Idées pour un blues ou En attendant Apophis (lu par Le Mercenaire lors de la soirée Gang de Truands)

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Après s’être concertée, l’équipe de Gang de Truands a décidé de publier l’entièreté des textes lus lors de sa soirée éponyme – le 12 mars 2013 au Café Chaos –  sur Terreur Terreur. Le Mercenaire ayant donné le feu vert, l’embuscade sera donc tendue au détriment des bonnes mœurs. Et du coup M. Gregor et Docteur Triton en profiteront pour faire leur comeback en ces lieux de déchéance prosodique, bien entendu… Mais surtout, cette initiative permettra aux Truands non-terroristes de se commettre chez nous; que ce soit sous la plume du désopilant Sébastien Chabot, par le retour de l’ex-académicien Antoine Lussier ou, encore, par la présence du percutant Raymond Bock. Vous pourrez aussi lire Sémillant, qui donna le coup d’amorce à la soirée, mais puisqu’il écrit lui-même ces lignes il contiendra ses éloges. Bonne lecture.

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Et puis j’ai comme une mauvaise idée de blues qui me hante, qui m’est rentrée dans’ tête et qui n’en ressort pas.

Ce blues n’a rien d’une lamentation. Ça ressemble plus à une espèce de nostalgie prémonitoire. Une prémonition qui m’annonce que ce qu’on espère sera gâché d’avance.

Maintenant que le 21 décembre 2012 est passé, qu’est-ce qu’y nous reste à espérer. En matière d’apocalypse, je veux dire. C’est ça, parce que oui, j’ai le blues de l’apocalypse qui n’est pas venue. Finalement, Nibiru ne s’est jamais levée dans mon ciel orange et muqueux de fin décembre. Je n’ai pas vu la planète x passer devant le soleil pour l’éclipser une fois pour toute. Mais j’ai souhaité la voir, ouais, dans l’horizon d’Hochelag, la voir grimper au zénith, la voir enflammer l’atmosphère et voir enfin ce que les dinosaures ont vu à la fin du Crétacé. Le feu qui précède les ténèbres.

L’affaire c’est qu’on n’a jamais l’apocalypse qu’on veut. Et l’apocalypse, elle ne sera pas spectaculaire. Elle n’a jamais rien de spectaculaire. Elle sent le cadavre quotidien, le débris au jour le jour, elle monte du bitume, elle émane de la bouche ouverte des hobos qui s’endorment dans les entrées de buildings désaffectés sur Sainte-Catherine, à l’est de Pie-IX. L’apocalypse, elle a une haleine de soufre qui te brûle l’œil. Tu confonds ça avec le smog. Tu te trompes. Remonte la fenêtre de ton SUV, hostie de peureux. Pis crinke donc le son de ton iPod, tant que t’y es. Tes tounes de Fifty Cents achetées deux piasses sur iTunes. Comme ça, t’entendras plus rien du blues qui joue, des plaintes sourdes qui appellent la fin du monde. La fin de ton monde. Allez. Plogue ton iPod à tes neurones – Apple te prépare le iBrain, man – tu vas pouvoir downloader d’la crap drette dans ton âme, te la bourrer d’applications inutiles pour tuer le temps que tu trouves vraiment long à tuer. Toi aussi, je le sais, t’attends qu’y se passe de quoi. Un raz de marée, une bombe atomique, une épidémie, des hordes anthropophages comme à’tévé. Ouais.

C’est ce qui me fait penser qu’on attend vraiment trop de choses de la tévé. Moi avec, je suis dans ce bateau-là. Les menteries de l’oracle, je les lis sur les écrans pétés des tévés, ceux qui jonchent les trottoirs comme des augures qui n’intéressent plus personne. Moi, c’est là que je déchiffre les premiers signes des ténèbres à venir. Mais je les aperçois aussi dans l’allure des pitbulls à l’œil larmoyant, dans le pas lent des kids laids et fâchés, qui s’en vont vendre des pills dégueulasses dans leur cour d’école ; je les vois aussi dans les sourires mangés par le crack, sur les visages couverts de psoriasis que tu croises coin Ontario pis Bourbonnière. Je les remarque aussi dans les traineries qui forment la fange des ruelles : dans les gobelets vides du Mcdo, les condoms utilisés, je te lis tout ça dans les rigoles de cochonneries, dans ce qui surnage près des égouts, les égouts qui ont la nausée tellement on les a gavés des restants pas tout à fait digérés d’une civilisation criblée de métastases grosses de même. J’en suis sincèrement désolé mais l’apocalypse, elle sera lamentable. Elle ne sera pas soudaine. Elle ne sera pas solennelle. Une agonie en 528 épisodes.

L’apocalypse, c’est une phase terminale. Elle rampe, un peu comme les moisissures. Elle se décèle un symptôme à la fois. Elle te dévore une bouchée à la fois. Des crabes qui festoient dans les tripes du dernier représentant de l’ordre des cétacés, mort asphyxié dans une marée noire. Crains pas. Les crabes, comme les scorpions radioactifs, vont te survivre, ma grosse baleine inoffensive.

