Pour essayer d’en finir avec la pureté linguistique

Le mois de janvier n’est pas fini. On peut encore se formuler des résolutions de dernière minute. Mais faudra les tenir, celles-là. Et la mienne est toute simple : je veux qu’on en finisse avec le concept de pureté. Une bonne fois pour toutes.

Hier j’ai trébuché sur l’article de Mélanie Robert et j’en ai presque mal dormi. Je ne vais pas m’énerver sur les poncifs, les raccourcis et les anecdotes qu’elle déploie en guise d’arguments pour défendre une idée beaucoup trop reçue et ma foi bien dangereuse qui voudrait que la pureté existe, même dans les langues. Je peux comprendre que Mme Robert s’attriste que beaucoup de locuteurs emploient malgré eux une syntaxe disons, anglaise, pour parler en français. Miron, en ’73, s’indignait de la même façon, quand il parlait de décoloniser la langue pour mettre fin à cette « symbiose subtile et pénétrante, …qui attaque le système syntaxique ». Mais Miron ne voulait pas troquer une pureté linguistique pour une autre; le problème de Miron c’était qu’une langue colonisée est grammaticalement dépendante de celle qui la colonise. Le français que Miron entendait autour de lui ne pouvait exister qu’à travers l’anglais qui en structurait la syntaxe. Décoloniser la langue, chez Miron était un projet bien plus complexe et bien plus ambitieux que celui du tri arbitraire à la suite duquel on choisit les anglicismes qui passeront à la moulinette rouillée de l’académie de la langue française.

La langue parlée ne peut être pure pas plus qu’elle ne peut être fixe, pour la simple et bonne raison qu’elle évolue dans le temps. Et ça, Dante l’avait observé, dès le… XIIIe siècle. Et c’est d’ailleurs sous le coup de telles observations que bien tranquillement, l’idée des grammaires (qui désignaient à l’époque « lettre écrite ») a vu le jour. C’est Antonio Nebrija qui aurait pensé à la toute première pour assujettir à la reine Isabelle son peuple qui parlait une langue « incontrôlable ». Contrôler par la lettre, c’était se donner le pouvoir d’accuser les hérétiques. Isabelle a refusé l’idée de Nebrija mais les grammaires ont fini par apparaître, parce que ouais, dans ce temps-là, seules les langues sacrées et savantes s’enseignaient, s’écrivaient et se transmettaient telles quelles dans le temps.

L’idée de pureté de la langue, elle nous vient du sentiment national qui s’est emparée des européens au XIXe, alors qu’ils se sont construit des académies et des institutions pour défendre leurs cultures dites nationales. Et la culture, elle s’exprimait par la langue… écrite. La culture d’un peuple reposait dans le pactole littéraire que celui-ci se constituait parce que c’était la façon la plus simple de matérialiser leur langue et de la faire résister aux aléas du temps. Si à un moment de l’histoire, on a pu croire qu’une nation avait une âme, une essence, un esprit qui s’exprimait dans un idiome pur et exempt de toute réalité historique, on ne peut plus désormais soutenir une telle idée. L’histoire des langues nous montre bien à quel point la pureté est un concept inutilisable. Pour prendre le cas qui nous intéresse ici, l’anglais et le français se sont continuellement fait des emprunts, leur histoire est la même, celle d’une chicane de famille. Et ces partages et ces emprunts continueront. Les langues sont des réalités qui se constituent dans le temps et non pas des entités pures, atemporelles, qu’il faut bien se garder de contaminer.

Continuer de penser qu’il y a une culture pour une langue, c’est ça la véritable paresse. La culture homogène relève de la consanguinité, voire de l’impossible. La culture n’est pas une grammaire. La grammaire n’est pas une langue et la langue que les académiciens défendent n’existe pas, pas plus que n’existe le franglais. Le franglais est une anecdote linguistique. Pour que le franglais existe, il faudrait qu’il existe préalablement deux entités pures qui se mélangent l’une à l’autre; deux cultures pures qui se mélangent l’une à l’autre. Mais il n’y a pas de cultures pures : le monolithe est une formation géologique. « Les peuples n’ont pas d’essence » disait Aquin. Les peuples — les communautés — se constituent dans l’imaginaire. C’est l’imaginaire et non plus la langue qui est le vecteur d’une culture (et encore, tous pleins se sont cassés le nez à définir le concept de culture). Je ne partage rien de culturel avec un habitant du Togo. La seule chose que nous partageons lui pis moi, c’est une langue… et encore là, nous partageons peut-être l’idée d’une langue mais nous la matérialisons de façons bien différentes. Dans la parole et dans l’écrit. Parce que c’est bien en échappant à la grammaire prescriptive que la langue se renouvelle et respire, par l’écrit.

Si la langue permet de partager l’imaginaire à travers ses artéfacts littéraires et culturels, elle n’a pas de rapport avec l’intégrité d’une culture. Et puis c’est quoi, l’intégrité d’une culture? La crise linguistique, s’il y en a une au Québec, n’est pas dans l’anglicisation de certains termes qui transformeraient notre culture en lui imposant « une pensée yankee » (dites-moi donc ce que c’est, une pensée yankee… Est-ce que l’Indien de New Delhi est un yankee parce qu’il parle anglais? And for the record, nous ne sommes pas les seuls en Amérique du Nord à pouvoir se targuer d’être une société distincte, whatever the fuck that means). Au Québec, nous avons réglé bien malheureusement le problème culturel avec celui de la langue. Sauf que placée ainsi, la langue, supposément constitutive d’un État-Nation moderne, reste prisonnière d’une vision atavique et datée de la culture nationale, une vision illusoire et incapable maintenant de prendre en charge les milliers d’imaginaires différents qui cohabitent sur un même territoire.

La pureté, c’est bon pour les chimistes.

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Comments
17 Responses to “Pour essayer d’en finir avec la pureté linguistique”
  1. Simon dit :

    Je suis assez d’accord avec l’idée qu’il n’existe pas de pureté, quoique pour moi ça ne veuille pas dire qu’une langue n’existe pas. Français, anglais, franglais, joual, etc. veulent dire quelque chose, même si ce quelque chose n’existe pas de manière intemporelle, ce sont quand même des concepts avec lesquels la pensée se construit.

    Le problème, par exemple, du joual, c’est qu’il est le signe d’une limite de l’expression, et donc de la pensée. Ce n’est pas parce que la langue « n’existe pas » en tant qu’entité autonome de son expression qu’elle n’est pas un système ancré en chacun de nous qui forge en partie notre pensée. Apprendre à bien parler le français est une manière de développer les possibilités d’expression de chacun. Les systèmes linguistiques « hybrides » comme le franglais ou trop « locaux » comme le joual ne sont pas en eux-mêmes problématiques, sauf lorsqu’ils limitent nos possibilités d’expression.

    Un problème semblable peut s’observer dans plusieurs disciplines académiques, où parler anglais et écrire en anglais devient nécessaire pour participer à la connaissance collective. Personnellement, je me sens vraiment moins intelligent lorsque je parle anglais, parce que je perds la plupart de mes repères. Mais je sais que le fait qu’on parle français a une incidence sur notre pensée et que perdre cette spécificité fera perdre à l’Amérique du Nord une richesse liée à la diversité des modes d’expression, comme on a perdu ou on est en train de perdre les langues des Premières Nations.

    • H. Sémillant dit :

      En quoi le joual limite l’expression? Une « expression » primordiale et pur serait antérieur au « dire » que nécessiterait un certain usage de la langue pour être proprement actualisé? Si c’est le cas, vous réitérez le schème conceptuelle de la pureté que combat Stéphane… sauf qu’au lieu que votre présupposé s’arrête sur le cas des conventions langagières, il cherche à promouvoir l’idée souffle, d’un verbe créateur, d’une instance transcendante… qu’on nommerait « expression » – indicible mouvement de l’âme qui informe la parole. C’est très dangereux de réfléchir en ces termes.

      • H. Sémillant dit :

        Bref derrière un faux-semblant de rationalisation, et ne le prenez pas mal Simon, votre critique est moins une vraie critique qu’un aveu métaphysique quelque peu mystique.

        • Simon Dor dit :

          Ne le prenez pas mal, mais quand vous posez une question pertinente d’ailleurs, attendez la réponse avant de me donner des allures de néo-platonicien et de me dire que je ne fais pas une vraie critique!

          Ce n’est donc pas du tout la raison pour laquelle le joual limiterait l’expression. Il la limite justement parce qu’il n’y a pas d’essence à une langue. Le joual limite l’expression uniquement dans la mesure où celui qui parle « bien » français comprend celui qui parle le joual, mais non l’inverse. Comme on perd la subtilité des termes des langues des Premières Nations lorsque celles-ci disparaissent, la personne qui ne parle pas « bien » français perd la subtilité de la pensée de ceux qui s’expriment en cette langue.

          • H. Sémillant dit :

            Cette perspective effectivement découle moins d’un néo-platonisme que d’un certain pragmatisme. Un genre conventionnalisme utilitariste, s’il fallait résumer un peu brièvement. Seulement dans ce cas là, précisément, ce n’est pas l’expression d’untel qui est limité mais bien au contraire la réception ou l’intelligibilité de son propos.

            Mais au-delà de ça, je ne suis pas toujours pas d’accord avec vous. Parlant régulièrement le joual à Paris, dernièrement, avec d’autres de mes amis québécois, et entourés de parisiens rencontrés sur place… Ces derniers ne pigeaient « que dalle » à nos patois et nos expressions et, il faut le dire, avaient pas mal de difficulté à suivre nos conversations.

