Je pense que Ginette Reno rit de moi

Aujourd’hui, j’ai réussi à me lever tôt : midi et demi. Ça me laissait donc du temps pour planifier quelque chose en après-midi. Parce que c’est un vrai péché de rester encabané par un si beau temps, pas vrai? Le beau temps, ça sert juste à être dehors, han? Alors quand Darnziak m’a dit qu’il allait au centre-ville pour aller porter ses papiers d’impôt à son comptable, je lui ai proposé de l’accompagner et du même coup d’aller dans le Vieux-Montréal pour remplir une mission super importante : acheter une carte de flamant rose pour Vickie.

Dans le métro, on a de grandes discussions. Je suis avec un prof de philo, après tout.

-–Boules, c’est une honte à la plus belle chose du monde. Faut pas dire ça.

—Totons pis graines, es-tu correct avec ça?

—Oui, mais je dois mettre des gants.

Avec trois paires de gants dans les oreilles, le gros Morin est capable de dire bien des insanités. Mais il est plus discret que moi. Moi, je suis bin à l’aise de chanter des gnéseries au centre-ville. Pis c’est drette ça que je fais en sortant du métro.

DES TOTONS DES GRAINES DES TOTONS DES GRAINES DES TOTONS DES GRAINES. Je pense que ça l’amuse plus que ça le choque.

On trouve l’immeuble où se cache son comptable. Vu de l’extérieur, c’est gros. À l’intérieur, c’est encore plus gros. Et somptueux.

—Shit fuck piss ass Tourette! As-tu vu LA RANGÉE DE LUSTRES!?

—C’est luxueux…

—Ah, pourquoi fallait que j’oublie mon cell? Ça m’arrive jamais!

J’aurais tellement pris des photos de la dizaine de lustres, juste pour Vickie. Des vrais beaux lustres, encore plus malades que dans le clip de The Soft Moon. Si un lustre de même te tombe dessur, tu disparais. On retrouve jamais ton corps. Hamah.

On entre dans l’ascenseur, pis on se rend au 472e étage. Ça prend trois secondes. Hi hou, petit vertige.

—On est-tu dans le futur?

—Je pense que oui.

—Aon. C’est plus propre que j’aurais cru.

Je m’assois dans la salle d’attente pendant que Darnziak va confier ses précieux documents à un professionnel chiffres. J’ai même pas le temps de m’ennuyer qu’il est déjà revenu, pis je lui fais remarquer, non sans excitation, que son comptable a des plants de pot en plastique dans sa salle d’attente. Yé wild.

Après avoir accompli cette mission, on se rend à la boutique-galerie Zone Orange. En fouillant sur Etsy, j’ai trouvé une artiste qui fait des cartes totalement quioutes avec des flamants roses, mais j’ai pas le temps de les commander par la poste. Pas le temps, parce que c’est demain la lecture de Drama Queens, pas le temps parce que c’est pas le temps de se permettre de prendre son temps. Fucke le temps, crisse.

Il y a tellement de belles cartes de flamants que je sais pus laquelle choisir. On règle assez vite la question, on les prend tutes.

Sur la rue, je spotte des pigeons cachés derrière une enseigne commerciale. Un couple qui semble cacher des affaires précieuses. Qui s’intéresse à l’intimité des pigeons? Moi, en tout cas. As-tu déjà vu des bébés pigeons? On les voit pas, parce que les parents pigeons sont encore plus mères poules que les poules. Ils gardent leurs rejetons au nid jusqu’à deux mois, et quand ces derniers sont prêts à voler de leurs propres ailes – littéralement, han – ils ressemblent tellement aux adultes que tu remarques pas que t’as affaire à un bébé pigeon. Bah, rendu là, on peut dire que c’est un ado. Un juvénile. Une fois, j’ai vu un pigeon juvénile au parc des Amériques, il se faisait nourrir par un de ses parents qui lui régurgitait plein de bonnes choses au fond de la yeule. J’étais un peu fière d’avoir identifié un pigeon juvénile.

Morin me pose une question. Je crache à terre nonchalamment pis je réponds. Il rit. Ouin, j’ai de moins en moins de classe, han? J’ai envie de roter pis m’gratter la poche! ME REPLACER LE BATTE EN PUBLIC.

—Heille, je viens de voir une madame qui ressemble à Ginette Reno.

—Sophy, les gens ici sont vraiment ce qu’ils ont l’air d’être.

—Ah. C’est vrai, t’as raison, c’était vraiment elle. Elle m’a regardé en riant. Je pense qu’elle me juge.

—C’est à cause de tes cheveux. Tout le monde regarde tout le temps tes cheveux.

—Pas tant que ça. Manne, je pense que Ginette Reno rit de moi. Moi qui pensais être à l’abri de ça.

Bureau de poste. J’ai reçu un mandat-poste de ma mère, c’est mon cadeau de Noël. Je les vois pas souvent, mes parents, depuis que je vis dans la grand’ville. Pendant que j’attends que mon mandat-poste se transforme en billets de 20, j’ai un vertige. Je m’enfonce un peu dans le sol, comme en sortant de l’ascenseur du futur. Mon grand frère me dit qu’on peut prendre un break, on n’est pas pressés, on a tute la journée juste pour nous autres. Je me pogne une barre de fuckolat darque pis on quitte la pharmacie-bureau de poste. Darnziak dit : on va aller au Vieux-Port, t’as jamais vu ça pis on est juste à côté. OK!

On commence à voir le fleuve, mais ce qui me tombe dans l’oeil, c’est les modules de jeux pour enfants. Pour enfants? Fuck it, je veux jouer! Je pense que c’est un genre de trapèze. On est supposés grimper comme des singes. Un long tuyau en plastique rouge. Je dis à Darnziak de placer son oreille à l’extrémité du tuyau, et je ma place à l’autre bout pour lui dire des messages secrets.

— Plotte! Toton! Graine!

— Han?

— BATTE! NOUNE! BOULES!

— J’entends rien!

Quel dommage. Mes mots sales se sont perdus dans le jeu pour enfants. J’espère que les enfants, les véritables, vont les retrouver demain dans le carré de sable.

Là, je suis low bat en sacrament. Ça clignote. Low bat? P’tits battes? Gros battes? Tutes les battes. Pour recharger mon batte un peu, on s’assoit sur un banc juste devant le port. C’est la première fois que je me retrouve là. Un énorme bateau fonce droit sur nous à une vitesse follement lente. J’espère que Darnziak aura le temps de finir son sac de graines avant que le bateau nous pogne. J’ai le mal de mer. Ouh. J’ai beau avoir les deux pieds sur terre, l’ossetie de logo du spa-sur-l’eau fait badtripper mes yeux. Un logo qui dédouble. Je pensais que ma vue s’était encore plus détériorée, j’ai eu peur.

J’arrête pas de bâiller. Je bâille avec violence — est-ce que ça se peut? —, je peux à peine parler, mes phrases sont interrompues par des bâillements intimidants et violents. Je vais avaler le Vieux-Port, avaler les bateaux, avaler le spa-sur-l’eau, avaler les touristes. Hon! On va dans les boutiques de touristes! On s’achète des cartes postales laittes! Un t-shirt « Slut slut »? Ah, c’est écrit « Oui oui »! Comment j’ai pus confondre les deux? Je suis debout sur mes deux pieds, j’ai trouvé un petit cœur par terre, je vais mieux. On passe devant une boutique d’art africain. Darnziak s’arrête pour me montrer la vitrine, il a vu les singes qui font des fuck you. « Heille, regarde les singes! » Les singes? Pis l’étalage de pénis, lui? Une étagère à épices remplie de pénis sculptés dans le bois, un garde-manger plein de battes de tous les formats. Pas de farces. Darnziak jumpe en estie; il vient de sa faire cockslapper par la vitrine. Encore une fois, je regrette de pas avoir mon cell sur moi, j’aurais tellement pris une photo du gros Morin qui lance un regard scandalisé aux pénis. Il a presque pété la vitrine avec ses sourcils. Vickie aurait ri.

Pour revenir sans efforts, on cherche une warp zone. Quelle époque plate. Tout ce qui se rapproche d’une warp zone, c’est le métro. Pff.

—Sophy! Je le sais, ce qu’on va faire!

—Quequoi?

—On a juste à prendre notre flûte!

Maudit qu’il est wise, mon gros Morin.

NOTE À TOI, MES CHERS LECTEURS : Au retour de notre périple full dépique, Darnziak et moi avons décidé d’écrire une note de blogue sur notre journée, sans s’en parler. Ouh la la, la grosse expérience inédite! Bin oui, on voulait voir ce que ça donnerait. Le gros Morin a pondu plus de 8000 mots en un temps record, pis moi j’ai niaisé pendant plus d’un mois, jusqu’à temps qu’il me donne une date de remise : su mon bureau demain matin! Oui Monsieur Morin! Je me suis enfin botté le dardjére, d’autant plus que j’avais pas le droit de lire son texte tant que j’avais pas fini le mien, pis j’avais hâte en crisse de lire les gnéseries mongoles du Morin. Fait que j’ai botché mon texte la nuit dernière. Comme au cégep. Sauf que je veux pas connaître ma note.

Publicités

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :