La forficule, aka perce-oreille (Forficula auricularia)

Je me souviens d’une nuit de la St-Jean où on avait dû camper au parc de la Rivière Beauport parce que mon chum Rémy était trop saoul pour sortir du boisé. Je fêtais avec des amis et ma cousine Janie, on avait environ 15 ans. Janis pis moi on avait placé des petits matelas de yoga sur le sol parce que nous on n’était pas assez saoules pour dormir directement dans les cailloux et les éclats de bouteilles de bière. On trouvait ça plutôt drôle, mais Janie était un peu inquiète. Et c’est pas les maniaques sexuels, les loup-garous ou la police qui lui faisaient peur, mais bien l’idée de peut-être dormir en compagnie des perce-oreilles, les insectes qu’elle redoutait le plus. Elle m’a demandé de vérifier s’il y en avait autour de nous. « Bin non, voyons… » J’allume la lampe de poche et jette un coup d’oeil. « Nenon, c’est juste des fourmis. Des fourmis avec une pince dans le cul. On va bien dormir. » On a bien dormi, effectivement. Personne n’a été pincé.

Les perce-oreilles font partie des rares insectes qui ne m’ont jamais terrorisée. Peut-être parce que je les trouvais beaux, peut-être aussi parce que je savais que c’est même pas vrai que ça rentre dans les oreilles, et peut-être parce que j’avais pas peur de me faire pincer par eux. Toutefois, je suis consciente qu’ils causent des frayeurs à bien des gens. À titre d’exemple, mon amie Joanie sait pertinemment que ces insectes ne vont pas pénétrer dans ses oreilles, mais cette idée est implantée dans sa tête depuis sa tendre enfance et elle peut difficilement s’en départir. Chers parents, faites des efforts pour ne pas terroriser vos enfants avec ces croyances idiotes! Ça ne peut en aucun cas leur être utile, au contraire, ça risque plutôt de leur causer des phobies. Aussi ridicule ou insignifiant que ça puisse avoir l’air, l’entomophobie peut être très handicapante…

Forficule_TT

Broulx?

Allô la belle beubitte

Oui, je les trouve belles, ces petites bêtes. Elles ont l’air souples et élégantes et leurs antennes sont comme des colliers de perles. Aussi, je ne les ai jamais craintes car je sais qu’elles ne vont pas me bondir dessur comme le font les criquets. Comme les cloportes, les perce-oreilles (ou forficules) sont nocturnes et restent cachés durant la journée, alors ils sont pas du genre à venir nous gosser durant un pique-nique.  Le Québec héberge cinq espèces de forficules, et le plus commun est Forficula auricularia, ou perce-oreille européen. Originaire d’Europe, de l’ouest de l’Asie et possiblement de l’Afrique du Nord, il a été introduit en Amérique du Nord au début du XXe siècle et s’est bien installé dans notre province assez tardivement, soit vers la fin des années 70. C’est possible que tes grand-parents le considèrent toujours comme une beubitte exotique!

Ataboy!

C’est quoi, ces pinces-là? C’est des cerques! D’autres insectes en sont équipés, comme les grillons, mais ils n’ont pas la même apparence. Face à un danger, la forficule redresse ses cerques au-dessus de sa tête pour avoir l’air impressionnante. Le mâle peut pincer, mais c’est peu commun, il faut vraiment qu’il soit coincé pour faire ça. Ses cerques ne sont pas conçus pour faire chier les humains, ils sont plutôt utiles pour attaquer des proies ou faire peur à des ennemis, mais surtout utilisés lors de la parade nuptiale et de l’accouplement. Un autre mode de défense utilisé par la forficule, c’est de puer. T’essaiera ça, il parait que c’est pas mal efficace.

Alimentation

Durant la journée, le perce-oreille se réfugie dans un endroit sombre et frais, où il sera aussi à l’abri des prédateurs : des crevasses, sous des roches ou des planches de bois, dans une fleur — ça surprend toujours, une forficule dans un beau bouquet — ou au centre d’un fruit bien mûr — ça aussi ça peut faire sursauter. Une fois la nuit venue, notre insecte darque sort de sa cachette pour trouver sa nourriture, qui est très variée puisqu’il est omnivore. Bien qu’elle soit plutôt charognarde que prédatrice, la forficule va tout de même chasser des bestioles qui peuvent être nuisibles dans un jardins. Ainsi, cette opportuniste se nourrit de pucerons et autres petits insectes, d’acariens, d’oeufs de limaces et de chenilles, mais aussi d’araignées, de débris organiques, de jeunes pousses, de feuilles, de fruits et légumes bien mûrs. Mais attention! La forficule a une mauvaise réputation injustement méritée. Si on la retrouve le matin sur les lieux du crime lorsque des plants ont été grugés, c’est souvent parce qu’elle se nourrissait des vrais coupables, comme des limaces. Car si on lâche une forficule dans un buffet à volonté, elle va d’abord se garocher sur les pucerons avant de passer aux feuilles et aux fruits. Il paraît qu’elle préfère la viande et le sucre à la matière végétale naturelle, alors ton potager ne court pas un grave danger. Il faut garder à l’esprit que Forficula auricularia est une espèce utilisée pour la lutte biologique dans les vergers! En effet, il est un prédateur reconnu de plusieurs espèces de pucerons et de la psylle commune du poirier (Psylla pyri), un hémiptère ravageur qu’on préfère garder loin des vergers de poiriers.

