If you don’t like the Reflection, Don’t look into the Mirror. I Don’t Care. – (part 2)

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WTF is 1lunatic1icepick? Terreur Terreur investigue pour vous une fois de plus! Mais d’entrée de jeu, faisons d’abord cette remarque liminaire dédiée à ceux et celles qui n’ont pas osé se procurer le torrent : si vous voulez savoir ce qui s’y passe de trash, je suggère son adaptation littéraire par Gab Roy. Julien Day va p’têt être pissed off – et c’est ptêt pas du grand Molière, vous m’direz – mais disons que ça fait la job pis qu’ça travaille l’imaginaire pas pire. Or ce que Gab Roy et bien d’autres n’ont pas souligné à propos de 1lunatic1icepick c’est, qu’en plus d’y voir un authentique meurtre, il y a True Faith de New Order qui sert de soundtrack à celui-ci. Vous pouvez cliquer ici, si ça n’vous dit rien. C’t’une bonne toune! Mais, si je m’y attarde, c’est que je trouvais important de faire remarquer que cette sélection musicale n’est pas le fruit anodin d’un shuffle hasardeux. Le choix de ce titre fait écho, pour quiconque l’ayant vu, à la scène d’ouverture d’American Psycho de Mary Harron, qui lui-même renvoie au célèbre roman de Bret Easton Ellis.

Maintenant, pour m’acquitter d’une certaine franchise, j’avouerai que cette sélection musicale m’a presque autant troublé que l’acte criminel lui-même – quand je visionnai ce film pour la seule et unique fois. Au-delà du meurtre qu’il commet et qu’il nous donne à voir, Magnotta, en choisissant True Faith, inscrit délibérément son film dans un registre artistique lui préexistant, et ce, par le biais de référents culturels qui, eux, présupposent en soi une certaine connaissance musicale, filmique et même littéraire. Magnotta entre dans le champ esthétique par la filiation de références symboliques et artistiques, solidement ancrées dans l’imaginaire occidental contemporain. Et en d’autres mots, il joue avec notre tête; mélange familiarité et étrangeté. C’est alors qu’appartement minable d’étudiant de CDN ligne bleue, webcam, New Order, hoodie American Apparel, film culte et poster de Casablanca… entrelacent leur banalité médiocre avec des gestes d’une violence extraordinairement délirante et improbable. Ainsi le commun de la pop culture rencontre frontalement une cruauté déshumanisante et assassine qui tourne en spectacle le corps sacrifié et supplicié d’un jeune étudiant de Concordia, sur le bûché d’une envie maladive de reconnaissance et de popularité.

Mais en plus de la musique conceptuellement sélectionnée et ajoutée à l’image spécialement pour l’occasion, autre chose d’assez perturbant me hanta à la suite de mon visionnement. Dans son vidéo Magnotta se présente à la caméra encapuchonné. Autre détail anodin, sans doute, mais tout aussi révélateur que sa piste sonore elle-même; car Magnotta y est si bien engouffré dans le rabat de son hoodie qu’on ne voit à aucun moment du film son visage à découvert. Et même si la cruauté de son meurtre relève sans doute d’une certaine folie, la précaution qu’il a de se masquer, elle, trahit surtout le fait d’une indéniable lucidité quant à la gravité de ses gestes. Car il nous dérobe son identité en toute connaissance de cause. Il sait qu’on le verra ultérieurement sur les streaming de cette toile 2.0 et appréhende son éventuelle identification. En cela, il fait penser à ses « femanons » sur le /b/ de 4chan qui sans ambages se plient au « Tits or GTFO with timestamp » qui prévaut comme règle d’or du site, tout en dissimulant scrupuleusement leur identité. Mais pire encore, cette dissimulation nous confirme à quel point Magnotta savait qu’il allait trouver public et qu’il ferait événement. Il se cache parce qu’il est conscient que la vidéo sera distribuée ultérieurement : qu’elle deviendra publique, voire virale – comme il l’espérait sans doute alors. Et son désir de rester anonyme, lui, ne fait que trahir plus explicitement son anticipation vis-à-vis les répercussions que pourrait engendrer la réception de son porno-meurtre.

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Puis finalement, dernier détail spécifique à 1Lunatic1Icepick, il y a du montage! Et ce montage, lui, trahit une autre forme d’intentionnalité : soit le désir de spectaculaire, d’agencement et d’édition, propre au domaine de la porno et, plus largement, à celui même du cinéma « traditionnel », comme Eisenstein conceptualisa la chose jadis. Et donc, 1lunatic1icepick n’est pas que le simple footage d’un crime, comme celui de la décapitation du soldat libyen et pro-kadhafique. Ou encore comme l’infameux 3guys1hammer qui « leaka out » du iPhone d’un des Dnepropetrovsk Maniacs. Non, un authentique travail formel est perceptible en cet assemblage absolument délibéré de rushs : il y est mis bout à bout plusieurs plans pour former des séquences qui, à leur tour, forment en bout de ligne un film, au sens strict de ce que veut dire le concept de « film. » Cela étant même tellement sous-entendu par le paradigme télévisuel qu’on cria, à juste raison, au génie quand fut présenté le plan-séquence extraordinairement long de la tuerie écolière lors du récent retour de 19-2. Un tour de force si bien réussi, et si rare, qu’il estomaqua son public par sa technicité et son synchronisme, mais aussi à cause de la rareté d’une absence si flagrante de montage à la télévision.

Mais Magnotta n’en est pas moins le fruit de son époque. Son vidéo arrive à l’heure où Sasha Grey cherche légitimation artistique à son travail de hardeuse, en citant Belladonna ou Godard entre deux gorgés de sperme, un shooting chez Vice et un tournage chez Soderbergh. Il concorde aussi avec Vincent Gallo qui, lui, de son côté, fait scandale à Cannes en montrant une fellation non-feinte de la bouche de Chloë Sevigny pour clore son controversé Brown Bunny. Et quoique je n’veux pas jouer les vierges effarouchées et moralisatrices : la table est plus que jamais mise pour la première star du snuff. Les universitaires ayant épistémologiquement invalidé toutes définitions de l’Art comme substrat d’une transcendance, ces derniers se voient depuis déjà belle lurette embrasser le matérialisme ou l’immanence d’un Bourdieu, d’un Derrida ou d’un Panofsky pour circonscrire le τόπος du fait artistique. Pour caricaturer un peu, la logique sociale qui fit, par exemple, entrer les exposants du Salon des Refusés et de l’Entartete Kunst dans les canons officiels de l’art occidental, se confondent avec la mécanique récente qui fit de Kim Kardashian une célébrité autant paparazziée qu’Angelina Jolie, et ce n’ayant que la parution d’un sextape comme curriculum vitae. Tout ça pour dire que les divisions disciplinaires ne sont plus opérantes entre la porn, l’art, la mode, la performance artistique et la vidéo. Et, de son côté, internet ne fait qu’accélérer le brouillage limitrophe des genres, des disciplines et des cultures; parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. Et force est donc de constater que l’art, plus que jamais, est débarrassé autant des hiérarchisations qualitatives comme des considérations éthiques qui sévissaient toujours au siècle dernier. Il faut bien l’admettre, il subsiste aujourd’hui assez peu de platoniciens bien portant; prônant avec sérieux et rigueur l’élévation de l’âme et la censure du mimétique. La question morale n’est tout simplement plus déterminante dans le processus critique qui sert à départager ce qui est de l’art de ce qui n’en est plus. Et a beau être méfiant un Mathieu Bock-Côté du cas Rémy Couture, le sociologue ne fait au final que se planquer derrière l’étiquette du mauvais goût pour discréditer les sensibilités gore de certaines sous-cultures underground.  Quoiqu’il en soit lire Raymond Aron sur fond de Bolduc et penser qu’une identité doit se définir dans le cadre d’un état-nation, tout ça reste une posture réfractaire simpliste qui ne s’attaque pas vraiment au problème de la valeur artistique en soi.

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Donc à la lumière de toutes ces considérations vient la question qui tue : 1lunatic1icepick est-il le premier snuff movie de l’histoire de l’art? La réponse à cette question est aussi évidente et fatale qu’inavouable de par le désagréable constat auquel elle nous livre. Pourtant, tous les éléments concordent pour accréditer une telle chose! Toutes les conditions sont rassemblées pour l’affirmer. 1lunatic1icepick est, d’une part, du matériel pornographique; impliquant un vrai meurtre; présentée sous la forme d’une médiation filmique, qui, elle, fut émise et diffusée auprès d’un certain public; qui constitua sa réception critique, ainsi qu’elle fournit une indéniable couverture médiatique… Et dont le montage, la musique, les références culturelles témoignent – je le rappelle – d’une véritable intentionnalité créatrice, d’un authentique travail formel et, par-dessus le marché, d’un désir de reconnaissance et de légitimité.

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Magnotta nous fait regarder dans la glace, nous donne à voir notre propre postmodernité. Quand les policiers entrèrent dans son logement, un graffiti écrit de la main de Magnotta lui-même les attendait. Tracé en rouge : « Si vous n’aimez pas la réflexion, ne regardez pas dans l’miroir, j’en ai rien foutre. » On ne saurait s’en surprendre. Ce qui me ramène à True Faith qui me reste pogné dans la tête en ce moment. Je tape du pied, je termine l’article et je chante « I don’t care ’cause I’m not there, And I don’t care if I’m here tomorrow. » Et c’est alors que me revient vaguement cette anecdote sur la composition de la chanson, dont je retrouve les grandes lignes sur Wikipédia:

« The original lyrics included a verse that read « Now that we’ve grown up together/They’re all taking drugs with me ». Hague convinced Sumner to change the latter line to « They’re afraid of what they see » because he was worried that otherwise it would not get played on the radio. When performing the song live, the band have usually used the original line. »

La crainte d’être marginalisé, de se voir interdire des ondes, motivait encore dans les 80s des groupes comme New Order à faire des concessions de l’ordre de l’autocensure pour s’assurer de ne pas se frapper à une autorité morale qui condamnerait leur œuvre. Pour ne pas s’aliéner une partie de son public, cherchant à l’élargir, on cherchait encore à respecter les sensibilités morales de nos auditeurs et de nos spectateurs. Peut-être qu’en bons nietzschéens que nous sommes, devrions-nous s’en réjouir? Devons-nous se dire que – bon débarras – nous avons finalement triomphé de la moraline embourgeoisée? Internet aurait-il mis fin définitivement à quelque chose comme l’hypocrisie éthique du clergé social? Je ne sais pas… Mais je savoure l’ironie du sort avec une certaine amertume, sachant que Magnotta, contrairement à Hague, lui, nous le confirma: il n’en avait vraiment rien à foutre.
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PS: Merci à Louis et à Fred de me laisser écrire chez eux. Leur loft est inspirant une fois baigné dans les lueurs de la Maine. Merci pour la même raison aux reals de La Villa et à Marie.

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