le temps de régler ses comptes avec les bouffeurs de cervelle. J’attrapai enfin mon sac, où j’avais mis le strict minimum: une poignée de florins, une dague, quelques boîtes de munitions… et mon L115A3. Je quittai pour toujours notre refuge sur la pointe des pieds, le cœur chaviré et les mains tremblantes.

Le cavaliere avait laissé assez d’indices dans sa dernière lettre pour que je puisse le retrouver sans trop de peine. Je longeai donc prudemment les ruelles derrière le monastère jusqu’à la Via de Guicciardini, puis traversai le Ponte Vecchio. J’arpentai ensuite la Via por Santa Maria jusqu’à la Piazza della Signoria, où je savais que je le retrouverais. Accroupi contre le mur du Palazzo Vecchio, j’aperçus un homme au corps tordu, vêtu de hardes puantes, qui mâchonnait ce qui me sembla être un avant-bras arraché à sa dernière victime. Tout à sa mastication, il ne m’entendit pas approcher. Lorsque je fus près de lui, je l’appelai doucement :

— Cavaliere di Latrique…

Il était méconnaissable. Ses traits étaient difformes et sa peau était couverte de pustules, dont certaines laissaient écouler leur pus en rigoles malodorantes. Si vous l’aviez vu, chère Térésa! Sa longue chevelure de jais, dont il tirait jadis tant de fierté, n’était plus qu’une vile tignasse clairsemée de poils rêches et drus. Il respirait en reniflant et émettait des grognements que nul n’oserait qualifier d’humains. Comme il ne levait toujours pas les yeux vers moi, je répétai :

— Cavaliere, mon cavaliere chéri… mon amour…

Il se retourna, écarquilla les yeux et sembla me reconnaître. Quant à moi, je me surpris à entrevoir fugacement les traits du visage tant chéri de mon amour. Instinctivement, je laissai choir ma carabine sur le sol et ouvris les bras. Lui, jeta le moignon qu’il grugeait, se leva avec précaution, puis s’approcha. Nous nous dévisageâmes un instant… plus nous tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Notre étreinte fut longue, son corps était malodorant, mais d’une forme si familière, si émouvante… Je me mis à pleurer. Lui, sûrement tout aussi ému, sanglotait d’une étrange façon, en émettant des couinements de porc qui se gave. Soudain, je le sentis se raidir. D’une voix d’outre-tombe, il me dit:

 — Grosssse connne de gaugôôôôôche… plooooooootte pleine de piiiiiisse… esti de féminisssssse de carré rouge… arracher ta tête et fourrer ta trachée…

Je compris finalement – et presque trop tard – que mon amour était définitivement perdu.

Il me repoussa et je tombai à la renverse sur mon séant. Debout devant moi, il se mit à rire comme un possédé, puis bondit dans ma direction. J’eus à peine le temps de rouler sur moi-même pour l’esquiver. Je me relevai, mais il fut beaucoup plus rapide que moi. M’attrapant par les cheveux et se mit à me tirer vers la ruelle avec l’intention probable de me tuer et ensuite de violer mon cadavre à l’abri des regards. Bien que je me débattisse avec la force du désespoir, il réussit sans trop de mal à me soulever de terre. J’eus tout juste le temps de sortir ma dague avant qu’il n’enfonce ses dents profondément dans la chair de mon épaule droite. La douleur était vive, insupportable. Je hurlai, puis enfonçai ma lame de toutes mes forces dans sa nuque. Il me laissa tomber et je me mis à courir aussi vite que je le pouvais en direction de la Plazza. Je repris mon L115A3 et me retournai. Il était là, à trois toises de moi, ensanglanté, furieux. Sans hésiter, j’appuyai sur la gâchette. Sa tête éclata comme un cantalupo qu’on aurait projeté contre le mur.

Je contemplai un moment le tronc tordu comme une souche de celui qui jadis fut l’homme de la vie. Ne pouvant lui offrir une sépulture chrétienne, je traînai son cadavre par les pieds et, après mille efforts, le balançai dans le fleuve. Sous la lune, les eaux de l’Arno me semblèrent tourmentées et noires comme un sang impur.

Je suis contaminée, ô ma contessa. La blessure que m’a infligée le cavaliere est peu profonde, mais le mal est fait. Parfois, le soir, mon esprit s’embrouille, j’entends des bourdonnements semblables à des cris de fauves. Par bonheur, je contrôle pour le moment assez bien la situation et je vous rassure, j’ai la ferme intention de ne pas laisser le mal s’emparer de moi. Voilà pourquoi j’ai pris la route de Venise, d’où je vous écris cette nuit. J’y ai rencontré une vieille rebouteuse qui a pansé ma plaie et m’a vendu un onguent sarrasin à base de graisse de pendu, de mandragore et de kief qui, selon ses dires, devrait contenir la peste assez longtemps pour que je puisse trouver un remède définitif. Je m’en fais un emplâtre nauséabond qui a la vertu, jusqu’à présent, d’empêcher l’empoisonnement de mon sang et me permets de ne pas basculer dans la folie.

Le remède définitif, je n’ai toutefois aucune chance de le trouver dans notre Italie corrompue, décadente, malade d’argent, embourbée dans sa suffisance et ses préjugés. J’ai donc décidé de rompre tous les liens et de fuir pour le Grand Ailleurs. Sur la Riva dei Sette Martiri, j’ai croisé un capitaine faisant trafic de soieries qui a accepté de me prendre à son bord de sa caraque. Demain, je pars pour Antioche. Je compte ensuite me joindre à une caravane qui me portera jusqu’aux Indes, à Srinagar ou Samarcande, peut-être même jusqu’à Cathay. J’ai entendu dire qu’en ces endroits, l’air est si parfumé et sucré qu’il suffit de respirer à pleins poumons pour se nourrir. Que dans les rivières coule le miel et que les cailloux des chemins sont des saphirs et des rubis. On dit aussi que les gens y vivent presque nus, heureux, en paix avec eux-mêmes, qu’on n’y travaille jamais, que les femmes sont libres de vivre comme bon leur semble et que l’amour y est aussi facile à cueillir que la lavande dans un champ. Surtout, il paraît que ces contrées n’ont jamais connu la peste et qu’on n’y subit pas la tyrannie du pape, de l’empereur, des nobiluomini et des bourreaux.

Adieu, ma tendre et délicate Teresa. Je chérirai jusqu’à mon dernier souffle les moments de passion que nous avons vécus ensemble. Prends bien soin de banarchiste, mon compagnon d’infortune. Sers-lui un bol de lait de temps en temps, même si tu dis que c’est mauvais pour lui. Bien que je sois douce comme le lait, je n’ai été bonne pour personne dans ce monde, alors vous pourrez boire en mémoire de moi.

 Anne, marchesa di Archet

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