Avec ma gueule de petit-bourgeois en exil, je marche dans les immondices détrempées d’un hiver hochelagais qui refuse de vraiment prendre. Tiens, regarde-moi ça… un autre Chateaubriand qui pleurniche sa lignée toute engloutie. Non mais qu’est-ce que je suis venu foutre ici? Pourquoi ne pas être resté de l’autre côté? Du bon bord du Saint-Laurent? Dans ma belle banlieue, dans un beau condo, avec une belle hypothèque, avec un beau diplôme qui te donne une belle job de beau cadre, jeune, dynamique, branché, bronzé, sapé. Avec des belles fins de semaine pleines d’IKEA pis de brunchs chez Cora. Avec un beau dispill plein de bonheur. Avec des enfants cruels ou épileptiques. Avec un beau sourire de poupée qui brûle dans son four à micro-ondes avec sa face de plastique qui bouillonne pis qui laisse voir un crâne en métal en train de cracher des étincelles.

Qu’est-ce que je suis venu foutre ici? Je suis probablement venu me préparer à la ruine imminente du monde. Un genre d’envoyé-spécial venu faire l’état des lieux; un Bernard Derome du néant qui doit compter les corps qui déambulent encore, avec des cendres sous les paupières; un reporter clandestin ayant l’ordre de recenser les morceaux tout chiffonnés d’humanité que le Grand Flash n’aura pas voulu brûler sur le coup… Je suis venu m’assurer que l’apocalypse se révèle un mot à la fois, un hoquet à la fois, inintelligible, puante, gargouillante.

Je suis venu statuer qu’on n’y échappera pas personne. Même si t’es né au soleil, l’ombre de la guillotine va t’effleurer la face pareil pis tu vas monter sur l’échafaud. T’as beau vouloir te repentir, même une dialyse ne te sortira pas Outremont des vaisseaux sanguins, petit prince. Peu importe ton engeance ou le fric que t’a collé, tu ne survivras à l’apocalypse qui grouille dans le ventre du monde. Pas besoin d’être devin ni rien. Je sens les eaux monter. Tu vois que tout ça va finir par s’effondrer, par être submergé. Un beau gros flot de vomissure acide va engloutir les banlieues comme la Méditerranée s’est occupée d’Atlantide en je sais plus combien B.C. Les riches iront vivre sur des plateformes de forages aux puits asséchés ; ils vont redevenir consanguins comme en 1550, et tirer à coup de lance-roquettes sur tous ceux qui voudront les rejoindre pour rêver à l’américaine. Les autres vont se barricader dans les tours à bureaux des métropoles vides, faire le party avec de l’alcool artisanale et manger du pigeon, faire des jardins avec des engrais radioactifs sur les toits des ruines.

Boy que je rêve dure. Dans le lendemain sans gloire de la terrible 2012, j’ai l’impression récurrente de n’être qu’un passager, j’ai l’impression d’avoir perdu tous mes papiers. De les avoir jetés au feu, un soir, sur la brosse. M’effacer puis disparaître. Abandonner tes possessions une après l’autre, les laisser de côtés avec ce monde en plein naufrage.

Les prophètes se font rares. Et bien peu lisent les glyphes que tu peux lire dans l’asphalte craquelée ou dans les indices boursiers. L’odeur d’apocalypse n’est encore venue qu’à trop peu de gens. Ils ont les narines bouchées par la sciure de carton de leur tout nouveau condo ou par la marde de leur bébé. Je les regarde par les fenêtres. Moi, je marche dans les ruelles ou bien entre les chantiers gérés par Samcon qui essaient d’effacer l’inéluctable en se mentant en pleine face, en se faisant croire que la croissance n’est pas encore terminée.

Y’a quelque chose de corrosif qui s’élève devant mes pas. Un genre de brume inodore qui me remonte les cornets du nez. Jusqu’aux bronches. Ça fait un travail subtil sur moi, ça me ronge des parts toutes entières. Ça me sculpte, ça me refroidit, ça me calcifie. Ça me fait aimer le goût du brûlé et l’odeur du métal qui surchauffe. Mes dents sont limées. Comme celles des cannibales.

Je ne pense plus au futur ni même à ce qu’il reste d’inaccompli. La dette est inimaginable, gravement symbolique, inscrite dans tes gênes ; c’est un numéro que t’as de graver dans le front. Je veux marcher dans l’hiver nucléaire d’une crise totale. Ça va arriver. Crains pas.

Quand t’auras deux minutes, demande-moi donc mon plan de carrière. Aux REER et aux piscines creusées, je préfère le chemin du feu.

Nibiru ne se lèvera pas. 2012 est passée. Mais j’attends quand même que Moloch avale tous nos enfants au lendemain d’un dernier krach boursier. Le feu qui précède les ténèbres, c’t’un luxe qu’on ne pourra jamais se payer. Au contraire, on a encore toute l’éternité pour se voir agoniser.

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