728 ou la communauté de la haine

C’est le retour de la 728. Celle dont le matricule précède le nom. Cette fois elle est sujet à des enquêtes internes qui n’auraient – à ce qu’on dit du moins – rien à voir directement avec le conflit étudiant et lesdits carrés rouges joueux de guitare. Mais rien n’y fait.  Et comme prévu le newsfeed de mon Facebook s’enflamme une fois de plus à son égard : brasier de détestation, combustion spontanée d’une rhétorique sans appel… Bref, un véritable bûcher de doxa s’allume à son honneur.

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Mais certains, un peu plus subversifs, se disent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du SPMV. Pour eux, le fait que les projecteurs soient systématiquement braqués sur elle est symptomatique d’une over-simplification d’une problématique plus étendue et alambiquée : celle de la violence policière. L’arbre cacherait-il la forêt? Le cas de la 728, n’est-ce pas un écran de fumée? Une distraction livrée à la plèbe, que celle-ci ne voit plus qu’elle, lorsqu’à l’avenir il faudra tous ensemble rendre compte et condamner d’une même voix les abus de pouvoir auxquels les forces de l’ordre se sont livrées au printemps dernier? Le fait qu’elle devienne cette « mascotte de la pas fine incarnée », sur qui jeter tous les blâmes, n’est-ce pas aussi une manière de faire diversion : une tactique médiatique pour détourner l’attention du corps policier vers un scapegoat tout désigné pour absorber à lui seul le déversement des passions houleuses criant « vengeance! » Certains versent même dans le complot politique! PKP aurait payé la Trudeau… on nous cache tout on nous dit rien… le grand cirque de la désinformation… Vous connaissez cette décourageante ritournelle aussi bien que moi, non?

Perso, j’adore les gens paranoïaques. J’en suis un aussi – à une autre échelle peut-être – mais je suis un authentique psychotique à en croire mes proches. Mais pas cette fois. Et s’il y a un complot, j’ajouterai que c’est un complot de monsieur madame tout-l’monde. D’abord, ce ne sont pas seulement les médias dits officiels qui ont fait de 728 ce qu’elle est aujourd’hui. Ce fut d’abord un phénomène Youtube, Twitter, Facebook… Un meme… Puis après la machine s’est emballée comme elle s’emballe toujours. Même qu’au crépuscule de la grève tout le monde s’est plus ou moins réconcilié autour de cette figure. Car au fond qui pouvait ne pas la détester? Gauche, droite, étudiants, syndicalistes, libertaires, libéraux, anarchistes… tout le monde s’est entendu au moins sur une chose : c’était une belle salope la 728! Elle méritait bien la haine de tout un chacun si bien que nul ne s’est trouvé présent pour la défendre. Et le bûcher, que je mentionnais plus tôt, allumé exclusivement pour elle, y servirait à la brûlé vive et à la sacrifier au nom du pacifisme à venir et du retour de l’ordre social dans la royauté du 514.

C’est là que la notion de sacrifice devient importante à mon humble sens. Car, justement, 728 n’est pas qu’un simple « écran de fumée » dont la métaphore est – soit dit en passant – guerrière. Elle ne se résume pas sémiotiquement à un genre de camouflage, de brouillage radar, qui supposerait qu’on dissimule une stratégie concrète, qu’on esquive et fasse diversion, qu’on cache par un plan machiavélique la position de ses troupes. Ah la rumeur heideggérienne de ce fameux ON!

Moi je suis partisan théorique de la « tête de turc. » Car a contrario du concept de « poudre aux yeux » ou de « grenade fumigène », le bouc émissaire, lui, est une figure de paix… ou, à-tout-le-moins, de trêve. Effectivement, personne n’a la naïveté de croire sérieusement qu’en crissant la 728 dehors, le SPMV, du jour au fucking lendemain, devient une institution exemplaire et absoute pour toujours de ses bavures passée, présentes et à venir. Concrètement la question est sociale, elle découle d’un réflexe instinctif propre au « vivre ensemble » qui fut si cher à Barthes. Je la poserai ainsi : comment canaliser notre désir de représentation et la violence qui lui est inhérente? Et c’est précisément là, pour reprendre la théorie de René Girard, que le bouc émissaire trouve sa pertinence et intervient dans cette économie post-crise étudiante qu’est la nôtre.