Reproduction

Les perce-oreilles se reproduisent à la fin de l’été. Le monsieur trouve une madame en se laissant guider par son délicieux parfum, et lors de la rencontre intime, il soulève l’abdomen de sa chérie à l’aide de ses cerques afin de rapprocher leurs ventres pour copuler. Tout comme les adeptes du sexe tantrique, ils peuvent fourrer pendant des heures s’ils ne sont pas dérangés. Lorsque l’automne arrive, les forficules s’enfouissent dans le sol et entrent en diapause pour se protéger du froid. La plupart des mâles vont mourir, mais pas les femelles, qui auront pondu de 50 à 90 petits oeufs blancs dans leur nid. Fait rare chez les insectes, sauf chez les insectes sociaux comme les abeilles : maman forficule s’occupe de sa progéniture! Aon! Elle nettoie minutieusement ses oeufs pour y enlever les acariens et spores de champignons et ainsi empêcher la moisissure de se développer. Elle peut aussi déplacer ses oeufs si elle considère que le nid n’est plus convenable. Après l’éclosion qui a lieu au printemps, elle s’occupe de ses larves — qui ressemblent aux adultes mais sont tout petits et dépourvus d’ailes — en les protégeant des prédateurs et en les nourrissant. Après quelques semaines, les jeunes deviennent autonomes et ont intérêt à quitter le nid, autrement maman risque de les manger. Pas de Tanguy chez les forficules.

Maman forficule prend grand soin de ses enfants. Pas question de les nourrir avec du Mc Do ou de les crisser devant les Télétubbies.

Maman forficule prend grand soin de ses enfants. Pas question de les nourrir avec du Mc Do ou de les crisser devant les Télétubbies.

Comment s’éviter du trouble avec Forficula auricularia?

Si la population de forficules qui chillent dans ton jardin a atteint une ampleur telle que ça cause des dégâts à tes plants, il y a moyen de reprendre le contrôle des lieux sans épandre des insecticides, qui sont nocifs pour la santé et l’environnement.

– Prépare ton jardin plus tôt, comme ça tes plants auront de l’avance sur le développement des insectes.

– Évite de garder près du jardin des abris à forficules. Des tas de bois ou de feuilles mortes, par exemple. Mais attention, car ce n’est pas toujours une bonne idée, puisque ce genre de débris sert d’abris à tout plein d’invertébrés et contribue à maintenir une bonne biodiversité. Les terrains hyper propres, ça manque de vie!

– Avec un paillis de compost, aménage dans ton jardin un sol accueillant pour une multitude d’organismes. Les forficules s’en nourriront au lieu de grignoter tes plants.

– Bien sûr, s’assurer que les oiseaux insectivores sont tes amis, c’est toujours bien pratique pour éviter le surpeuplement de forficules (et autres invertébrés). Celles-ci sont aussi les proies des musaraignes et des couleuvres.

Fonne fact

L’origine du nom perce-oreille : l’explication la plus répandue provient du mythe selon lequel les perce-oreilles aiment bin gros entrer dans nos oreilles pour aller nous gruger le tympan pis faire je sais pas quoi. Genre, faire un nid dans notre cerveau, ou le gruger un peu. Ça peut sembler farfelu, mais ce l’est pas tant que ça, si on additionne le fait que les phobiques cherchent souvent à justifier leurs craintes, même les plus irrationnelles, et que les perce-oreilles sont des insectes qui tendent à se cacher dans de petites cavités. Une autre explication se base sur la forme de leurs cerques, qui rappelle l’instrument qui servait autrefois à percer les oreilles. Mais l’explication la plus obscure me semble très logique. Elle se base sur la forme des ailes postérieures du perce-oreille. Elles sont repliées en accordéon et on les aperçoit rarement, mais elles ont la forme des oreilles humaines. Le nom earwing serait donc devenu earwig.

Forficule_ailesTT_couleurs

Surpris en flagrant délit de déploiement d’ailes, un mâle Forficula auricularia.

Aujourd’hui, ma cousine Janie a toujours une petite crainte lorsqu’elle voit un perce-oreille, mais elle ne les attaque plus avec un vaporisateur d’eau savonneuse dans le but de les voir mourir lentement en se tortillant. Elle a plutôt développé un respect hors du commun pour la nature et toute forme de vie et elle passe ses étés à dormir dans un tipi sans même faire de crises de panique. Alors si tu vis avec une phobie des perce-oreilles, cher lecteur, sache que c’est possible de s’en sortir.

Publicités
Comments
4 Responses to “La forficule, aka perce-oreille (Forficula auricularia)”
  1. Sonia Daigle dit :

    My God que t’écris bien! J’avoue, je te lis pas assez souvent, mais de plus en plus. C’est amusant, professionnel, élaboré et tu rassures. Tu rends tout intéressant, même si au départ la personne aurait très peu d’intérêt. Tanguy, Télétubbies… sacre que t’es drôle! Continue, t’es merveilleuse! Je t’aime cousine!! xxxx

    • Lora Zepam dit :

      Aon, merci Chogna! Ça me fait plaisir de savoir que je peux rassurer au sujet des beubittes qui font peur. C’est quand même une de mes missions! Tu trouves que c’est « professionnel »? Aon, j’écris ça tussuite dans mon CV! Merci! xxx

  2. J’espère qu’on fera un livre avec vos chroniques entomologiques, chère madame Zepam, parce que c’est ben drôle ce que vous faites, sans compter l’utilité. Je verrais ça en librairie à côté de Dompierre.

    • Lora Zepam dit :

      Wow, merci! Je suis flattée…
      Si je trouve pas d’éditeur intéressé par ce projet, je vais tout de même en faire une série de fanzines. Je lâche pas, je suis comme un moustique qui veut du sang.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :