Queer & the Shitty. Saison II. Épisode VII (partie I).

queer

Photo: Rita-Adèle Beaulieu

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C’est connu, mais toujours est-il que quand ça arrive, la plupart du temps, c’est comme si personne ne l’avait jamais entendu dire. Ça frôle le sacré. C’est d’une fragrance aussi subtile qu’une fuse de radis qui nous pogne dans son nuage. Il n’y a aucune exception possible à ça… Quand on frôle la mort de proche – comme Ritz Carlton venait de le faire –,  les monstres enfouis remontent à la surface, ou les anges (mais pour la Carlton, les niaiseries ailées pouvaient aller se faire enculer dans un sauna). Quand on a vu le couloir de la mort sans y avoir été réellement condamné, et que notre monde s’est vu menacé de ne plus jamais refleurir, on veut vivre, et continuer d’exister plus fort qu’avant, mais parfois, c’est risqué, renaître, et les excès de vitesse peuvent arriver vite en sale.

Ritz Carlton avait perdu beaucoup trop de temps et ses tripes allaient devenir des boudins lâches si elle ne faisait pas quelque chose pour les alimenter. Elle avait négligé l’Écurie, il fallait décider de la suite des choses, il y avait énormément d’éléments à remettre en place. Dans les vapes depuis presque trois jours, elle se sentait rouillée comme si elle revenait d’un trop long congé dans un tout-inclus à Cuba, elle devait refaire ses preuves, et rien n’allait pouvoir l’empêcher de fesser dans le tas aujourd’hui. Ritz Carlton allait revenir d’entre les morts.

Elle n’avait rien oublié de la promesse qu’elle nous avait faite la veille. Vers 1h du matin, tandis qu’on se préparait à aller se dégourdir les culs en continuant de boire tout ce qui savait couler dans une gorge, elle nous avait tous appelés dans sa chambre. Sa face était dure. Officielle. Et si Bonnie Frappier ne l’avait pas tout juste rescapée de la fosse, on aurait pu facilement croire qu’une momie en crisse trop autoritaire pour trépasser avait décidé de nous en faire baver à cause de notre débandade dans la cuisine. Sa voix éraflée sonnait bizarre, un peu comme un enregistrement de mauvaise qualité sur une cassette VHS. Nicky Dean avait les yeux plus éclatés que Youppi, je suais des Pabts Blue Ribbon à grosses gouttes, et Minette Salinger riait de la plante verte dans le coin parce qu’elle trouvait qu’elle ressemblait à Shirley Théroux, mais ça n’a pas empêché Ritz de nous ramener net frette dans la réalité avec elle.

–         Quelqu’un a essayé de m’empoisonner… C’est sûr… Je l’sais pas c’est qui, j’me rappelle de rien… Mais j’vas l’trouver pis j’vous jure que ça va être lette.

En disant ça, elle a soupiré et j’ai vu des lianes sortir de son respire. Ritz était fatiguée, pognée dans un marais, ses cils clignaient plus lentement que toute la mélancolie du monde, mais je croyais dur comme fer en ses mots. Personne n’avait le droit d’en douter. Mais si elle avait raison, si quelqu’un avait essayé de lui régler son compte, qui était-ce, justement? Et comment allait-elle s’y prendre pour flairer le ou la coupable?

Minette a émergé de sa bulle d’amphétamines. On a presque entendu un « ting » de cellules qui pètent rebondir contre le plafond.

–         Ben là… T’es pas pour te mettre à scalper n’importe qui même les grand-mères parce que tu veux t’venger d’tu sais même pas qui…

–         J’suis pas conne, tu m’prends pour qui? Ça va brasser mais ça va être juste. C’est clair que celui ou celle qui m’en veut est d’la race des toupets qui bougent pas quand y’ vente.

Nicky Dean a eu envie de gerber son speed. Il est devenu cadavérique, s’est lancé vers la toilette, et on a entendu son intérieur remplir le trône à marde. Les grattements de Tsi-Ku Whore contre la porte de l’Écurie n’arrivaient pas à la cheville de la détresse qu’il était en train de vivre dans les coulisses du moment qu’on continuait de vivre, Minette et moi, face à une Ritz Carlton plus enragée contre le Même que jamais. On est sorti de la pièce avec des faces de carême. Notre promesse de fun venait de sacrer le camp.

Les lumières du Quartier Général se sont éteintes pas mal plus tôt qu’on le croyait. Dehors, on entendait les fêtards et, nonobstant les insectes qui continuaient de nous chatouiller les organes cracheurs de jus, la Salinger-fontaine a proposé qu’on remette ça. Je me suis mis totalement à off en me disant qu’elle avait sûrement raison… et, de toutes façons, on était en train de perdre Nicky qui n’arrêtait pas de se déverser dans les égouts de Montréal en se lamentant.

À 11h15, Ritz était toujours la seule sur ses pattes et il était hors de question qu’elle attende que quelqu’un d’autre se lève pour entamer sa première mission sanguinaire depuis l’épisode de sa transformation forcée en belle au bois dormant. Tous les éléments y étaient pour que le feu pogne; la croix du Mont-Royal flambait glauque dans le ciel, la ville hurlait sa joie de vivre dans et par les gueules des enfants contents qu’il fasse si beau – c’était si irrésistible… Ça donnait le goût de croire au père Noël de tous les Noël du campeur de la terre –, et, bien sûr, les six packs ambulants décoraient les rues. C’était magnifique. Le jour idéal. C’était parfait comme l’amour.

*

Quand Nicky Dean s’est réveillé la gueule plus pâteuse qu’une usine de pâtes et papiers désaffectée à 14h, il avait un sourire en coin et des coups de bazooka dans la tête; ça lui grouillait jusque dans l’identité. Minette cuvait toujours à l’ombre avec son bandeau de dodo sur les yeux, incapable d’endurer une intrusion de l’extérieur dans son dôme, et j’essayais de manger une toast sans avoir perpétuellement envie de la renvoyer one shot sur la table sale. Ritz Carlton devait déjà être en train de se limer les ongles au-dessus d’un quelconque représentant du Même, les jos bandés, le clito plus enflé que des hémorroïdes qui refusent de saigner, et, juste à y penser, je reprenais de la mine dans le crayon et ça m’empêchait de vouloir retourner me coucher en cuillère avec un Gatorade bleu.

Il fallait qu’on s’amuse un peu dans le Quartier Général. Définitivement. Les derniers jours avaient été intenses; la possibilité d’un deuil à faire avait commencé à colorer les murs, et des corbeaux devaient déjà chiller dans des craques entre la brique et la laine minérale de la façade ouest du bloc à cause de nos airs d’églises dépossédées. J’ai délogé le rhum de l’armoire, la bouteille spéciale avec une ballerine qui danse dedans, j’ai rempli deux shooters, et Nicky est ressorti des toilettes aussi élégamment qu’un dandy tout clean. Dans l’Écurie, Tsi-Ku Whore lançait ses plaintes jaunes de Chinetoque. Elle était insupportable, pire qu’une chatte en chaleur, mais on venait de finir le rouleau de coton-fromage avec notre dernière prise; impossible de la bâillonner, donc; on ne pouvait pas lui cloîtrer le poulailler sans salir une paire de bas et on ne voulait pas le faire. En attendant qu’elle se rendorme la faim au ventre,  le rhum allait nous désinfecter les boyaux. Ça ferait du bien.

–         Man, on la fait-tu s’lamenter pour de vrai? (Nicky avait carrément changé de mood. Des vices lui déchiraient les pupilles, des carrousels de saintes vierges violées tournaient dedans, il avait des idées.)

–         Comment? Tu veux pas la fourrer toujours?! Des plans pour pogner un hara-kiri d’la graine…

Pour lui laisser le temps de mûrir son plan de nègre, je nous ai servi un deuxième shooter. Ça réveillait, je dansais une lambada troublante dans ma tête, et Nicky recommençait à vivre pour de vrai. Minette nous a crié d’arrêter de gueuler aussi fort – elle avait mal à la tête en tabarnak –, et, pour la remuer un peu, on a mis du beau Peaches harmonieux pas trop fort mais quand même. Après avoir pesé sur Play, plus rien ne pouvait nous atteindre.

–         Tsé, on voulait la domestiquer… On pourrait commencer ça doux, genre… Sers-moi donc un autre shooter!

On n’avait aucun problème d’alcoolisme, vraiment pas même si ça pouvait avoir l’air de ça; il nous fallait juste une drive. N’importe quoi à quoi se raccrocher comme autant de raisons d’exister ou d’aller vers ce qu’on voulait devenir, juste ça, des justiciers, des guérisseurs du Même, rien que ça, rien d’autre;  le rhum ou la coke aidant, on était en mesure de mieux se sentir potentiellement géants… et quand ça arrivait, les montagnes avaient peur. Le jeu avec Tsi-Ku Whore (que Nicky Dean avait en tête) n’allait être qu’un passe-temps. Une parenthèse. Du fun. Et j’étais cocktail. Rien d’autre ne comptait pour le moment. J’ai lancé une idée.

–         J’pense qu’un blow d’face la rendrait cool, non!?

–         Laisse-moi ouvrir la porte du cachot pis tu vas voir… (Nicky Dean ne niaisait plus pantoute.)

Tandis que Peaches criait sa race dans la cuisine, Tsi-Ku Whore mangeait les murs de l’Écurie. Elle couinait. C’était quasiment poétique. On a ouvert la porte sans lui laisser le temps de réaliser qu’on arrivait et elle s’est mise à genoux au milieu de la pièce, suppliante, docile, comme si elle attendait son kiki.

–         Celui qui pisse le plus loin jusque dans sa yeule gagne!…

Ça m’a surpris mais j’ai embarqué. J’ai baissé mes culottes. Nicky aussi. Et on a sorti nos boyaux d’arrosage. Tsi-Ku criait qu’elle ne voulait pas. Tsi-ku pleurait, même. Elle s’est réfugiée le plus loin qu’elle le pouvait dans le fond du trou, puis elle s’est mise à chialer en chinois ou dans je ne sais pas trop quelle langue pendant trois minutes avant de switcher au français pas de « r ».

–         Allêtez! Vous allez legletter ce que vous faites! (Et on a commencé à se vider.)

Nicky Dean l’arrosait plus que moi. Sa pisse sentait fort. Il y en avait partout sur elle, autour. On lavait bien la place. En finissant la job, on s’est secoué longtemps pour mieux marquer notre territoire parce qu’on allait y revenir souvent. Notre high five de satisfaction a résonné fort.

Derrière la tête de Tsi-Ku, trois cadavres finissaient de pourrir en paix. Le pire des trois était en train de se faire manger le nerf optique par les vers blancs; sa face ressemblait à une tarte aux pommes défoncée au milieu. Il nous a fait rire et peur en même temps. On a refermé la porte.

*

Mais c’était mieux ailleurs, apparemment, parce que c’était magnifique; c’était plus vers le haut, c’était au soleil, loin de la fumée de nos pisses; c’était là où Ritz Carlton avait décidé de poser son cul pour retrouver celui ou celle qui allait se retrouver auprès d’elle jusqu’au débat en la vie et la mort, au chaud dans l’Écurie. C’était sur le Mont-Royal de Montréal.

Il y avait ceux qu’elle avait toujours détesté pour leur patchouli aimé et chéri, les hippies qui chantaient en jouant du tam-tam, les fumeux de pot, les délaissés de la mappe qui aimaient ça, les abandonnés de la société parce qu’ils le voulaient (comme elle haïssait le dire), les matantes en manque de bronzage chaud, en haut de la montagne proche de dieu sait qui, les faux poètes, la mafia des bourgeois, ceux toujours en congé le dimanche depuis dieu sait quand, les étudiants riches, tous les faux, même ceux et celles qu’elle aurait aimé aimer, des queers, même.

Et ailleurs, encore plus loin de Ritz Carlton, embarrée dans le Quartier Général avec elle-même, il y avait Minette. On ne faisait plus de niaiseries contre ou pour elle.  Elle n’avait jamais été aussi belle mais personne n’aurait jamais osé lui dire ça. Minette Salinger nous cachait son décompte sur le plafond de sa chambre. Ses images filant plus vite que les étoiles filantes, elle mangeait ses joues; sans être trop high, elle se bouffait le blues. Minette se tortillait ses doigts de femmes de celles qu’elle avait toujours enviées parce qu’elles étaient indestructibles. Elle ne voulait pas nous le dire.  Personne ne le savait ni le saurait sauf ses ongles. Bonnie Frappier avait sauvé sa deuxième mère hier. Ritz Carlton était loin, maintenant (elle avait plein de chats à fouetter, comme Minette qui regardait le plafond).

Minette se pensait enceinte. En fait, elle était sûre qu’elle l’était. Son corps l’en assurait. Sur le plafond de sa chambre, son bébé filait bien même si son ventre et sa tête ne s’accordaient pas. Son enfant criait. Le père était mort. Elle le savait. Son prolongement était imbibé. Minette Salinger ne savait rien de la vie qui s’en venait. Il fallait le dire. Non. Pas le dire.  Elle ne voulait perdre rien, ni personne. Jamais. Mais il fallait choisir. C’était ça, son drame.

Dans les enfances de Minette, il y en avait eu plusieurs.

 

À SUIVRE.

SAISON II. ÉPISODE VII (partie II) : octobre 2013.

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