Queer & the Shitty. Saison II. Épisode IV

crop bain

Collabo (dans le rôle de Shirley McMurray) : Marie-Sissi Labrèche / en italique dans le texte.

Photo : Rita-Adèle Beaulieu

http://barphotos.blogspot.com/

Si toute bonne chose à une fin, force est d’admettre qu’en l’attendant, mieux vaut prendre tout ce que la vie nous donne, profiter des derniers moments d’enchantement comme des halètements qui précèdent l’éjaculation, se défaire du temps, cracher sur la mort, et essayer de se redorer l’existence afin de ne pas sombrer avant de se noyer. Parfois, même si l’envie de tout crisser là pour éviter de rencontrer un mur se manifeste, on tient le coup, on assume, et on se félicite en s’inventant une brosse au champagne. Quand on flanche parce que c’est plus facile, on voudrait s’enfuir ou se faire crucifier dans le trou d’une autruche; on se sent déphasé; personne ne peut y faire quoi que ce soit, même pas nous, et nonobstant un certain soulagement, on devient une racaille envers et contre soi. Mais si tout vient à point à qui sait attendre, force est d’admettre que, parfois, mieux vaut se crosser tout seul…

En émergeant d’une nuit trop courte passée dans le même spot, Minette Salinger me regardait avec une face qui appelle à l’aide, les doigts piteusement en train de flatter le chest d’un Kevin éclatant de beauté dans son sommeil. Entre nous deux, enroulé dans les draps noirs croûtés de sperme, il ressemblait littéralement à un bébé chat… et la Salinger, exempte de toute méchanceté envers les animaux, était en train de se faire avoir. Après quelques heures trop hots pour être vraies en compagnie du meilleur vendeur de souliers du Aldo de la Place Versailles, Minette avait pas mal perdu ses couilles, ses pulsions de meurtre du Même étaient à off, et son sourire niaiseux de baisée par tous les orifices qui voulait rejoindre les astres en disait long à propos de son stop motion existentiel.

Il faut dire que Notre Kevin chéri n’était pas juste cute; pendant quatre heures, il venait de nous prouver qu’il était capable d’aller loin, qu’il en avait vu d’autres et – comble du bonheur! – que sa grosse graine pouvait arriver à faire jouir n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment. J’ai fait un shotgun de yeux à ma partner in crime et on est sortis discrètement de la chambre aux mille et un carrosses pour ne pas réveiller notre plus que fourrable découverte de l’est de la ville. Direction cuisine. Je devais impérativement ressaisir Minette et je me suis dit qu’un café corsé allait m’aider à faire la job. Je me suis lancé :

–          Dude, si tu flanches, Bonnie va t’sacrer la tête dans ses boules en t’chin-t’chinant à ton chiage dans tes culottes…

–          Shit man… chus comme pus capable de l’faire…

Être pognée entre deux chars qui veulent se rentrer dedans et trancher entre la mort et la vie de Kevin revenait pratiquement au même pour elle. Je devais la prendre par les sentiments, par la bande.

–          On pourrait lui faire couler un bain?! C’est tellement romantique, la noyade… (Dans les yeux bruns de Minette, il était facile de lire qu’elle imaginait Kevin peint sur une toile, en train de couler entre une rangée de lys morts et deux couchers de soleil mélancoliques. Elle trouvait ça beau comme image; c’était poétique; c’était évident.)

–          Bon. O.K. On l’fait.

La Salinger est partie sur un sprint inattendu en deux secondes. J’étais fier de ma shot même si dans le fin fond de moi, je savais que Kevin n’était pas la victime idéale. Même s’il collectionnait frénétiquement les souliers en solde et qu’il avait les poignets mous à outrance, on n’avait pas de raison valable de le liquider selon les besoins de notre cause. Il ramonait mieux que le meilleur gode en Occident, il était charmant, et son androgynie nous fuckait le chien. Ça pouvait paraître bizarre mais c’était important.

Minette s’amusait comme une folle. En la regardant aller, j’avais l’impression qu’elle venait de sniffer une méchante grosse track de Grégory Charles en poudre; elle se faisait un film; ses pensées avaient de la misère à suivre son corps; je n’en revenais juste pas; c’était désormais elle qui menait le bal.

Faire couler le bain a été assez facile; on a même réussi à créer une ambiance de St-Valentin (avec une touche de violence le fun) en misant sur la mousse, les chandelles, de la musique cochonne – Garbage – et la peau d’ours de la maison – le couvre-lit de Nicky – qu’on a transformée en descente de bain pour l’occasion. Juste avant de tamiser la lumière, on a caché le sac de plastique qui allait nous aider à abréger nos souffrances de le faire souffrir, lui, notre beau Kevin. Et c’était prêt. Notre baptême allait pouvoir s’accomplir dans la chaleur de notre confortable nid. On allait avoir la possibilité de transformer un flirt en cocktail aux lèvres trop bleues en s’imaginant que tout allait bien.

Minette Salinger a enfilé son g-string noir de pute, celui en dentelle; je me suis lavé la queue en deux secondes; et on est allés le chercher. Après, tout s’est passé très vite, sans discrimination, dans le plus parfait des timings.

Kevin s’est laissé emporter, naïf, en harmonie avec son sort, aussi beau qu’un lampion d’incertitude – vraiment, il ne s’est méfié de rien –, puis il s’est enfoncé confortablement l’eau chaude jusqu’au cou. J’ai remarqué que les bulles de savon éclataient plus vite qu’à l’habitude, plus alarmées de péter qu’elles ne l’avaient jamais été autour de moi dans un bain. Il fallait le faire maintenant sinon on allait se faire avoir.

–          Go!

Mes mains sur les épaules de Kevin. Rythmes cardiaques accélérés. Son regard chaud. La sueur de Minettes dans le geyser du bain. Les bras qui se débattent. Savoir que ça va arriver. Se pincer pour réaliser que c’est vrai. Les longs cils de Kevin que je ne ressentirai plus jamais humides contre mes fesses. L’écumante satisfaction de le faire. Peser plus fort sur les épaules, l’étouffer presque, ne pas prendre le temps de le faire, l’enfoncer. Il remonte à la surface. Minette Salinger qui prend le sac. Il crie avant de l’avoir sur la tête. Voilà. Elle sert fort pour qu’il n’y ait plus d’air. Il ne sait pas pourquoi on veut le noyer. Ses yeux. Toutes ces choses qui ne seront plus jamais possibles. De l’eau partout sur le plancher. Chandelles mortes. La vie en fast-forward. Effacer vite les malaises d’avant. Se libérer. Kevin qui se débat moins vite, avec beaucoup moins d’ardeur, toujours dans le vide. Des coups de panique sur nos bras qui ne le veulent plus. Des clavicules frêles comme des absences de corpulence d’anorexique, qui reçoivent des matraques en forme de crime. Ma façon de lui dire je m’excuse en continuant de le fixer derrière le plastique embué. Notre mission. Kevin sourit devant son tribunal. Il commence à se laisser aller. Le laver de sa saleté trop invisible. Les marques des faux ongles de Minette sur son cou. Elle sert fort. Bang! Un coup de poing sur la nuque. Minette est en feu. Un canard jaune qui flotte symboliquement entre ses jambes. La pertinence de notre affaire. Lui. Pourquoi lui? L’incomparable cacophonie des jets d’eau dans la salle de bain. Le miroir qui sue. Kevin va mourir. Je ne suis pas un meurtrier. Elle non plus. Notre but. Nos bras et nos mains et nos pensées téléguidés sont pires que Le Monstre de La Ronde quand La Ronde est fermée mais s’en faire pour lui quand même. On le fait. Il devient raide et mou en même temps. Son nez et sa bouche ne font presque plus de buée dans le sac. On y arrive. Minette change la musique. C’est Rufus. Et Kevin devient plus lourd que ma grand-mère avant qu’elle fasse son régime quand j’avais huit ans; il est prêt à s’enfoncer dans l’émail de son cercueil d’acrylique, de particules trop dures pour lui. Dernier spasme. C’est fini, presque. C’est étincelant. Kevin bande au-delà de notre crime. Erase. That’s it. High five.

Deux battements de cils et un shampooing plus tard, on redevenait vierges. On allait se charger de notre plaie noyée plus tard. Dehors, il faisait plus clair. C’était l’avenir.

*

En arrivant les culs pleins d’hypocrisie, six minutes en retard exactement au séminaire de la brillante Shirley McMurray, il nous a fallu peu de temps pour réaliser qu’on venait de se sacrer dans une dèche de la mort plus puante que le smegma du Dalaï-lama. Juste à voir son lifting bas de gamme, tous les chats de ruelle galeux d’Hochelaga se seraient enfuis mais on est resté. On avait besoin d’une bonne dose d’apparence de courage. Elle portait d’immenses boucles d’oreilles – sûrement faites avec des défenses d’éléphant – et elle parlait, elle jasait; elle n’arrêtait pas de parler. Ça sentait le faux lustre en cristal dans la place. Les murs étaient blancs. Le plafond et le plancher étaient blancs. Des pupitres faisaient les beaux, bien alignés devant une apparence de non-sens. Avec un peu d’imagination, on aurait pu se croire dans un asile déguisé en école qui embauche des clowns comme psychiatres.

« Et je m’appelle Shirley McMurray… Vous êtes ici parce que vous avez le charme d’un gant de vaisselle rempli de morve dans vos relations amoureuses? Ouvrez vos oreilles à vous en défoncer les tympans parce que vous avez un impétueux besoin de mon savoir pour faire votre éducation sentimentale. Quand je vous lâcherai lousse dans la nature, vous serez la guest star des relations amoureuses. Vous avez frappé à la bonne porte. J’ai de l’expérience dans le domaine. Oh oui.

Minette clignait vraiment vite des yeux. Suivre Shirley était dur; ça relevait même de l’aberration… mais elle essayait de le faire. On était tous là, assis devant Dieu, en attente. Et c’est là qu’on a vu Nicky Dean sans Ritz Carlton, dans le fond de la salle. Euh…?! What the fuck?!

« Des vans de peoples Very Importants réclament mes conseils pour niquer d’autres people Very Importants et faire des baby-peoples Very Importants, qui feront fonctionner à plein régime notre beau système capitaliste en achetant des chandails Gap, Gucci, whatever fabriqués par des petits Chinois de 5 ans à peine sortis de leur rizière, qui n’apprendront jamais à lire et ne s’évaderont de leur cauchemar qu’en sniffant de la colle avant de mourir d’un cancer fulgurant des poumons, gracieuseté de l’usine de colorants desdits chandails située à proximité de leur appareil respiratoire. Digression. Digression.

(Si elle ne l’avait pas dit, on aurait hurlé contre la digression. Shirley McMurray nous emmerdait royalement. Et Minette et moi, on essayait d’essayer de réaliser pourquoi il y avait Nicky sans Ritz. C’était plus foudroyant que de tenter d’élucider le secret du Da Vinci Code en traduction allemande. Où était la Carlton? Que faisait-elle dans son ailleurs sans Nicky? Minette Salinger rongeait le bout de son stylo jusqu’à la moelle; je rushais en silence en faisant semblant d’écouter la folle devant nous.)

«Dans les heures qui suivront, je ne veux pas entendre votre voix de gramophone. Regardez-moi avec des pupilles dilatées d’héroïnomane car je suis votre sauveuse. C’est moi qui vous empêcherai de finir vos jours seuls et démunis dans un CHSLD à faire abuser de vous par des préposés ventripotents au QI aussi high que des géraniums, qui s’introduiront dans votre minuscule chambre drabe, comme du vomi de gruau qu’on vous fera manger du matin au soir, et qui vous baiseront durant votre sommeil, et jusque dans vos rêves. Digression. Digression.

Et dire qu’on payait pour ça. C’était du n’importe quoi, vraiment. Quand Minette nous avait demandé de lui donner chacun 144 piasses pour le mandat-poste, on espérait réellement que ça allait en valoir la peine. La promesse était claire. Une nouvelle vie en quatre séances. Une aubaine… Je commençais amèrement à regretter d’avoir payé un motton de même pour me retrouver en face d’une BS du cœur maquillée comme une trôle à pêche.

«Donc, Je suis ici pour donner un coup de chainsaw dans vos illusions. Eh oui, mes espèces en voie de reproduction. Ce n’est pas parce que vous jouissez du capital sexy de Bradley Cooper et de Jennifer Laurence dans Happy Therapy ni parce que vous baisez avec l’endurance et l’enthousiasme d’un marteau-piqueur ou sucez comme un veau affamé qu’il ou elle a envie de couler des jours paisibles à vos côtés. Il en faut plus que ça pour rendre addict un autre être humain. Notez à même votre chair en vous enfonçant le crayon directos dans les cuisses ce qui suivra, afin que vous puissiez vous y référer comme les tablettes des dix commandements, car ce que je m’apprête à dire est capital.