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En effet, la figure de la 728 permet de transformer cette pulsion self-destructive du « tous contre tous » en une violence constitutive d’un « tous contre un. » Après des temps de troubles, de révoltes, de sang et de poivre de Cayenne, elle nous permet d’instaurer un nouvel ordre social. Ainsi la 728 est sacrifiée. Et son sacrifice devient la condition nécessaire pour un retour de la paix dans les rues de Montréal. Son immolation sur l’autel de l’opinion public, permet de structurer un signe consensuel autour duquel les différends sont enfin surmontés; où la promesse que la crise cessera émerge au sein de la multitude qui trouve et condamne la grande coupable de cette sanglante kermesse. Brûlée vive comme une idole païenne, Stéphanie Trudeau se transpose alors en symbole : celui d’un centre originaire où peut se constituer enfin une identité post-Printemps Érable. Et c’est autour de l’unanimité de l’aversion qu’elle suscite que finalement nous trouvons un lieu, un topos, où enfin enterrer la hache de guerre plus ou moins définitivement… clore les hostilités… faire hiatus… reprendre son souffle…

La violence qui exulte autour de la 728 n’est pas une qui soit irréfléchie ou même gratuite, mais une qui traduise une poussée de vie consciente et créatrice de formes culturelles transmissibles. « Chaque fois que nous rappelons le mythe, nous devenons les complices d’un lynchage collectif », Girard nous aurait-il rappelé à juste titre. Difficile, en effet, de mieux résumer l’épiphénomène médiatique de cette policière mise au pilori comme une sorcière de Salem.

Ceci dit, c’est en échangeant avec Marie-Christine Lemieux Couture et Mathieu Duchesne plus tôt aujourd’hui sur ce sujet, que j’ai compris quelque chose de fondamental sur les « complotistes » dont je me moquais gentiment plus haut. Ce qu’ils nous disent sur la 728, au fond, est loin d’être ridicule. Et bien que je ne me rallierai pas à l’opinion de ceux et celles qui nous entretiennent de « smoke-screen » comme de « mind-control » grégaire et occulte, je comprends en revanche tout à fait la nature de leur dissidence nouvelle. Et qu’on se le dise, je dis « nouvelle » car ces gens sont souvent des militants pro-ASSÉ qui naguère fustigeaient eux-mêmes la Trudeau. Leur réaction, quant au battage médiatique entourant de nouveau la policière, est tout autant récent qu’il trahit une authentique méfiance qui me semble complètement légitime.

Ces derniers ne veulent tout simplement pas de la brebis brulée vive. Ils ne veulent pas du signe consensuel qu’on lapide à coup de facebook status et qui, à force de haine collective, estomperait définitivement le chaos salvateur qui régnait alors que la contestation générale arpentait nuitamment les rues de notre ville. Ils ne veulent pas clore le débat! Ils ne veulent pas abdiquer et ils rient quand ils entendent Martine Desjardins dire qu’en définitive le mouvement étudiant à déjà gagné sa cause. Ils rient, mais ils rient jaune. Ils rient en grinçant des dents. Ils rient en maudissant ce peuple suffisant qui avec un peu de pain et un peu de jeux, un arène et des lions qui bouffent vivant un petite policière vaincue d’avance, abdique pour de bon avec complaisance. Ils rient et si leur paranoïa n’est pas la mienne, nous avons un peu le même rire.

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PS — Merci à MCLC et Mathieu, sans quoi je n’aurais sans doute pas écrit cet article qui j’espère leur plaira et qui leur est, de toute façon, dédié amicalement.

Comments
One Response to “728 ou la communauté de la haine”
  1. JoséeA dit :

    J’aime beaucoup ton analyse. Je crois seulement que Mme Trudeau a besoins d’une certaine aide, laquelle? On s’en fou. Je crois juste qu’elle a pété les plombs, comme on fait tous parfois, mais elle a eu le malheur de le faire avec une caméra braquée sur elle. Le malheur c’est que tant qu’elle sera policière, il y aura toujours un bozo pour l’épier espérant la filmer dans une situation malheureuse, juste pour faire parler, parce qu’on se sent cool quand on met sur youtube un vidéo exclusif….

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