Queer & the Shitty. Saison II. Épisode V

Ritz Carlton

Photo: Rita-Adèle Beaulieu

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À midi moins cinq, on en était aux louanges et aux témoignages d’amour en forme de larmes silencieuses. Les murs de notre Quartier Général portaient notre blasphème collectif contre l’injustice et la rage de mourir trop fortes pour être vraies, inhérentes au geste fatal posé par notre Ritz Carlton; c’était à n’y crissement rien comprendre… Le pourquoi de l’affaire nous torturait… Il fallait qu’elle se réveille. Minette Salinger était plus laide que jamais à cause de ses tics; ses boules et ses joues bougeaient en même temps; la crise de nerfs n’était pas loin.

En veillant sur une Ritz plus blême que jamais, on l’hallucinait en train d’émerger de son sommeil barbiturique à chaque minute. On y croyait plus dur qu’une queue bandée parce que Ritz Carlton était une fille fière, droite, et enragée contre la bêtise humaine depuis sa naissance.  On la savait forte. Et sa quasi absence de pouls ne pouvait être qu’une joke même si, dans un élan de fouille-moi quoi, elle avait perdu son sang-froid.  Ritz avait littéralement craqué et, outre la possibilité de ne plus jamais avoir la chance de lui demander des conseils en matière de réparation des cœurs brisés, notre Écurie allait porter les traces indélébiles de son attentat jusqu’à la fin des étoiles. Les murs humides du cachot allaient désormais agir comme des prothèses, des pneus de rechange mémoriels souillés par notre absence de compréhension; ça allait être rough mais il fallait continuer nos vies.

–          J’en r’viens pas que nos dix claques su’a yeule ne l’aient pas ramenée, dit Nicky Dean. Pis j’arrive pas à nous imaginer sans elle.

Même si on s’était dépêché de lui faire boire de force un jus de tomate avec un entonnoir pour la faire vomir, on s’est vite rendu compte que les trucs de vieilles bonnes femmes ne marchaient pas toujours. Les pilules continuaient de creuser des fossés entre elle et la réalité. Dans sa chambre, elle avait juste l’air de se reposer avant de recommencer, mais on savait pertinemment que son sort dépendait de quelque chose qui se tramait au-delà de nous, plus loin que la planète des singes, dans sa capacité à digérer la mort en devenir personnifiée par un maudit flacon de poison envoyé en arrière de la cravate. On ressemblait à une gang de glaïeuls plantés autour d’elle.

–          On pourrait l’envoyer en taxi à l’hôpital… tsé… personne va la r’connaître gonflée d’même… (J’ai dit ça pour rien. Minette et Nicky m’ont envoyé des chars d’assaut de regards. Si un quelconque élément de l’extérieur intervenait, il y avait des risques pour tout le monde.)

La Salinger est allée chercher le calendrier des meilleurs films des années 80 dans la cuisine, elle s’est assise sur le lit, a sorti un crayon feutre noir de sa craque, puis, avant se peser sur « play » sur son iTunes, elle a fait un gros bonhomme pendu sur la case du 24 avril. On n’avait pas besoin de plus d’informations pour réaliser qu’elle venait de nous créer un nouveau Jour du Souvenir.

Quand Coco Rosie a envahi le temps et l’espace, on a eu de la misère à ne pas se mettre à brailler comme des veaux parce que c’était la musique préférée de Ritz Carlton, c’était sublime, c’était plus prenant que le corps de Kevin qu’on avait aimé deux secondes et abandonné dans les oubliettes; c’était juste ça : parfait pour celle qu’on allait peut-être perdre. Entre le moment de notre rencontre et celui de sa disparition éventuelle d’ici hypothétiquement bientôt, Ritz était passée de Ladytron à Tom Petty, de Tori Amos à Emerson Lake & Palmer, dans plein d’endroits; elle s’était déhanchée avec nous sur Austra, Arcade Fire et même Tina Turner; elle avait vécu des échecs en déprimant sur Cœur de Pirate, Goldfrapp, Timber Timbre ou Angus & Julia Stone; elle avait détesté Glass Candy et les Handsome Furs ou ri aux éclats un après-midi d’été en imitant Mara Tremblay… mais ces derniers temps, elle se maquillait en chantant Coco Rosie.

Après Lemonade, RIP Burn Face a provoqué un genre de malaise. J’ai touché le visage de Ritz comme pour lui donner de ma chaleur et Minette a ouvert les rideaux. Ritz ne bronchait toujours pas. Il faisait clair dans la pièce, on entendait les oiseaux crier leur bonheur, des enfants chialaient; de l’autre côté du linceul, il y avait la rue et des pas, de la vie, autre chose, des bombes qui n’attendaient que le bon moment pour exploser, le Starwars de toutes nos minuscules névroses quotidiennes, de la merde de chien en train de dégeler entre les craques des trottoirs. Nicky Dean a voulu appeler Bonnie mais on lui a dit de laisser faire. Ça ne la regardait pas pour le moment. Notre deuil ne concernait que nous. Et la collection de parfums de Ritz était assez étoffée et accessible pour qu’on s’en serve adéquatement afin de l’empêcher de sentir le cadavre pour un bon bout de temps.

*

On jasait de la planification de notre remontée dans le vrai monde quand des coups de poings frénétiques dans la porte d’entrée nous ont fait freaker out. Il fallait interrompre notre dilemme entre saoulerie monumentale au gin tonic et soirée enfumée en pyjama devant des films cons… ça faisait chier… mais on n’avait pas le choix de répondre, question de ne pas empirer notre cas si un autre drame était en train de nous tomber dessus ni vu ni connu. Minette était la plus fru; son niveau de stress venait enfin de baisser mais là, c’était raté. Sans nous laisser le temps de réaliser qu’elle était en beau calvaire, elle s’est levée en sacrant un coup de pied sur la table basse et le chandelier fétiche de Ritz est tombé sur le côté, aussi lourdement qu’un étron de 30 cm dans une toilette bouchée. C’était un mauvais présage…

–          Si c’t’un tabarnak de témoin d’Jéhovah, j’le scalpe! (Minette écumait comme une chienne de l’enfer. Ses yeux voulaient tuer. Je plaignais la personne à la porte.)

–          Gages-tu que c’t’un gars d’Hydro ou une niaiserie d’même?… (Nicky n’osait pas parler trop fort, de peur de se faire ramasser par la Salinger.)

Quand on a vu apparaître Tsi-Ku Whore plus en sueur qu’une pute obèse au soleil dans l’entrée du salon, on a pogné un méchant deux minutes de what the fuck. Elle avait couru jusqu’à nous et s’était poqué les deux genoux sur une borne fontaine; ses collants verts saignaient; elle avait l’air d’avoir passé un méchant quart d’heure. Sans nous adresser la parole, elle a sorti une grosse Pabst Blue Ribbon de sa sacoche de fausse riche et elle l’a engloutie d’une traite. Avec un peu d’imagination, on aurait pu la comparer à un Youppi rescapé de la Guerre Froide ou à une momie de Dalida tellement ses yeux se crissaient l’un de l’autre à cause de la panique. Tsi-Ku ne filait pas fort; c’était d’une évidence sans faille. Minette lui a apporté une débarbouillette d’eau froide – directe dans le rack à jos; tiens toé! –; ça l’a ramenée pour un instant.

–          C’est tlès tlès glave, ce qui allive…

(En l’écoutant attentivement, on arrivait à ne pas se fourrer entre les « r » et les « l » mais il fallait vraiment se concentrer.)

–          Je suis vlaiment dans la malde. Bonnie Flappier va me faile mal si elle me tlouve.

Écouter la confession de la Whore relevait de la trahison pour Nicky Dean, c’était clair, sa belle-mère chérie n’aurait jamais accepté un tel préjudice, mais bon… On allait tous retenir nos langues. On ne pouvait pas laisser la face de manga capoter de même.

Tsi-Ku n’arrêtait pas de pleurer. En nous racontant ce que lui avait fait endurer Bonnie, elle manquait de souffle, elle rotait, suffoquait, passait constamment proche de s’étouffer avec sa salive; c’était un peu chiant. Même si l’heure était apparemment grave, je me suis tanné et je lui ai servi un beau Peach Schnaps de matante on the rocks. Elle l’a bu en silence avec les épaules qui tressaillent.

