Lettre portugaise

religieuse

Je suis convaincue que certaines choses n’arrivent pas pour rien. Lorsque j’ai constaté ce matin que mon nouveau voisin n’avait pas sécurisé son wifi, je me suis dit que l’univers m’envoyait un message, que je devais lire les courriels qui s’entassent depuis quatre mois dans ma boîte de réception (et en profiter pour télécharger le torrent de Vegan Albinos Firefighters Bisexual Car Wash Bareback Orgy 8). Je sais que je vais en décevoir quelques-uns, mais je dois remettre à plus tard la publication sur Terreur!Terreur! de mon poème épique en treize mille strophes intitulé Ode au morceau de plastique qui scelle le bout de mon lacet; je ne voudrais pas que vous, lecteurs chéris, me preniez pour une chipie qui ne fait que se branler en regardant des pompiers blancs comme neige s’enduire mutuellement de mousse en buvant du lait de soya plutôt que de répondre à son courrier, hein.

* * *

De: alda.conceicao@correio.pt
À: anne@archet.net
Objet: Un coucou de Lisbonne !

Bonjour mademoiselle Archet,

Je suis tombée sur un de vos textes sur le forum lesbien que vous connaissez bien (parce que votre nom s’y retrouve un peu partout, lol). Curieuse, j’ai trouvé votre blog érotique sur Google, puis j’ai découvert votre «blog flegmatique» qui m’a beaucoup plu, surtout votre article sur la fin prochaine du capitalisme (même si je suis beaucoup moins optimiste que vous !)

Vous avez sûrement suivi ce qui se passe en ce moment avec notre gouvernement ici, au Portugal. En ces temps troubles, je serais curieuse de connaître votre opinion sur la situation.

En vous embrassant,

Alda

De: anne@archet.net
À: alda.conceicao@correio.pt
Objet: Un coucou de Lisbonne !

Chère Alda,

J’espère que ça ne vous froisse pas si je vous appelle Alda. Désolée pour cette familiarité, votre email m’a fait tellement plaisir, c’est si rare que je reçois du courrier d’une lesbienne de Lisbonne – d’une lesbonne, comme il me plaît toujours affectueusement de vous appeler.

Hélas, bien que j’aie suivi le déroulement de la crise au Portugal, je crains n’avoir rien d’intelligent à dire à ce sujet. Comme le disait ma maman : «Si tu n’as rien d’intelligent à dire, tais-toi, reste assise de façon convenable et sourit de toutes tes dents, c’est tout ce qu’on attend d’une jeune fille ». J’avoue ne pas avoir suivi souvent ce conseil (surtout l’interdiction d’écarter mes jambes en m’assoyant), mais j’ai quand même depuis longtemps pris la saine résolution de ne jamais donner mon opinion sur quoi que ce soit sans avoir quelque chose de sensé à exprimer, en particulier sur les sujets qui suivent :

  • Les crises parlementaires et fiscales dans les pays où je n’habite pas;

  • Les politiciens pris en flagrant délit d’adultère;

  • Tout ce que font les politiciens avec leurs orifices et leurs appareils reproducteurs;

  • Le sport-spectacle en général et celui qui se pratique avec des lames attachées aux chaussures en particulier;

  • Les livres que je n’ai pas lus, les pièces de théâtre que je n’ai pas vues et la musique que je devrais en théorie connaître;

  • Les déclarations à la con des chroniqueurs populistes de droite;

  • Les déclarations francophobes tout aussi à la con de la presse canadienne-anglaise;

  • Tout ce qui a été ou qui pourrait être un sujet de chronique à l’émission d’Alex Jones;

  • Ce que Roberto Alagna et Angela Gheorghiu faisaient dans l’intimité;

  • La nouvelle saveur estivale de Sloche.

Si toutefois vous avez envie de savoir quels lubrifiants sont les plus efficaces pour faciliter la double pénétration, n’hésitez surtout pas à me le demander : je suis intarissable sur le sujet.

Bises,

AA.

* * *

De: jean-felix.cossette-menard@spiedfreemail.com
À : anne@archet.net
Objet: Angoisse

Salut Anne,

Je t’écris aujourd’hui parce que je traverse un genre de « crise de foi » au sujet de l’anarchie et que j’ai besoin de tes conseils. Ça fait quelques mois que ça dure et je t’avoue que ça me bouleverse assez profondément. Quand je suis devenu anarchiste, j’ai eu l’impression que tout devenait tellement plus clair, j’avais non seulement un moyen de comprendre le monde qui m’entoure, mais aussi des gens avec qui je partageais un idéal et en compagnie de qui je pouvais changer le monde. Mais là, disons que je commence à douter, surtout quand je vois mes camarades plus âgés. Je me dis : « est-ce que c’est ça que je veux devenir? Est-ce que c’est comme ça que je veux vieillir? » Et puis, veux-tu bien me dire comment on va construire la société future alors qu’on arrive même pas à organiser un souper-spaghetti de financement sans que ça tourne à du n’importe quoi?

Je ne sais vraiment plus quoi penser. Je me demandais si tu étais déjà passée par ce genre de « crise de foi » et si oui, comment tu t’en es sortie? Parce que moi, j’ai peur de tomber dans le nihilisme – ou alors dans la dépression, ce qui je pense n’est pas loin d’être la même affaire.

En toute solidarité,

JF

De : anne@archet.net
À: jean-felix.cossette-menard@spiedfreemail.com
Objet: Angoisse

Cher Jean-Félix Cossette-Ménard (je ne m’habituerai décidément jamais à ces noms de GenYers),

Votre situation m’attriste, surtout qu’étant moi-même trop nihiliste et dépressive pour avoir la foi, je n’ai jamais eu la malchance d’en connaître la crise. Par contre, je connais beaucoup d’anars qui sont passés par là, alors je crois être en mesure de vous donner quelques conseils qui, je l’espère, sauront vous aider un peu.

Vous me direz si j’ai tort, mais je devine que vous en êtes arrivé à une période charnière de votre vie – que vous avez terminé vos études, que votre copine est enceinte ou quelque chose dans le genre. Je devine aussi que vous êtes entré en anarchie comme on entre en religion, c’est-à-dire que vous avez eu une illumination, que Kropotkine et Bakounine sont devenus vos prophètes et que vous avez adopté votre groupe militant (plateformiste?) comme une nouvelle famille. Mais voilà… Maintenant, ça chie et vous constatez que l’affinité que vous aviez avec votre groupe d’affinité n’est plus aussi affinitaire qu’elle l’était. La révolution se fait non seulement attendre, mais les camarades s’avèrent souvent être de parfaits trouducs qui sont loin de mettre en pratique les beaux principes libertaires qui vous ont tant fait vibrer, qu’ils peuvent être tout aussi racistes, sexistes et intolérants que le premier caquiste venu. Vous vous rendez surtout compte que les vieux anars ont tendance à être d’éternels adolescents immatures et carencés émotivement qui imputent au radicalisme de leur engagement leur mésadaptation sociale. Et que le milieu militant est moins intéressé par les idées et l’action révolutionnaire que la conformité individuelle aux principes et l’éternelle joute pour contrôler les instances décisionnelles de l’organisation.

Si c’est le cas, votre problème n’est pas l’anarchie, mais bien l’anarchisme et les anarchistes. Les individus qui se collent volontiers une étiquette en « iste » au front m’ont toujours paru suspects et ceux qui portent le suffixe « anarcho- » sont guère mieux que les autres. Quant à l’anarchisme, c’est une idéologie qui en vaut une autre et qui joue le même rôle que tous les autres mots en « isme » pour la plupart des individus : bercer d’illusions utiles pour empêcher de sombrer dans le désespoir. L’anarchisme vous a offert une grille d’analyse pour appréhender et tenir à distance un monde hostile et sans pitié. Le militantisme vous a quant à lui offert une famille de remplacement, un cocon étroit et chaud qui vous a offert une transition sans trop de douleur vers la vie adulte. Vous avez toutefois obtenu tout ça au prix de sacrifices que vous n’êtes probablement plus en mesure de consentir : la stigmatisation sociale, le besoin de garder la foi, l’encadrement de la pensée qui doit rester sur les rails sous peine de se faire ostraciser par le groupe.

Ce que vous devriez vous dire, c’est que « anarchie » n’est pas un mot en « isme ». C’est une façon d’envisager le monde et ses relations avec les autres. Abandonner l’anarchisme pour l’anarchie est probablement la solution à votre crise. Prenez un moment pour vous interroger sur ce que vous désirez vraiment. Essayez de faire la part des choses entre les désirs qui découlent d’une part de votre éducation, des conventions sociales de votre milieu et de vos angoisses, et d’autre part ceux qui sont liés à votre moi véritable. Lorsque vous saurez ce que vous désirez, vous saurez alors quoi faire. Dites-vous qu’il n’y a pas de test de conformité pour déterminer qui est digne et qui est indigne d’être anar, que vous n’avez pas à faire partie d’une organisation en particulier, que vous n’avez pas à porter des vêtements distinctifs ni adopter une coiffure ou un style musical, que vous n’avez même pas à être végétalien (sauf si vous avez l’intention de devenir pompier bisexuel) et que vous pouvez même – horreur suprême – avoir un emploi et un compte d’épargne. Si vous suivez vos désirs et que vous êtes en lutte dans la mesure de vos talents et de vos capacités contre les dispositifs de pouvoir qui vous oppriment, alors vous êtes aussi anar qu’on puisse espérer l’être. Et si vous n’avez plus d’affinité avec vos camarades, dites-vous que le monde est rempli de gens qui sont anars sans le savoir et qui n’attendent que vous leur fassiez l’amour.

Je vous fais des tas de bises fraternelles (avec la langue) et vous souhaite la meilleure des chances,

AA.

* * *

De: totaldestroyeuse@nihilist.net
À: anne@archet.net
Objet: YO!

Fa que voilà le topo : je DÉTESTE TOUT sauf ton blog! Je veux faire du TOTAL DESTROY mais sans tes MAJ je suis juste pas… fonctionnelle. Exemple : je sais pas quel genre de tatoo de lèvres je devrais me faire faire. J’ai pensé à «AA4EVA» ou encore «ILUVAA» ou juste «PLOTTE». Que c’est t’en penses?

Mel

De : anne@archet.net
À: totaldestroyeuse@nihilist.net
Objet: YO!

Chère Mel,

J’ose à peine imaginer l’enfer que vous avez traversé pendant les derniers mois où je suis restée silencieuse. Du coup, je me sens coupable d’avoir visionné autant de pornographie mettant en scène des employés municipaux sans chemise, aux yeux rouges et se nourrissant de légumineuses qui, au lave-auto, introduisent leur lance à incendie non-protégée dans des orifices des deux sexes indistinctement. Il faudrait que je me trouve un emploi dans un bureau, tiens : je serais moins occupée et je pourrais enfin concilier mes habitudes masturbatoires et le dépouillement de mon courrier. Toujours est-il que je suis enfin de retour et prête à vous aider à détruire totalement.

Pour votre tatouage, je vous suggère «CC2B-ZÉLE-QDAA».

Bises,

AA.

Publicités
Comments
One Response to “Lettre portugaise”
  1. Ostide Calisse dit :

    «Cher Jean-Félix Cossette-Ménard (je ne m’habituerai décidément jamais à ces noms de GenYers)»… LOL!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :