Queer & the Shitty. Saison II. Épisode III

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Quand le Gatorade devient ta seule raison d’exister et que tu essaies d’imaginer ton sang en train de s’éclaircir pour te désengorger le coco, que tes tempes battent fort, que tu sues même si on gèle, que les miaulements de ton chat te donnent le goût de lui faire exploser le cul avec un lance-patates – mais qu’à l’idée de te lever, tu pognes le mal de mer – et que, comme un sale con, tu as oublié d’acheter du maudit Gatorade et des Advils même si tu savais que ça allait probablement te sauver la vie vers 8h du matin, tu te sens cheap envers ton corps et tu en veux aux pharmacies de ne pas livrer à domicile, tu tuerais tout court, tu regrettes sauvagement ta brosse. Habituellement, quand ça arrive, tu restes couché longtemps. Tu essaies de ne pas penser à ce que tu es en train de manquer. Tu bois de l’eau même si tu sais que tu risques de la vomir dans le prochain quart d’heure. Tu cuves. Tu te sacres un doigt dans le fond de la gorge si l’envie de gerber devient trop intense. La porcelaine de la toilette devient confortable. Tu te recouches. Tu te déplogues en attendant que ça passe.

Malheureusement pour moi, il était hors de question de vacher au lit ce matin. C’était impossible pour tout le monde. Le Quartier Général était dégueulasse. Les restes de notre virée épique avec la Frappier et Tsi-Ku Whore (on les avait ramenées après le Cabaret Mado pour finir ça en beauté entre nous autres) gisaient partout : des bouteilles de Black Label en veux-tu en voilà, un plancher collant avec des graines de chips collées dessus, des sacs de plastiques déchirés lichés pour pas gaspiller de coke, name it; c’était pire qu’un suicide, pire que le bonhomme Carnaval en train de chier dans son costume. J’avais la switch à off. Tout semblait pire que tout. Plus laid que quinze Joselito Michaud en train de fourrer.

En arrivant dans la cuisine avec la même gueule que moi, les chicks voulaient sacrer le feu. Minette Salinger ressemblait à un tracteur qui manque de gaz – je ne l’avais jamais vue de même – et Ritz était beurrée de mascara du menton au toupet. Même si on était des sosies de morses, on n’avait pas le temps de niaiser. Il fallait se dépêcher. Nos yeux n’avaient pas le droit de rester collés parce que la journée ne nous appartenait pas vraiment; elle était destinée à deux choses fondamentales.

  1. Il fallait que Ritz Carlton retrouve Nicky Dean (il n’était pas rentré de la nuit).
  2.  Minette et moi, on devait chasser la première victime officielle de notre nouvelle Écurie. Ça allait brasser.

Bonnie Frappier avait été formelle.

–          Si tu le r’trouves pas, j’te tue. C’est clair? (En plus de se sentir coupable, Ritz avait des menaces sur le dos… et Dieu sait que Bonnie n’en avait rien à foutre de la transformer en peau d’ours à l’aide de ses fuckmeboots en peau de serpent. Tsi-Ku était en mesure d’en témoigner, l’ayant assistée dans ce qu’on pouvait qualifier de carnage contre les hommes mous d’Asie. La Frappier était castrante, hurlante, débandante, mais toujours est-il qu’elle finissait tout le temps par avoir ce qu’elle voulait.)

–          Pis vous autres, mes beautés, vous allez vous rendre dignes de c’que vous dites être… Vous allez m’pogner un beau gros poisson! J’ai besoin d’jus pour entraîner ma Tsi-Ku avec mes crèmes… pis vous allez me l’pomper vous-mêmes, comme j’vous l’ai déjà montré… (Même si je n’étais pas sûr d’arriver à sucer un dude pour le faire cracher aussi abondamment que Bonnie, je me suis dit qu’à deux, on allait peut-être y arriver. Minette Salinger était une suceuse de première et moi, un branleur militaire. Je voulais épater la Frappier, lui faire fermer l’orifice qui lui servait de parking à saucisses, lui faire perdre sa face liftée, ne serait-ce qu’une fois.)

En une heure, on a réussi à se dégraisser. La clarté insolente du jour nous a fouettés durement quand on a ouvert le rideau mais, comme tout le monde le sait, il faut parfois se faire violence sinon on cale. Ritz Carlton était prête pour son expédition, démaquillée puis remaquillée à neuf, parfumée, poquée mais fière. Avant de sortir, elle a ouvert la porte de la chambre de Nicky comme pour respirer son absence, comme s’il n’allait jamais revenir, puis elle est partie en nous disant merde.

Pour Minette et moi, le pire restait à faire. On devait préparer notre territoire, finir de torcher, élaborer un plan d’attaque, choisir notre proie et se refaire des visages de flirt. On a mis un CD d’opéra et on s’est servi chacun Virgin Caesar pour les minéraux et j’ai commencé à nettoyer l’Écurie pendant que Minette Salinger cherchait la pompe à batte de son ex. En passant le balai à côté de l’entrée du cachot, j’ai retrouvé un sac de poudre. Merci Bonnie! C’était parfait.

*

Haut perchée sur ses talons hauts, Ritz avait mal, elle n’avait pas calculé du tout, ses chevilles voulaient se pendre, ses talons saignaient; elle marchait depuis presque trois heures et ses recherches commençaient à la faire salement chier. Il n’y avait pas âme de Nicky Dean qui vive, aucune trace de son passage nulle part et, bien que Ritz Carlton connaisse les terriers préférés de son partner in crime comme le fond de sa sacoche, le fuyard continuait de lui filer entre les doigts. Après avoir compté les quarante mille arbres croisés dans le Parc Lafontaine, tourné autour de la place des Arts comme une dinde au moins trois fois, scruté les clients de la librairie du CCA à travers la baie vitrée (au risque de passer pour une timbrée amoureuse de son reflet), et – ce qui n’est pas peu dire – s’être littéralement condamnée à mort  en entrant dans le Urban Outfitters (celui sur la rue Ste-Catherine Ouest) malgré sa haine viscérale pour le nouveau fluo et les motifs design pires que la lèpre, la Carlton méritait un break. C’est dans la honte la plus pesante qu’elle s’est dirigée vers le Dunkin’ Donuts pour boire un café à la pisse de chat en riant des grosses en silence.

Nonobstant une certaine frustration contre Bonnie et son ordre de matrone, contre le fait qu’elle était entourée d’anglophones au milieu de trous d’beignes et qu’elle n’arrivait pas à retrouver Nicky, Ritz Carlton était mélancolique. C’était sans doute la toute première fois de sa vie, sûrement la dernière, qu’elle se laissait contaminer par la morosité, et par l’impertinence de ses orteils gelés, et par son malheur qui l’emprisonnait, qui lui serrait le cœur, et par les visages gris autour d’elle, et par la futilité de son existence au pays des délaissés. Ritz se sentait abandonnée parmi les buildings, plus triste qu’un cygne. Elle se chantait des chansons cochonnes dans sa tête pour ne pas se mettre à hurler sa douleur d’être là, juste ça. Si elle ne réussissait pas le mandat que Bonnie Frappier lui avait confié, elle n’était pas mieux que calcinée… autant en finir maintenant, donc, puisque Dean était peut-être mort déjà, scindé, parti pour toujours… qui sait? Mieux valait s’en retourner dans le Quartier Général et s’enfiler tous les comprimés de la terre; la pharmacie contenait toutes les prescriptions de médicaments contre peu importe quoi (sauf le mal de tête) de Minette Salinger, véritable apothicaire des temps modernes. Sans finir son café, Ritz est partie. Plus rien n’avait d’importance. Seule la fin.

Quinze minutes plus tard, Nicky Dean s’asseyait à la même table qu’elle… le hasard fait parfois mal les choses, c’est connu, l’incongru sait si bien nous cocufier. Il a reconnu son parfum piquant reconnaissable à deux kilomètres à la ronde, unique; il l’a reniflée, Ritz; il l’a vue lui sourire mais elle n’était plus là pour de vrai. Nicky était désormais le pire meurtrier du clan mais personne ne le savait. Ça le faisait halluciner grave.

*

Le beau Nicky Dean en avait gros sur le cœur. Même s’il était dans un endroit public, son intimité lui barrait la vue, implacable et pleine de clous, une quincaillerie mentale en forme de crucifix planté dans une tarte aux peurs; Nicky n’en revenait pas d’être allé aussi loin dans l’immonde. Tout se déroulait loin de lui. Il était inatteignable même pour lui-même.

Une cigarette, un café, des images, deux cafés.

Un beigne à l’érable, une autre cigarette.

Son manteau de cuirette laissé sur sa chaise pour ne pas perdre sa place pour continuer d’agoniser mentalement à la même place, comme pour y prendre racine ou renaître autrement, comme, par exemple, dans une crèche entre un bœuf et un âne.

Des tics nerveux.

Les yeux fous en train de regarder frénétiquement autour, au cas où la police se matérialise là, à deux pouces de sa face en train de l’observer.

Nicky Dean était fier de ce qu’il avait accompli mais il s’en voulait. Son crime allait rester secret même pour nous; c’était irrévocable. C’était SON œuvre. Même s’il avait fait tout ça proprement, il avait la chienne; prendre un bus en otage et saigner le chauffeur devant tout le monde, c’était risqué. Même si les seize passagers, tous les témoins, avaient été envoyés dans l’au-delà, le carnage allait très certainement ressortir dans les manchettes et devenir l’objet d’une enquête.

Nicky n’avait pas pu s’empêcher de le faire. Il avait vu rouge, gonflé à bloc, d’avance, par tout ce qui lui était tombé dessus pendant la journée de tuerie de l’ego qu’il venait de subir à cause de nous, de moi, de tout ce qu’il aimait. En embarquant maussadement dans l’autobus 15 (Ste-Catherine) vers minuit et demie pour se rendre vers Papineau, Nicky Dean a décidé que c’était trop. Voir la marque de bronzage sur le bras trop poilu du chauffeur – qui avait l’air fif – lui a donné le carburant de rage qui lui manquait. Tout s’était passé rapidement.

Après avoir forcé le chauffeur à prendre un détour inattendu vers le néant – le parking d’un bâtiment désaffecté – et l’avoir obligé à se stationner, à s’immobiliser et à barrer les portes du carrosse, Nicky Dean a sorti un couteau suisse de sa poche, lui a tranché la jugulaire, et s’est retourné vers les passagers en leur disant se rester tranquilles sinon ça aller chier. Le fif poilu bronzé s’est mis à pisser le sang – ça jutait en longs jets – et, après deux minutes à faire la danse du bacon sur le plancher, il s’est transformé en gros tas de viande hachée écarlate. Tout le monde criait dans le bus. Un enfant pleurait.

–          Arrêtez d’couiner! Gang de boudins! (Nicky ne voulait pas perdre le contrôle. Il était trop près de la victoire.) Le prochain que j’vois la gueule ouverte, j’l’étouffe avec ma bitte!

Sans perdre de temps, il a sorti un deuxième couteau, plus long, et, pour qu’un innocent prenne le blâme, Nicky Dean a ordonné à un gars d’empoigner l’arme du premier crime et de scier, et de découper, et de n’épargner personne, et de ne surtout pas résister; la piscine de sang était là pour l’accueillir s’il refusait de collaborer.

Les mains du passager tremblaient, il pleurait; pour lui, la nuit prenait une tournure sordidement inattendue. La pointe du couteau de Nicky sur la nuque, il n’a pas eu le choix de s’exécuter. Chaque fois qu’il arrivait à côté d’une cible, il fermait les yeux et il y allait – schlak! –; c’était ça, le prix à payer pour avoir malencontreusement pris le même autobus qu’un fou. Les mains agitées dans tous les sens, les « nooon! » hurlés comme des supplications et les tentatives d’évasion entre les quatre murs du bus n’ont pas empêché le destin de suivre son cours. Personne n’a été épargné.

Le grand balayage terminé, Nicky Dean était heureux comme un bébé. Pour remercier son complice, il lui a dit qu’il était beau, très beau – il l’avait choisi pour ça – et, sans lui laisser la chance de le supplier, il l’a envoyé au pays des rêves éternels avec les autres. Juste avant de s’enfuir, Dean a fumé une cigarette dans la ketchup room, il a ri très fort, s’est trouvé hot; il a jugé que la scène était splendide d’hémoglobine. Puis il s’est sauvé dans la nuit.

En se remémorant ses exploits, bien assis au Dunkin’Donuts, Nicky se baignait dans la gloire mais il pleurait en silence. Son attentat relevait de la pire crapulerie, de la haine pure et dure envers la vie; c’était clair; mais c’était du magnum, sa petite vengeance à lui, son cri d’appartenance au Bien dirigé vers Bonnie Frappier.

Météomédia annonçait une tempête de verglas sur Montréal.

*

On attendait devant le centre d’achats de la Place Versailles, Minette et moi. Malgré le frette, on restait plantés là, patients, fidèles au poste. On s’était entendu pour une victime à notre taille, un gars qui avait l’air d’avoir une méchante grosse graine même s’il était androgyne, à notre goût à nous deux en même temps. Minette savait qu’il s’appelait Kevin; elle avait osé lui demandé son p’tit nom, une fois, en s’achetant une paire de bottes; je savais qu’il avait des yeux écœurants… j’aurais tout fait pour m’y perdre si on avait vécu dans une autre vie; Kevin travaillait au Aldo, proche du Zellers.

–          Tu l’tues ou j’le tue?

Minette aurait préféré dormir en cuillère avec lui mais ce n’était pas possible ce soir, plus jamais avec lui, en fait. Le beau Kevin allait tomber entre nos pattes.

–          On l’tue. On l’attire. On l’fait. Tu niaises pas. On n’a pas l’choix.

Ma réponse l’a surprise. Pour Minette, dans le fond, l’amour ne se faisait jamais à plus qu’à deux… mais pour moi, c’était l’Écurie qui avait faim; il fallait la nourrir.

Dans le stationnement de la Place Versailles, en face de l’entrée de la sortie d’où allait émerger un ange, on avait l’air de deux romantiques en train de s’obstiner à savoir qui allait finalement devenir Juliette ou Roméo, ou les deux en même temps.

De la neige mouillée s’est mise à tomber du ciel; bientôt, des chars allaient commencer à se foncer dedans comme des caves. Météomédia avait raison. La pluie verglaçante s’en venait.

Et Kevin est sorti. En nous voyant, il s’est mis à sourire. Il arrivait. Enfin. Il nous avait reconnus. Minette s’est léché ses grosses lèvres. J’ai essayé de cacher ma trique en me mettant les mains dans les poches.

On allait s’aimer fort.

*

À SUIVRE.

SAISON II. ÉPISODE IV : avril 2013

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