Le dit d’en bas de la track – extraits (Lu par Raymond Bock lors de la soirée Gang de Truands)

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Après s’être concertée, l’équipe de Gang de Truands a décidé de publier l’entièreté des textes lus lors de sa soirée éponyme – le 12 mars 2013 au Café Chaos –  sur Terreur Terreur. Le Mercenaire ayant donné le feu vert, l’embuscade sera donc tendue au détriment des bonnes mœurs. Et du coup M. Gregor et Docteur Triton en profiteront pour faire leur comeback en ces lieux de déchéance prosodique, bien entendu… Mais surtout, cette initiative permettra aux Truands non-terroristes de se commettre chez nous; que ce soit sous la plume du désopilant Sébastien Chabot, par le retour de l’ex-académicien Antoine Lussier ou, encore, par la présence du percutant Raymond Bock. Vous pourrez aussi lire Sémillant, qui donna le coup d’amorce à la soirée, mais puisqu’il écrit lui-même ces lignes il contiendra ses éloges. Bonne lecture.

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C’est alors qu’un homme a surgi à quelques dizaines de mètres de Morel, talonné par trois poursuivants qui lui lançaient des bouts de déchets, des pierres et des menaces de mort. Morel s’est arrêté, les mains dans les poches, a pris la mesure de ce qui venait vers lui. Une pierre a raté sa cible et a rebondi jusqu’à ses pieds. Il n’était pas recommandé de circuler la nuit dans les ruelles. Mais la sagesse populaire est empirique, et, jusque-là, la sienne propre avait eu préséance sur celle des autres : Jean-Claude Morel n’avait jamais rien provoqué de fâcheux lors de ses promenades ni n’avait été victime de quoi que ce soit. Il avait bien été témoin de plusieurs scènes de ménage qu’on ne prenait plus la peine de camoufler en fermant les fenêtres, et même d’une intense copulation qu’il avait épiée des premiers baisers aux derniers spasmes, caché derrière un réservoir de gaz défoncé et renversé au coin d’un hangar, excité au point d’en déchirer ses coutures. Mais les rares promeneurs qui le croisaient s’en remettaient en majorité à la sagesse populaire et déguerpissaient dans l’ombre. Les autres passaient, comme lui, le visage caché sous leur casquette. Il se glissait chaque soir par un trou dans une clôture sur la rue De Montigny, s’adossait à un mur de planches pour fumer deux ou trois cigarettes, suivait ses pistes habituelles entre les bicoques et les niques à feu pour regagner l’appartement familial, dans une cour quelque part en arrière parmi les spectres du Pied-du-courant et les vapeurs des shops qui montaient s’enrouler autour de l’immense et perpétuel squelette vert-de-gris du pont.

À 16 ans, Jean-Claude ne s’était encore jamais battu, presque un exploit pour un gars du Faubourg. Il avait jusque-là pratiqué l’art de l’esquive parfois par ruse, parfois par lâcheté, et à chaque fois que c’avait chauffé, un imprévu lui avait permis de s’enfuir. À la fin de sa vie, il se serait battu quatre fois, pour rétablir l’équilibre. Il n’était pas costaud, ne l’avait pas été enfant, ne le serait pas adulte. Mais quand Rodolphe Morrissette est passé à côté de lui, du sang coulant du cuir chevelu, le col déchiré, ses yeux de rat cette fois ouverts grands comme ceux d’un crapaud, il a senti qu’il devait l’aider à se défendre contre les trois furieux qui le rattraperaient bientôt. Jean-Claude avait passé ses sixième et septième années assis à côté de Morrissette, et une amitié imposée par l’ordre alphabétique s’était nouée entre eux. Ils avaient lancé des roches sur les trains du Canadian Pacific et grimpéaux arbres pour fumer des cigarettes, manger des saucissons volésà une salaison sur Ontario ou des fruits à demi putréfiéspigés dans des caisses empilées derrière un marché. Ils avaient joué aux dés et aux billes dans les arrière-cours et poussé leurs explorations des lignes de chemin de fer jusqu’à très loin à l’est des docks. Quand ils ont abandonné l’école à la fin de la septième, l’alphabet a perdu beaucoup d’importance et ils ne se sont plus croisés jusqu’à cette nuit du mois d’août 1951 où Morrissette sprintait, semblait-il, pour sa vie.

Rodolphe et ses poursuivants ont dépassé Morel à toute vitesse. Rodolphe a trébuché, s’est râpé la face dans la poussière, et avant qu’il n’ait même pu tenter de s’appuyer sur ses mains pour se relever, le premier des trois lui a sauté à pieds joints dans le dos, basculant ainsi par-devant pour s’étaler au sol à son tour. Les deux autres ont rejoint Rodolphe en un instant et se sont mis à lui botter l’abdomen et le dos en criant des hostie que tu vas y goûter et des mon crisse de trou-de-cul. Le premier, qui s’était entre-temps viré de bord dans la poussière, a bondi mains ouvertes, doigts tordus, pour lui empoigner les cheveux et lui frapper la tête au sol. Morel s’est approché de l’agresseur le plus près, lui a lancé une baffe au hasard et l’a repoussé en criant Rodolphe debout c’est Jean-Claude. Un droit au thorax a été suffisant pour le mettre hors combat. Retenu dans le dos par une clé de bras, il n’a pu qu’assister immobile, la respiration entravée par une douleur aiguë aux côtes et du sang dans la bouche, à une raclée si brutale qu’elle laisserait Morrissette dans le coma durant des mois et, à son réveil, nettement plus idiot qu’il ne l’était déjà. Quand les trois sont partis après avoir balancé à Morel une gifle à l’occiput, il a eu honte de ne pas avoir été à la hauteur de sa vieille amitié. Ces émotions ont été remplacées par des contractions incontrôlables dans son estomac quand il a appris, une semaine plus tard, que les gars étaient des frères et que Morrissette avait été surpris en train d’agresser leur plus jeune sœur, qu’il jugeait avoir fréquentée assez longtemps pour lui réclamer plus qu’elle ne voulait donner. Ce soir-là, assis chez lui dans le fauteuil défoncé, épuisé d’avoir vomi avec grande souffrance, Morel s’est dit que sa côte craquée était une excellente punition pour avoir fait confiance à ses souvenirs, et qu’il devrait dorénavant s’en méfier.

Celui de la correction qu’avait reçue Rodolphe le suivrait d’ailleurs jusqu’à sa mort, ressurgissant en des moments inappropriés, et sans que rien ne justifie de telles images de violence. D’innombrables fois il s’est vu sauter à pieds joints dans le dos de gens couchés sur le ventre, un enfant cherchant sa balle sous une voiture, une fille étendue au parc pour se faire bronzer, un concierge sur un palier en train de peinturer une rambarde à bout de bras, même sa femme endormie dans leur lit, la moitié du corps désabrié, et plus tard, à la fin de sa vie, la confusion sénile lui ferait croire que ce désir de piétiner les corps lui était apparu bien avant cette bataille de ruelle en 1951, et qu’il avait eu envie de fouler son père aux pieds quand il l’avait découvert en pleine nuit effondré dans la cuisine, peut-être endormi là avant de se rendre à sa chambre, mais en fait mort depuis assez longtemps pour être entièrement refroidi. Sans doute avait-il défailli en revenant des bécosses, parce que la porte qui donnait sur la cour était entrouverte, et que son unique bras tenait encore sa braguette mal refermée. Jean-Claude a préféré attendre avant de réveiller sa mère et instiguer la commotion qui étourdirait la famille pour les mois à venir. C’était la première fois où il avait la chance d’être seul à seul avec son père et il croyait devoir en profiter, car c’étaient aussi les dernières minutes de son enfance. Sa sœur aînée était déjà mariée et habitait de l’autre côté du pont, plus loin à l’ouest, la cadette cousait dès son retour de l’école jusqu’au coucher, son frère le plus vieux livrait à vélo pour un épicier depuis l’an dernier. Son tour était venu de se mettre au travail. Il avait presque 13 ans. Jean-Claude a pris la pinte de lait dans l’armoire à glace, s’est assis dans le fauteuil défoncé et a regardé longuement, lentement, le cadavre de son père en sirotant le lait à même la bouteille, un luxe qu’il ne s’était jamais offert. Le père était énorme. Sa face bouffie n’était pas tendue par la mort, seulement affaissée, sans émotion. Il devait avoir expiré d’un coup sans souffrir, seulement étonné, avant que les lumières ne s’éteignent, de la soudaine tension dans sa poitrine et des feux colorés qui fourmillaient devant lui. Son embonpoint le faisait pencher du côté de son bras manquant, si bien que Jean-Claude ne voyait pas la manche vide repliée et épinglée à l’épaule de sa chemise. Un étranger ignorant que le corps était manchot aurait pu croire qu’il était mort le bras coincé dans un trou du plancher, et jusqu’à ce que Jean-Claude ne quitte l’appartement à ses 18 ans, il éviterait de marcher à cet endroit de la cuisine quand il sortirait pisser la nuit, de peur de se faire aspirer un pied dans le vide. La confusion sénile brouillerait éventuellement la scène de toutes sortes de manières, faisant de l’obèse parfois un unijambiste au pantalon replié et épinglé à la fesse, parfois un cardinal en vacances étendu en croix pour sanctifier le plancher de la cuisine, parfois même un porc roulé dans la soue au milieu de son enclos. Et quand Morel parlerait de son père à d’autres vieillards, il raconterait qu’il avait perdu son bras à la guerre, lors d’une mitraille héroïque ou d’un stupide accident à l’armurerie, alors que ce n’était pas son père mais son oncle qui était allé en France, et que le bras en question avait été sectionné par l’engrenage d’un tapis roulant de la Dominion Oil Cloth and Co.

La lumière du lampadaire entrait dans la cuisine par la fenêtre, diffusait des gris et des bleus, avec une teinte plus insistante de beige projetée sur le corps par la porte, comme par exprès. Jean-Claude a laissé son cœur ralentir à un rythme presque normal. La peau semblait encore être de la peau. C’était le premier cadavre qu’il voyait de si près sans embaumement, on l’avait toujours gardé à distance des autres, un grand-parent ou un oncle de sa mère exposés dans le salon chez une grande-cousine, où les chaises étaient disposées en rond autour d’un vide où personne n’osait passer, et l’odeur des fleurs violente et hypocrite, peut-être aurait-elle dû l’être plus encore.

Il s’est étonné de ne pas être submergé par la tristesse ou la peur, de n’avoir qu’un léger trac. Son père était un homme sans éclat, maladroit et un peu grossier, mais jamais odieux ni menaçant. Jean-Claude s’est dit que cet homme les avait aimés sincèrement malgré qu’il ne l’ait jamais déclaré, alors que leur mère leur répétait à chaque jour qu’il fallait bien qu’elle les aime en maudit pour endurer tout ça. Jean-Claude les aimait aussi, sans effusion, comme on le fait distraitement parce qu’ainsi vont les choses. Il serait surpris un jour de constater qu’il n’aimait pas vraiment ses propres enfants, qu’ils étaient là, c’est tout. Et tant pis. Il lui était impossible de savoir s’il aurait été plus heureux sans eux.

Le chat s’est coulé par la porte entrouverte et, après une hésitation, s’est approché du corps. Il l’a reniflé, s’est détourné, a sauté sur le comptoir et s’est assis en calant la tête dans les épaules. Les trois ont tenu la pose. Jean-Claude a pensé au bras, à ce que ce morceau d’être humain était devenu après l’accident. Avait-il été coupé net, ou s’était-il cassé en plusieurs endroits en restant accroché à l’épaule par un éclat d’os, un bout de chair? Avait-on essayé une transplantation, ou était-ce trop tard? Avait-il été jeté dans les conteneurs de l’usine avec les déchets industriels? C’était tabou d’en parler. Une fois seulement son grand frère l’avait menacé durant une querelle de lui en arracher un à lui aussi, mais avait demandé pardon l’après-midi même.

Il a eu envie de toucher au corps pour en vérifier la rigidité, la température, mais n’a pas osé. Un ami de l’école avait déjà soutenu qu’il ne faut jamais toucher un mort, car leur peau fait des plaques bleu marin sous la pression et leurs veines noircissent en formant des motifs de toiles d’araignée, c’était arrivé à son grand-père, à l’ami, quand une tante lui avait embrassé le front dans son cercueil. La porte arrière a pivoté sur ses gonds, le cœur de Jean-Claude a grincé en tournant sur lui-même. Le chat a déguerpi entre les jambes du frère aîné, qui a allumé le plafonnier pour voir le père au sol, immobile, le visage défiguré par une grimace et la main au cœur, pour voir Jean-Claude assis figé à côté, une bouteille de lait tenue en suspens à dix centimètres de la bouche, et la commotion a pu commencer.

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