Queer & the Shitty. Saison II. Épisode VI.

Ritz Carlton se réveille

Photo: Rita-Adèle Beaulieu

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C’est souvent quand on ne s’y attend pas que la vie nous surprend, que sa chiennerie va se coucher, oubliant ainsi, le temps d’un clin d’œil, qu’il faut souffrir pour être heureux, ou que – et là, ça devient vraiment éblouissant –, comme si le bonheur avait le droit d’exister envers et par lui-même, dans sa nudité la plus pure, on la remercie, la vie, de nous offrir une pause, un gros morceau de shortcake aux fraises d’existence, ou un soulagement, et que quelque chose qui ressemble à un état de grâce nous envahit – et il se met à mouiller des paillettes et des albatros, ou des choses encore plus folles que ça  –… va savoir comment et pourquoi. Dans ces moments-là, on se sent un peu déphasé mais c’est normal, c’est rassurant mais angoissant, on perd sporadiquement le contrôle, c’est troublant, c’est beau mais on sait que c’est éphémère, on se baiserait soi-même tant il fait soleil partout… ça arrive, ces choses-là, c’est passager, mieux vaut en jouir.

Vers 7 heures du soir, hier, c’est arrivé ; un quart d’heure plus tôt – à 6h45 donc –, la Salinger a été interrompue dans sa prise en charge quotidienne de la face de Ritz Carlton. Depuis son mystérieux engourdissement narcotique, Minette refusait de la laisser décrépir. Religieusement, elle la maquillait, elle lui redonnait son air de battante – une couche de fond de teint bien appliquée, uniforme (sans oublier le cou), un gros trait de khôl guerrier, épais, en dessous de chaque œil, et le mascara de qualité, bien sûr… Tout ça dans le but, évidemment, sans lésiner sur le parfum et en lui enfilant ses plus belles robes, de lui rendre le coma moins épeurant. Hier soir, à grands coups d’ailes chromées pendant la séance de beauté d’après le souper, la lumière a pris la place des larmes de sang dans le Quartier Général. Ritz Carlton dormait, enfin, elle n’était plus en route vers les vers, et Tsi-Ku Whore était toujours planquée entre la laveuse et la sécheuse en attendant que la sauveuse d’existence, nulle autre que Bonnie Frappier en chair et en os, s’en aille. Elle était arrivée en furie, les narines explosées de coke, pour ramasser la sale chinetoque déserteuse parce qu’elle l’avait sentie se lamenter chez nous.

–          J’sais qu’elle est là, la traître. J’pourrais la r’nifler à Bagdad entre deux tanks… Si j’la pogne, j’la décarcasse!

Bonnie était vraiment en calvaire. Elle regrettait d’avoir arraché Tsi-Ku à ses rizières ou name it, à sa carrière crasseuse de pute dans les ruelles de Hong Kong, par exemple; à écouter ses talons aiguilles fendre le bois franc de l’entrée quand elle a pénétré dans la piaule sans cogner, on savait qu’il fallait envoyer Tsi-Ku se fondre dans le jaune des électros.

–          J’en r’viens pas qu’elle soit aussi ingrâsse… la maudite chienne de sa race! (La touffe hérissée de Bonnie sentait le sperme, elle venait de se faire spraynetter, c’était clair, ses yeux charbonneux nous portaient à croire que ce n’était vraiment pas le temps de la faire chier ou de lui mentir en pleine face parce qu’elle l’aurait su. On savait parfaitement que la coke, ça donne comme un boost de parano ultra-intense. Mieux valait lui changer les idées en changeant le mal de place, la choquer ou lui mettre un doigt à quelque part, ou lui ouvrir la porte de la chambre de Ritz pour l’attendrir.)

–          On parlera de Tsi-Ku plus tard, m’man. (Nicky était doux.)

–          Ouin… mettons que tu pourrais nous donner un coup d’main parce que c’est rushant, l’affaire qu’on veut t’montrer. (Minette Salinger filait sirupeuse. Bonnie était attentive, enfin.)

–          C’est vraiment d’la marde, on est d’dans jusqu’au cou, ça pue, dis-je, en ouvrant la porte aussi dangereusement que si je m’apprêtais à profaner une tombe.

Au cours de son humiliante et bien débauchée de vie, Bonnie en avait vu d’autres, de toutes les formes et de toutes les couleurs : des étoiles montantes du porno rendre l’âme à force de fourrer trop stones, des enfants mourir affamés le ventre gonflé dans les favelas du Brésil tandis qu’elle, la cochonne, trinquait à la santé et à la prospérité de sa nouvelle gamme de parfums, sur une terrasse, entourée d’exotiques au sang chaud tous prêts à lui lécher les pieds, etc. Elle en avait enduré, en avait chié, mais en voyant Ritz Carlton entre deux eaux étendue sur son lit, la Frappier était restée figée, pognée dans un bloc de glace, étrangement ébranlée.

Les boules de Carlton pointaient dures à travers les draps mais son visage n’était comme plus de ce monde malgré les soins de Minette. Elle avait beaucoup maigri. Dans la chambre, une lourde odeur d’entre-jambes humide flottait, mélangée avec des relents d’adieu. On était là, Nicky Dean, Minette et moi, on avait totalement oublié Tsi-Ku Whore, et on espérait, on voulait que Bonnie s’en mêle avec toute la force de son expérience d’usée par les pires saloperies de la vie, et elle, complètement lendemain de sniffe intense, elle avait les bras le long du corps comme si toute tentative de réanimation relevait de la pire des âneries. Son cell a sonné mais elle n’a pas répondu.

–          Ça doit être Markus… Mais j’ai pas l’goût d’me faire rimmer à soir… J’ai l’trou en sang à cause de l’autre, Peter qu’y s’appelle, j’pense…

La vulgarité légendaire de Bonnie ne nous a pas excités comme d’habitude, Nicky n’a même pas durci (ce qui était vraiment impressionnant), parce que l’heure était trop dark. Krusty le clown aurait pu passer à cheval sur Mère Térésa de Calcutta qu’on aurait pas bronché. Tsi-Ku devait être en train de pisser de peur dans sa cachette mais on s’en sacrait comme de l’an quarante. Nos habits d’endeuillés devenaient de plus en plus contrastés sur notre pâleur cadavérique. On n’avait plus faim depuis l’attentat de Ritz et on avait négligé le ménage de l’Écurie; ça commençait à sentir la saucisse Hygrade parce que le pousch-pousch quotidien à senteur de lavande n’y avait pas été vaporisé comme ça aurait dû dévotement être fait.

–          Ok mes cocos, une chance que vous avez matante Bonnie… J’traîne tout l’temps queq’chose pour ces affaires-là, au cas où un d’mes mongols d’amant me claque en pleine face…

La grosse sacoche Vivienne Westwood de Bonnie contenait toujours des choses importantes et miraculeuses et utiles, des trésors. C’était une caverne d’Ali-Baba à elle toute seule. Un oasis en plein désert. Minette l’a regardée plonger sa main dedans comme si elle allait en ressortir le Christ; les traces de make up sur ses joues formaient des rivières jusqu’à sa bouche; elle n’en pouvait plus de pleurer sur le corps inanimé de Ritz; il fallait absolument que la Frappier réussisse à la faire émerger des bas-fonds.

–          Si tu la ramènes, j’te trouve les meilleurs spécimens cracheurs de v’nure en ville pour tes crèmes, Bonnie, j’te l’jure…

–          Y va falloir m’laisser un peu d’place. Ok. Dégagez!

Et là, un gros sourire crackhead de Sharon Stone fendu de sa craque jusqu’au ciel étampé dans la face, Bonnie a sorti ce qui allait tous nous sauver : une seringue : une méchante grosse affaire. Elle a replacé son foulard sur sa tête, s’est léché le botox, et elle a commencé à flatter le torse de Ritz. Les veines de son cou ressortaient. La Frappier suait comme une chienne, tellement que ça lui faisait des spots à la hauteur de la noune; on aurait pu penser qu’elle mouillait comme un phoque. Minette a failli tomber dans les pommes mais Bonnie lui a donné un ordre pour la ramener parmi nous.

–          Va m’chercher un crayon feutre ou un rouge à lèvres! Vite!

On savait ce qui s’en venait. On avait tous vu John Travolta piquer Uma Thurman direct dans le cœur dans Pulp Fiction au moins dix fois. Bonnie Frappier allait prendre un risque mais on n’avait rien à perdre. On devait la laisser aller, quitte à perdre définitivement notre meneuse.

Quand le crayon feutre noir est atterri entre les mains de Bonnie, les choses se sont mises à rouler vite. Un gros X a été tracé où il fallait cogner. J’étais étourdi. Ritz Carlton allait se faire défoncer le sternum dans quelques secondes. Minette fixait la seringue. Nicky regardait ailleurs.

(…)

Comme si le moment ne voulait pas finir même si ça y allait rare aux toasts, le présent s’est altéré. Stop motion. Des battements partout dans nos corps même dans nos cils. Essayer de se décontracter. Ne pas parler. Oprah Winfrey criait au public d’applaudir dans la télé de la cuisine. Murs de la chambre blanchis à la chaux. Simulation d’une scène d’overdose. C’était hard. Les ongles de félins de Bonnie. L’aiguille longue. Du liquide qui dégouttait au bout. Chirurgie sale. Aucun courant d’air. Uma Thurman. Inspirer. Ritz Carlton. Bonnie les bras très hauts dans les airs au-dessus de la tête. Les rideaux rouges pleuraient. Expirer. John Travolta. La Frappier concentrée. Images de couloirs d’hôpitaux. Arme des junkies. Le bronx de Vancouver ici dans le Quartier Général. Minette gémissait. Nicky s’est caché la face avec ses mains. Bonnie Frappier se contractait les mâchoires tellement fort qu’on dirait que ses dents allaient exploser en Big Bang de plombages. Pas de décompte. Pour nous surprendre. Et bang! Tiens! Réveille-toi, crisse!

Bonnie Frappier a pris son élan pour se bon. Juste avant le coup.

Stop motion. Les bras s’abattant sur le tronc. Inspirer expirer. Vite. Bruit sec de sternum qui craque. Ritz Carlton a hurlé. Elle a eu un spasme épouvantable qui a déplacé le brushing de Minette en passant à côté d’elle. L’aiguille n’est pas restée plantée dans le corps comme dans les films. Un genre de convulsion tectonique. L’heure a changé. Tout s’est détracté, s’est contracté, s’est décontracté. Je n’en croyais pas mes yeux. J’ai eu chaud. Nicky avait la peur tatouée sur les cornées. Bonnie était fière. Et Ritz est retombée lourdement sur le lit trempé de sueur. Elle n’était plus morte, n’allait plus jamais l’être, on en a fait le serment.

Sans attendre un quelconque merci, Bonnie Frappier a enlève son foulard noir, s’est secoué la tignasse, a fouillé dans son sac à la recherche d’un fixe de coke, s’est fait une clé et, sans négliger de se beurrer les lèvres de rouge de gras de pute avant d’appeler un taxi, elle nous a demandé de la prévenir si on avait des nouvelles de Tsi-Ku Whore.

(…)

Elle a accompli sa tâche brillamment sans nous demander une cenne pour le tue-la-mort injecté; on lui en doit toute une; elle a assuré la survie de notre clan; et elle est partie dans le soir, prête pour la chasse.

*

On devait laisser Ritz Carlton récupérer. On savait qu’après un sommeil forcé de plus de trois jours, sa soif allait être intarissable, que le Même serait maltraité comme jamais auparavant, et qu’entre temps, on n’avait pas le choix de régler le cas de Tsi-ku. Pour qu’on puisse prendre les meilleures décisions, les plus éclairées, pour que rien ne soit en mesure de nous distraire – même pas les couinements de la jaune qu’on venait d’enfermer dans l’Écurie pour ne pas entendre ses je vous en supplie, délivlez-moi, je ne dilai lien de lien, je selai à votle selvice –, Nicky Dean avait sorti un reste de speed et on s’était cotisé, Minette et moi, pour investir dans une cuite au Veuve Clicquot. Il faillait certes trancher sadiquement, sans perdre de vue qu’il y avait salement plein de choses à régler, mais il était hors de question de laisser le sauvetage de Ritz nous passer sous le nez sans souligner l’affaire. Les bulles et la drogue nous éclataient dans les cellules, on riait, et tchin-tchin!… mais on avait les sens aiguisés.

–          Elle a pas respecté l’deal, man… elle a pas été assez vite… j’lui ai dit qu’si elle sauvait Carlton elle pouvait rester… mais c’est Bonnie qui l’a rescapée… J’pense qu’y faut la sacrer dans’ rue.

Minette Salinger ne voulait rien entendre. Pour elle, Tsi-Ku n’avait pas été à la hauteur et ça ne pardonnait pas, ces affaires-là. J’avais déjà essayé de proposer un entre-deux comme la faire chanter ou en faire la gardienne du Quartier Général en notre absence, question de ne pas la remettre lâchement entre les mains de Bonnie qui en ferait du pâté pour son chihuahua, mais il n’y avait rien à faire; la Salinger avait du plomb dans la tête. Nicky, de son côté, n’avait toujours pas parlé depuis le début de notre meeting mais il n’arrêtait pas de sourire. On s’en rendait compte mais mieux valait le laisser mûrir sa proposition; on le savait capable des pires insanités quand il avait le temps de planifier, d’organiser, de se persuader.

L’objet de notre discussion continuait de se lamenter derrière la porte (ouvlez-moi… ouvlez la polte… qu’elle disait de plus en plus faiblement), mais on ne l’entendait plus tout simplement parce qu’on ne voulait plus l’entendre, le speed nous ravageait les rythmes cardiaques, Samantha Fox venait de nous donner le goût d’aller cruiser en gang juste pour le fun à cause de son classique Touch me, Ritz Carlton continuait de dormir, son pouls redevenait progressivement régulier, à présent, sur la playlist, c’était Missy Elliott qui gueulait, le gros cactus en fleurs nous criait qu’il avait soif, Minette nous a montré son gros grain de beauté juste à côté de sa snatch, on s’est frenché, et c’est là, autour de minuit, que Nicky s’est décidé à ouvrir la bouche pour nous entretenir au sujet de sa proposition quant à madame Whore.

–          J’en f’rais une esclave, pour la punir en continuant d’la protéger. Ivaginez c’qu’on pourrait lui faire faire…

Son plan nous est arrivé dessus comme une révélation. C’était clair, hurlant, une excellente idée. C’était la meilleure idée entendue depuis longtemps. Et Ritz Carlton n’allait certainement pas s’y opposer.

Tsi-Ku Whore allait devenir notre animal domestique.

À SUIVRE.

SAISON II. ÉPISODE VII : août 2013

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