Le Mausolée des matins blêmes – Frédérick Durand

Poche, c’est ainsi qu’on peut décrire la vie d’Alain Dupont là où il en est. Ça va mal pour lui (et ça ne va pas aller en s’améliorant, croyez-moi). Désargenté, tirant le diable par la queue, il en a plein le pompon de gratter sa guitare dans des bars minables où les saoulons ne daignent même pas faire semblant de l’écouter. Un soir, rentrant à la maison, il trouve sa blonde dans les bras d’un inconnu. C’en est trop.

Estimant que l’alcool lui permettra d’oublier sa triste réalité, il décide d’aller se paqueter la fraise au coin de la rue. Un verre, deux verres, trois… Ça vire vite à l’empoignade sérieuse avec un petit caïd local et ses gorilles. Poussé par la peur, Alain prend la fuite à travers les rues avoisinantes, les malfrats sur ses talons. Il est accompagné de Phil, un compagnon improvisé de beuverie (qui n’a qu’un rôle accessoire dans cette histoire, mais dont on doit signaler la présence). Un cul-de-sac (article indispensable de tout roman à suspense qui se respecte) les force à entrer dans un lieu tellement baroque et dépravé que n’importe quel individu le moindrement sensé prendrait ses jambes à son cou et déguerpirait dans l’autre direction. Ils entrent parce qu’on les confond avec des invités fort attendus. Et là, amis lecteurs, ça va débouler vilainement pour Alain…

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Bien qu’il ait publié une quinzaine de livres depuis 1997, Frédérick Durand est un écrivain low profile qui ne fait pas les manchettes. Il gagnerait à être plus people, si on veut  mon opinion (1), parce qu’il est l’auteur d’une œuvre conséquente,  cohérente fortement teintée d’un fantastique malsain. Le Mausolée des matins blêmes est son tout dernier ouvrage, un très court roman (une novella, en fait) publié chez Andara, une maison d’éditions dont je ne sais absolument rien, sinon qu’elle a quelques titres sous la ceinture et un site web, c’est déjà ça.

Le Mausolée des matins blêmes présente une étonnante similitude avec ce qui est, à mon avis, le plus réussi des romans de Durand : Je hurle à la lune comme un chien sauvage (Coups de tête, 2008). Un individu se retrouve enfermé dans un sous-bassement labyrinthique à l’allure gothique, fin XIXe, un théâtre baroque où on tue de manière absurde et élaborée des « invités » pour le plaisir de mononcles libidineux et de matantes avides de giclées de sang et de sperme. On assiste à un dévergondage étrange, violent, une exposition malsaine de la fascination humaine pour le sadisme et la sexualité y afférente. La vie du protagoniste est vite menacée. Les spectateurs souhaitent que l’invité passe à la moulinette, que le show pour lequel ils ont payé (cher, on devine) trouve son aboutissement sanglant et ultime…

Dans les deux cas, le héros échappe à son destin en réussissant à s’évader. Dès qu’il s’extrait du théâtre de l’horreur, le cauchemar se termine pour le héros malmené. La pièce est finie. Exeunt, comme disait Will.

Mais alors que dans Je hurle à la lune comme un chien sauvage l’action, menée par un personnage principal allumé, se déroule à un train d’enfer, le Mausolée des matins blêmes languit à la suite d’un protagoniste tétanisé par la peur. En dépit de son aspect gore et horrifique, le Mausolée des matins blêmes est avant tout un roman de l’anxiété et de l’attente du pire. Le héros subit (ou attend de subir) l’action plutôt que de se colletailler avec elle. Durand a choisi de montrer le masque paralysant de la peur. C’est un choix délicat, bien sûr, mais pas tout à fait réussi, le lecteur se lasse vite des inquiétudes verbalisées d’Alain : Qu’est-ce qui se passe ? Oh mon Dieu ! Que vont-ils me faire ? Que vais-je subir ?

Ç’aurait pu être intéressant (au moins d’un point de vue intellectuel) si l’auteur avait maintenu son personnage dans la passivité jusqu’à la fin. Mais non, in extremis, Alain trouve en lui des ressources inattendues et se fraie un chemin vers la sortie sans trop économiser l’hémoglobine.

Hélas pour le lecteur (celui-ci à tout le moins), alors que ce roman devrait pourtant miser sur une tension croissant jusqu’à l’apothéose final, elle est plutôt rendue d’une manière poussive. Voire maladroite. Le suspense – cet engin qui carbure à la fébrilité – n’arrive pas à prendre son erre d’aller. En témoigne cette scène où Alain et Phil assistent à une ultra-violente bastonnade mortelle d’un pauvre clochard, bastonnade dont ils seront selon toute vraisemblance les prochaines victimes, et qui, le plus aimablement du monde, se mettent à discuter de téléphones cellulaires comme on discute le bout de gras autour du feu en mangeant des marshmallows. C’est moyen et ça cloue au sol la montée d’adrénaline.

Le Mausolée des matins blêmes est une critique de la société-spectacle et des freak-shows à la sauce snuff. La télé-réalité en direct. Une autre, dira-t-on ? Pourquoi pas. Le sujet est vaste, actuel, et tout n’a peut-être pas été dit. Mais cette critique n’apporte rien quand, comme ici, elle manque de vigueur, s’égare dans des détails inutiles et s’enfarge dans les fleurs du tapis ensanglanté…

On peut aussi voir dans ce roman un hommage aux films de série B. Ces films dirigés par des moustachus ventripotents, mis en musique par des Italiens qui aiment la fanfare et surjoués par des acteurs aux noms abracadabrants doués de plus d’enthousiasme que de talent. La série B est un genre tout à fait légitime en soi, qu’on me comprenne. Quand elle est bien faite  – ou particulièrement mal faite, c’est selon le point de vue –  elle rejoint son public et trouve sa finalité. Peut-être en sera-t-il ainsi de ce roman. Mais j’ai un doute…

C’est malheureux à dire, mais le Mausolée des matins blêmes est un roman imparfait et d’un intérêt très incertain, une solide coche en-dessous de ce à quoi on peut s’attendre de Durand. Lisez plutôt Je hurle à la lune comme un chien sauvage, là vous serez étourdi.

(1) Gratuite aujourd’hui. Régalez-vous !

4,5 / 10

Le Mausolée des matins blêmes, Frédérick Durand, Andara, 2013, 94 pages

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