Bonnie Frappier avait vraiment été une sale chienne avec elle. Selon les dires de Tsi-ku, la reine de Westmount l’avait humiliée comme jamais elle ne l’avait été. Malgré sa vie de fond de ruelle dans la violence et la promiscuité des quartiers malfamés de Hong Kong, Tsi-Ku Whore s’était retrouvée plus bas que jamais, face à une Bonnie méconnaissable et sadique et plus défoncée à la coke que Whitney Houston dans ses pires moments. Entendre son récit faisait mal aux oreilles et à nos images mentales de Bonnie; ça l’égratignait fort en maudit.

Tout le monde savait que la Frappier s’adonnait au commerce de crèmes de beauté à base de sperme, mais on ignorait jusqu’où elle était prête à aller dans la cruauté pour extraire le zest. Bien qu’elle nous ait expliqué de long en large sa technique de recrachage proche de la distillation, certaines zones grises persistaient… et Tsi-ku en avait assumé les frais.

–          Elle m’a obligé à faile venil un vieux monsieur en tlain de moulil d’une clise de plaisil avec mes lèvles…

Dans une diarrhée verbale entrecoupée de hoquets, Tsi-ku nous a tout décrit, dans les moindres détails. Elle nous a parlé de la force avec laquelle Bonnie lui serrait les ouïes pour l’obliger de continuer de sucer un gros porc mort en devenir; on a tout su à propos des insultes, de Bonnie qui rit, des boules chinoises grosses comme des oranges rentrées de force dans la bouche du donneur de purée afin qu’il s’étouffe; c’était au-delà de nos pires fantasmes d’ultra-violence. Quand le vieux est mort avant de cracher, Bonnie a accusé son élève de négligence en la menaçant de la tuer si elle n’arrivait pas à trouver un homme à partir duquel elles allaient pouvoir continuer afin de dénicher exactement la même fragrance; elle l’a traitée d’avorteuse, elle a sorti son gun – Tsi-Ku l’a trouvé froid sur sa jugulaire –, puis Bonnie lui a dit de rester là pendant qu’elle allait pisser et restarter son voyage vers Coco-Land sinon ça allait être pire… mais « je ne l’ai pas écoutée », qu’elle nous a dit.

–          Euhhhh… C’est ben rushant, ton affaire… (Minette Salinger n’était pas totalement convaincue. Elle m’a regardé pour que je tranche mais je ne l’ai pas fait. Nicky Dean a préféré se taire aussi, en attendant la suite. Et Minette a enchaîné, soudainement très fière de sa shot.)

–          Tu pourras pas rester icitte comme si c’tait normal, tsé… On peut t’proposer un deal?… Une affaire que tu pourras pas r’fuser?…

Elle a tendrement pogné Tsi-Ku par le bras, assez fermement pour qu’elle se sente obligée de la suivre et, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, elle l’a entraînée vers la chambre de Ritz. Elle a ouvert la porte.

Depuis notre dernier tour de garde, la Carlton avait changé; le contour de ses yeux aurait pu servir de tranchée tellement il était profond, comme dynamité, et sa poitrine ne se soulevait plus du tout quelques fois par minute. Derrière mes paupières closes pour ne pas la concevoir ailleurs, j’ai vu des vautours – et la possibilité de devoir l’enterrer m’est arrivée en pleine gueule, aussi fort qu’un coup de croc-barre dans les jambes  – et Nicky, Minette et Tsi-Ku se sont précipités vers elle pour l’empêcher de nous quitter.

Dans la chambre, le bruit du cadran devenait insupportable, gênant, plus glauque que Michel Girouard en speedo en train de manger un hot-dog sur une plage d’Old Orchard… On voulait rêver.

–          Sauve-la!… pis on t’laisse crécher icitte tant qu’tu veux…

Dans la voix de Minette, il y avait un fleuve. En demandant à Tsi-ku de ramener Ritz parmi nous, notre Salinger nationale retenait sa crise. Ses barrages étaient sur le bord de céder. Le Quartier Général tremblait; il avait peur; tout pouvait arriver.

Devant le spectacle noir qui se déroulait devant nous, on se sentait impuissants. Des soldats de bois moisis. Dans nos têtes échevelées, entre la tombe de Ritz Carlton et nos cœurs, il y avait le Même en train de se limer les ongles sur une couronne de fleurs… Notre partner in crime ne respirait plus.

*

À SUIVRE.

SAISON II. ÉPISODE VI : juin 2013

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