            « Le joual limite l’expression uniquement dans la mesure où celui qui parle « bien » français comprend celui qui parle le joual, mais non l’inverse.  »

            Nous parlions joual auprès de gens qui parlaient très bien français et nous donnions alors l’impression de parler complètement une autre langue tellement nous étions incompris.

            • Simon Dor dit :

              Et c’est pourquoi j’ai écrit « uniquement dans la mesure où ». Il n’y a effectivement pas de hiérarchies des langues ou quoique ce soit de ce type. Je ne dirais pas « conventionnalisme utilitariste », puisque c’est une expression qui n’a pas vraiment de sens, mais pragmatisme est en effet une étiquette philosophique à laquelle je m’attache.

    • Dudette dit :

      Cette position, résumée dans le Joual-Refuge, n’est toutefois pas aussi nuancée que celle de Miron dans ses essais. Certains se suprennent d’ailleurs d’apprendre qu’Hubert Aquin s’opposait au joual (une fois qu’il aurait servi à extirper les québécois de la colonisation anglophone, celui-ci deviendrait un fardeau abrutissant). J’aime bien Aquin, mais il a fait faux pas en s’inscrivant dans la logique intellectuelle bourgeoise, que Miron a détournée par un questionnement originant de lui-même.

      Du reste, pour revenir au Mercenaire, j’ajouterais que ‘le temps des contes est terminé’, dixit Thomas Bernhard.

    • Le Mercenaire dit :

      @Simon Dor
      Je répondrais brièvement en répétant que ce qui n’existe pas, ce sont les langues pures. Les termes « franglais », « joual » ou à la rigueur, « français », « anglais » ne renvoient pas à des entités fixes et définitivement consensuelles qui existent en dehors du temps. Le joual qu’on parle en 2013 est forcément différent de celui qu’on devait parler en 1959. Bien sûr que les langues existent. Mais elles échappent toujours aux efforts des grammairiens prescriptifs de les sceller dans un « bon usage ».

  2. Gen dit :

    J’applaudis! Plusieurs emprunts à l’anglais ou mots de joual sont utilisés pour décrire des réalités propres (on comprend tous que frette et froid, c’est pas la même chose, pis qu’un e-book, c’est un livre électronique acheté avant que l’Office de la Langue Française ne découvre la liseuse). Dans ces circonstances, mon esprit d’historienne se dit que toutes ces évolutions sont la preuve que le français est encore une langue vivante, saine et, surtout, utilisée!

    Pis c’est pas moi qui vais jeter la pierre à la personne qui dit « Tchèke ça » au lieu de « Regarde donc ce qu’il y a là-bas! ». J’veux dire : dans le second cas, le truc intéressant va être fini avant qu’on ne m’ait prévenue! :p

  3. Chris Seroquel dit :

    Être contre ce genre de pureté linguistique, c’est assez bien, en effet. Or, le Québec souffre très peu, selon moi, d’un manque d’ouverture face à l’hybridité du langage, et beaucoup plus d’une jouissance morbide face à la relativité de tout code signifiant. Cette fille, Mme Robert, est une épigone d’un genre de prof d’études françaises (ou de prof de français langue seconde) en voie de disparition. Tu lui donnes trop d’importance. Fight someone your age…

    La question que je me pose en lisant ce texte, et les nombreux commentaires qu’il a suscité: est-ce que tous les systèmes signifiants se valent selon toi ? La notion un peu cachée dans ce débat, c’est celle du « vernaculaire », c’est cette idée que l’on se fait de l’émergence d’une langue « purement populaire ». N’est-ce pas là ce qui attise les passions: cette idée que les jeux de mots qui nous viennent soi-disant naturellement à « nous », un pur subsrat de notre génie, comme un mot d’esprit, aient une valeur de rassemblement incommensurable ? Cela participe de l’éthique hipster, au fond.

    C’est un peu comme quand les maîtres en création littéraire fans de Bukowski s’indignent contre ceux qui disent que « Women » ou « Factotum », c’est pas de la vraie littérature. La grande angoisse derrière leur indignation, n’est-ce pas qu’ils perdent le prestige d’être reconnu comme ayant « découvert » et « apprécié » le génie de Bukowski ? Alors qu’au fond, on s’en crisses-tu de ce qu’est la vraie littérature (pure à 100%) ? Je dis ça comme ça.

  4. Rapport à l’article de la mort de Mélanie Robert, on a affaire, il va sans dire, à une conne sans queue ni tête, et puis Marie-Christine Lemieux-Couture, fidèle à son habitude, répond en se contentant de ploguer un de ses anciens textes.

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