Nicky Dean reluquait l’assemblée; il passait les bosses d’en haut ou d’en bas à travers le linge au peigne fin; ses yeux pervers agissaient comme un phare dans une cour de prison, à la recherche de celui ou celle qu’il fallait pogner avant qu’il ou qu’elle s’évade.

« Leçon number 1… J’avais oublié de vous signaler, il y a un léger supplément pour chaque vérité que je m’apprête à vous révéler. »

Puis elle a sacré son camp en coup de vent, nous laissant là, incrédules, cons. La première rencontre avait duré exactement 7 minutes. Le spectre huileux et gras de son parfum continuait de nous écoeurer en nous rappelant qu’on était en train de se faire escroquer comme des demeurés mais Shirley était déjà loin, sans doute dans sa Porsche 911, une valise bourrée de fric sale entre les jambes. Sans prendre le temps de réaliser qu’on voulait la tuer, on s’est dirigés vers la sortie. Shirley McMurray n’allait pas se foutre de nos gueules bien longtemps.

*

En revenant au Quartier Général, Nicky n’a rien dit au sujet de sa nuit mouvementée, mais la distance entre le métro Lionel-Groulx et notre château de tôle nous a permis de l’entretenir en long et en large à propos de ce qu’il allait retrouver dans le bain. Notre prise de la journée nous y attendait, bien molle, facile à manipuler… assez pour qu’on puisse en faire ce qu’on voulait en faire : un babillard sur lequel on allait avoir la possibilité d’épingler nos bons coups, des listes de choses à faire ou à éviter dans le cadre de notre mission et des photos de nous en pleine possession de nos moyens. Kevin serait notre agenda de satisfaction personnelle à nous quatre, rien de moins; c’était notre idée. En l’attachant assez solidement, tout ça était totalement réalisable.

En mettant le pied dans la maison, notre Dean s’est empressé d’aller vérifier si on avait raison de parler d’une beauté de luxe. Minette a appelé le dealer. J’ai pris les messages sur le répondeur. Tous les outils dont on allait se servir pour la confection de notre nouveau babillard trônaient sur le divan (on les avait sélectionnés, vite vite, avant de partir en trombe pour le fucking séminaire de McMurray).

–          Holy shit man! Méchante affaire… J’me saucerais crissement l’pinceau si y’était pas mort… C’est fucking d’la gelée en devenir…

À trois, on n’était pas de trop pour sortir Kevin de la baignoire, l’essorer un peu, l’admirer en lévitation une dernière fois, et le transporter vers l’Écurie en espérant qu’il ne perde pas un bras en route. Minette Salinger avait enlevé ses souliers bleus – elle les portait juste pour Kevin, en hommage – parce qu’elle avait de la misère à ne pas s’enfarger dans ses remords – parce qu’elle aurait aimé l’aimer – et, lentement mais sûrement, on a atteint la porte de la future tombe de feu Kevin; on l’a ouverte.

–          Crisse de tabarnak! (Minette a lâché la jambe droite du cadavre et on a presque chaviré en gang. Nick est devenu blanc comme de la craie. J’ai figé.)

Ritz Carlton était là, étendue, un flacon de pilules à portée de main, grise, pas fière de vivre, inconsciente. Ses lèvres étaient rouges, gonflées comme son cou; à travers ses résilles, sa peau voulait ressortir. Il n’y avait aucune lettre à côté d’elle. Sa coiffure était impeccable comme toujours. On a abandonné le babillard humain pour s’occuper d’elle. Bruit de coup de pied dans le ventre d’un obèse. La pièce s’est inondée de sang.

Il était hors de question de perdre notre Ritz. Mais même si le verglas avait cédé sa place au soleil, les médecins étaient loin et on ne pouvait pas appeler l’ambulance.

À SUIVRE.

LATRIQUE PART POUR UN MOIS.

SAISON II. ÉPISODE V : juin-juillet 2013

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Comments
One Response to “Queer & the Shitty. Saison II. Épisode IV”
  1. SS Latrique dit :

    Oh! Les vacances (d’un mois) de Latrique sont retardées… La suite d’ici une semaine, donc.
    Que Dieu te pénis(se)!

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